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Littérature Ivoirienne | Interview Avec Fodjo Kadjo Abo – Magistrat, Ecrivain et Chef Traditionnel

Récompensé par plusieurs distinctions nationales, dont le 2ᵉ Prix d’Excellence pour la littérature en 2017, Fodjo Kadjo Abo poursuit une œuvre à la fois lucide et enracinée, où la parole devient acte, et l’écriture, un levier de conscience.

Dans cet entretien, nous explorerons les fondements de son engagement littéraire, les ressorts de sa pensée, et la manière dont il conjugue, avec rigueur et humanité, ses multiples responsabilités d’homme de justice, d’auteur et de chef.
iTW datant du 22/10/2025 mis à jour le 28/10/2025.

fodjo abo kadjo


Magistrat d’exception, chef traditionnel et écrivain engagé, Fodjo Kadjo Abo incarne une parole plurielle, à la croisée du droit, de la sagesse et de la littérature.

Né en 1959 à Adoumkrom, dans le département de Bondoukou, Fodjo Kadjo Abo a bâti une carrière remarquable dans la magistrature ivoirienne, occupant des fonctions de haute responsabilité au sein du ministère de la Justice, jusqu’à devenir Inspecteur Général des Services Judiciaires et Pénitentiaires. Depuis 2019, il est également chef de son village natal, sous le nom de règne Nanan Fodjo Ababio, assumant ainsi une double autorité : institutionnelle et coutumière.

Mais c’est aussi par la plume que cet homme de loi et de tradition fait entendre sa voix. Auteur d’une œuvre dense et engagée, publiée aux Éditions L’Harmattan, il explore les tensions de la société ivoirienne et africaine à travers des essais, des récits épistolaires, des romans et des textes initiatiques. De Ma grand-mère me disait… à Vérités sacrilèges, de Quand l’ambition fait perdre la raison à La pratique de la terreur au nom de la démocratie, son écriture interroge les dérives du pouvoir, les fractures identitaires, les valeurs perdues et les urgences morales de notre temps.


Lien de ses publications chez l’harmattan Côte d’Ivoire

https://cotedivoire.harmattan.fr/index.asp?navig=auteurs&obj=artiste&no=1899


🎙️ INTERVIEW EXPRESS AVEC…

Fodjo Kadjo Abo
Fodjo Kadjo Abo

Par GMSavenue //

Votre parcours mêle magistrature et écriture : comment ces deux vocations se nourrissent-elles mutuellement dans votre quotidien ?

Quand j’étais au collège, je nourrissais à la fois le rêve d’être magistrat et celui d’être écrivain. Après l’obtention du Baccalauréat, je me suis retrouvé dans une situation où j’étais en proie à un conflit d’ambitions.

Le destin a tranché et a voulu que je fasse carrière dans la magistrature. Je n’avais pas pour autant abandonné mon rêve d’être écrivain. Bien entendu, il ne suffit pas de vouloir être écrivain pour produire des œuvres littéraires. Il est indispensable d’avoir de l’inspiration.

Les bouleversements socioculturels auxquels nous assistons en Afrique ont été pour moi une précieuse source d’inspiration. Mais je ne sous-estime pas l’apport de ma carrière professionnelle. Dans l’exercice de mes fonctions de magistrat, il m’a été donné de connaître et de vivre des réalités tout aussi propices à l’inspiration.

Inversement, mes activités littéraires me sont d’une grande utilité dans l’exercice de mes fonctions de magistrat. En effet, il ne suffit pas de connaître et de savoir manier la loi pour en faire une application judicieuse. Dans bien des affaires, il importe de s’inspirer des réalités sociales ou sociologiques pour être en phase avec l’équité ou, en tout cas, la vérité.

En exaltant en moi le sens de l’observation et de la méditation, l’écriture me permet de faire une meilleure approche de certaines questions qui me sont soumises.

Dans vos ouvrages comme Ma grand-mère me disait… ou L’Apocalypse n’a pas eu lieu, la parole initiatique et le récit épistolaire occupent une place centrale. Qu’est-ce qui vous attire dans ces formes narratives ?

Comme tout Africain fortement attaché à ses origines, je suis préoccupé par les bouleversements culturels qui fragilisent l’Afrique et compromettent son avenir.

Aucune plante ne peut croître et s’épanouir avec les racines d’une autre. L’Afrique fait fausse route et court à sa perte en s’évertuant à se développer avec les valeurs d’autres continents. Et si les choses en restent là, elle se condamne à n’être qu’une éternelle suiveuse, car on ne peut qu’être derrière celui dont on veut suivre les pas.

Des intellectuels africains ont tiré la sonnