🎙️ Interview – Régine Sessegnon, entre plume engagée et souffle intime
Auteure de “Chronique d’un parcours” et “Tourbillons de la démesure“, publiés aux Éditions L’Harmattan Côte d’Ivoire, elle explore les dilemmes intimes et les tensions collectives avec une plume introspective, engagée et profondément humaine. Dans cet entretien, elle revient sur ses origines, ses influences, ses combats littéraires et citoyens, et sur cette volonté tenace de faire de l’écriture un acte de réparation, de transmission et de transformation.
Entre confidences personnelles et réflexions universelles, Régine Sessegnon nous invite à découvrir une littérature qui éclaire, qui relie, et qui ose dire ce que le monde tait.
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🎙 GMSAVENUE – Interview avec Régine Sessegnon
Auteure de “Chronique d’un parcours” et “Tourbillons de la démesure“_ (Éditions L’Harmattan Côte d’Ivoire).
I. Origines et vocation littéraire
Régine Sessegnon, vous êtes originaire de Gagnoa et diplômée en gestion commerciale et marketing. Comment cette trajectoire personnelle a-t-elle nourri votre vocation d’écrivaine?
Ma formation en marketing m’a inculqué la rigueur et l’art d’observer les dynamiques humaines, tandis que ma famille : feu mon père Zadi Sessegnon, ma mère Nicole Yodé Popovici et ma tante Brigitte Yodé Sands, m’a transmis le sens du verbe, l’amour du partage et la ferveur du récit. Ces deux univers, l’analyse et la sensibilité , se sont unis pour donner à mon écriture une dimension à la fois structurée et émotionnelle. J’écris pour comprendre le monde et lui offrir une voix.
Qu’est-ce qui vous a donné le déclic pour écrire votre premier roman ?
Le déclic est né d’un besoin vital : celui de mettre en mots la complexité des émotions, les contradictions du cœur et les combats intérieurs de la femme ivoirienne contemporaine. Tourbillons de la démesure est le fruit d’un cri silencieux, d’une volonté de donner un visage à ces femmes qui aiment, doutent, se relèvent, persistent dans l’espoir et laissent derrière elles l’empreinte indélébile de leur existence.
Vous militez pour la promotion du leadership féminin et de la littérature en Côte d’Ivoire. Comment ces deux combats s’articulent dans votre parcours ?
Ces deux engagements se nourrissent et se renforcent mutuellement. La littérature est pour moi un puissant moteur d’émancipation : elle éclaire, forme et libère. À travers mes écrits, je défends le droit de chacun à être créateur, à exprimer sa voix et à explorer ses idées. La littérature, l’art et la culture deviennent pour moi des outils universels pour éveiller les consciences, nourrir la curiosité et inspirer le courage de penser et d’agir.
Mon engagement associatif, en tant que présidente de l’ONG Univers Académique, me permet de promouvoir la culture et les savoirs auprès du plus grand nombre, tandis que mon rôle de vice-présidente de l’Association des Femmes Élites de Côte d’Ivoire a été et demeure l’occasion de valoriser spécifiquement le leadership féminin. Dans mes activités et sur les réseaux sociaux, je cherche à montrer que créativité, connaissance de soi et action peuvent se conjuguer pour nourrir l’influence et l’impact positif de chacun.
II. Chronique d’un parcours : entre amour, pouvoir et résilience
Dans Chronique d’un parcours, Nina vit une histoire d’amour qui devient un imbroglio professionnel et émotionnel. Qu’est-ce qui vous a inspiré ce récit ?
J’ai voulu peindre la fragilité des destins féminins dans un monde où les sentiments se heurtent aux réalités sociales et économiques. Nina m’a été inspirée par ces femmes discrètes mais fortes, que la vie éprouve sans jamais parvenir à briser. Son histoire est celle d’une quête de dignité dans un univers où l’amour et le travail s’enchevêtrent jusqu’à la douleur.
Le personnage de Nina est confronté à un dilemme : sécurité financière ou amour incertain. Est-ce une métaphore de choix plus larges auxquels les femmes sont confrontées ?
Oui, tout à fait. Nina illustre les tensions profondes auxquelles sont confrontées de nombreuses femmes africaines : le désir de liberté, d’accomplissement personnel, face à la nécessité de sécurité et de stabilité. Son dilemme dépasse le cadre individuel : il symbolise les choix difficiles que la société impose aux femmes, où chaque décision devient un acte de courage, de résistance et parfois de compromis avec soi-même.
La rivalité avec la supérieure hiérarchique ajoute une tension sociale et psychologique. Que vouliez-vous explorer à travers cette dynamique ?
Cette rivalité met en lumière la complexité des rapports entre femmes dans un environnement de pouvoir. Je voulais montrer que la solidarité féminine, bien qu’essentielle, reste fragile face aux ambitions et aux blessures intérieures.
Derrière la rivalité se cache souvent une réalité plus profonde : celle d’une souffrance commune, d’un sentiment de ne jamais être pleinement reconnu ou apprécié à sa juste valeur. jamais totalement acquise.
Le roman évoque l’impermanence, le doute, et la force de l’amour. Quelle est votre propre vision de l’amour comme moteur de transformation ?
L’amour, dans mon écriture, n’est jamais mièvre ni naïf : il est initiatique. Il confronte l’être à ses ombres, le dépouille de ses certitudes, puis le reconstruit. L’amour véritable, celui qui éprouve et élève, est un espace de transformation où l’on apprend à se connaître, à se choisir et parfois à se quitter pour renaître.
III. Tourbillons de la démesure : une autre facette de votre plume
Que raconte Tourbillons de la démesure ? En quoi ce roman se distingue-t-il de Chronique d’un parcours ?
Tourbillons de la démesure brûle de passion, explore les excès du cœur et la fragilité des certitudes humaines. À travers Maève, il interroge l’amour, la possession, le rêve et la désillusion, dans un souffle incandescent, psychologique et presque tragique.
Chronique d’un parcours, en revanche, s’ancre dans le réalisme social : il suit les trajectoires de vies confrontées aux défis quotidiens, aux injustices et aux tensions de la société. Moins flamboyant dans l’émotion, il illustre la force intérieure des personnages et leur aptitude à se réinventer.
Le titre évoque une perte de contrôle ou une intensité extrême. Est-ce une critique de certains excès contemporains ?
Oui, mais au-delà d’une simple critique des excès contemporains, Tourbillons de la démesure reflète surtout les tourments de la vie elle-même. Le titre illustre cette instabilité à laquelle nous sommes confrontés : la construction d’une stabilité fragile qui nous échappe, l’impuissance face aux circonstances et la nécessité de se reconstruire malgré l’égocentrisme et les manigances d’autrui. Il traduit le chaos émotionnel que chacun peut traverser, et la force intérieure nécessaire pour se relever et préserver son intégrité dans des situations extrêmes.
Alain Tréké signe la préface de vos deux romans. Que représente son regard pour vous en tant qu’autrice ?
Le regard d’Alain Tréké est celui d’un lecteur exigeant, d’un intellectuel sensible à la beauté du verbe. Sa plume, à la fois philosophique et poétique, met en lumière la profondeur de mes récits. Sa fidélité préfacielle n’est pas un hasard : elle symbolise une reconnaissance intellectuelle et une connivence littéraire où se croisent respect, amitié et admiration mutuelle.
IV. Style, influences et processus créatif
Comment décririez-vous votre style d’écriture ? Plutôt introspectif, engagé, réaliste et pourquoi ?
Mon style se situe à la croisée de l’introspection et du réalisme. Il explore notre intériorité tout en dépeignant les réalités sociales. J’aime sonder les émotions avec précision et cultiver l’élégance du verbe. Mon écriture cherche la vérité dans sa nudité, oscillant entre le murmure poétique et le cri des personnages, reflet de leurs émotions et de leurs combats intérieurs. Elle constitue également un engagement silencieux : celui de donner voix à celles qu’on n’entend pas toujours.
Quels auteurs ou autrices vous ont influencée dans votre construction littéraire ?
Je me reconnais dans la plume de Simone Kaya pour sa lucidité sociale, de Colette pour sa délicatesse et sa précision dans l’exploration des émotions et des relations intimes, et d’Albert Camus pour sa quête du sens dans l’absurde. Chacun m’a enseigné, à sa manière, qu’écrire, c’est à la fois dénoncer et consoler.
Comment naît un roman chez vous ? Par une émotion, une scène, une injustice ?
Mes romans naissent souvent d’un fait de société, une injustice, une souffrance partagée, un débat qui me bouscule. J’écoute, j’observe, je ressens. Puis la fiction s’impose, non pour juger, mais pour comprendre. Écrire devient un acte de transmission, une manière de donner chair à ce que l’on tait dans la rumeur du monde.
V. Engagement et vision citoyenne
Vous aspirez à une alternance démocratique effective en Afrique. Pensez-vous que la littérature peut jouer un rôle dans cette transformation sociétale et politique ?
Oui, absolument. La littérature a le pouvoir de transformer les esprits avant de transformer les sociétés. Elle révèle les injustices, met en lumière les dérives du pouvoir et ouvre des espaces de réflexion sur ce que pourrait être une démocratie véritable. L’écrivain a pour rôle de provoquer la pensée, d’éclairer les consciences et d’inspirer le changement. Chaque texte devient ainsi un geste de résistance et un appel à une citoyenneté plus consciente et active.
À travers vos romans, cherchez-vous à éveiller les consciences ou à offrir des récits de vie?
Les deux sont indissociables. Éveiller sans raconter serait abstrait, et raconter sans éveiller serait vain. Mes personnages portent des blessures universelles qui invitent à la réflexion. Derrière chaque parcours individuel, je veux tendre un reflet collectif : celui d’une société en quête de justice, de tendresse et de sens.
Quelle place accordez-vous à la voix féminine dans la littérature africaine contemporaine ?
La voix féminine occupe une place essentielle dans la littérature africaine contemporaine, même si elle reste parfois sous-estimée. Elle raconte, dénonce et transmet, portant la mémoire, les émotions et les combats. Elle est à la fois tendre et puissante, capable de révéler la beauté et les contradictions de nos sociétés. Plutôt que de se contenter d’un rôle secondaire, elle s’affirme avec audace, forge son espace et transforme la lecture en acte de compréhension et de conscience.
VI. Réception et perspectives
Quels retours avez-vous reçus de vos lecteurs ? Y a-t-il une réaction qui vous a particulièrement marquée ?
Les retours ont été d’une intensité que je n’attendais pas. Beaucoup de lectrices se sont reconnues dans les blessures et les renaissances de Nina ou de Maëve. Un témoignage m’a profondément émue : une femme, rencontrée à un salon du livre, m’a confié que mon roman lui avait redonné envie de se relever après un divorce difficile. Ces mots m’ont rappelé pourquoi j’écris : pour réparer, pour relier.
Travaillez-vous actuellement sur un nouveau projet littéraire ?
Je travaille actuellement sur des essais littéraires qui explorent les liens entre le temps, l’intime et le collectif. Chaque essai est ponctué de courtes nouvelles qui viennent illustrer et enrichir les réflexions, donnant corps aux émotions et aux questionnements abordés. Ces textes mêlent observation du monde et introspection, cherchant à sonder le cœur humain et à révéler les subtilités de nos relations, de nos choix et de nos mémoires, dans une écriture à la fois apaisée et profonde.
Quel message aimeriez-vous transmettre aux jeunes femmes qui souhaitent écrire et s’engager ?
Je leur dirais avant tout que la passion et le talent ne suffisent pas : écrire et s’engager exigent aussi un travail sérieux et une formation continue. Il est essentiel de lire, de se former, de maîtriser son art pour proposer des ouvrages solides et impactants. Écrire est un acte de responsabilité : chaque mot compte, chaque idée peut faire résonner ou transformer. Qu’elles osent rêver grand, qu’elles disent ce qui brûle en elles, mais qu’elles le fassent avec rigueur, réflexion et exigence. La plume devient alors un outil de liberté, de force et d’influence durable.
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VII. Questions express
Un mot pour définir Nina ?
Luminescente.
Elle tombe, doute, aime, et pourtant sa lumière intérieure continue de briller, au milieu des tempêtes.
Un vers ou une phrase qui vous est cher(e)?
Cueille chaque instant comme on cueille une fleur, avec émerveillement, audace, gratitude et ose aimer, rire, rêver et faire éclore tes rêves, avant que le temps ne t’échappe.
Un lieu qui vous inspire pour lire ou écrire ?
Pour écrire, je me rends au bord de mer en journée : le vent, les vagues et l’air salin nourrissent mes premières ébauches. Certaines nuits, je lis ou je continue à développer mes textes dans le calme de ma chambre, où le silence enveloppe l’esprit et le soi se déleste de ses lourdeurs. Ces lieux m’offrent l’espace nécessaire pour que chaque mot et chaque idée trouvent leur rythme et leur résonance.
Une émotion dominante dans vos romans ?
La délicatesse dans l’adversité.
Malgré la douleur et les blessures, mes personnages demeurent sensibles à l’amour et à l’harmonie du monde qui les entoure.
Un rêve littéraire que vous n’avez pas encore réalisé ?
Je rêve d’initier les enfants aux livres et aux bibliothèques, de leur faire découvrir la magie des histoires et la richesse des mots. Les voir s’émerveiller, explorer, jouer avec les récits et développer leur curiosité serait pour moi l’accomplissement d’un projet encore inachevé : semer les graines de la lecture et de l’imaginaire dès le plus jeune âge.


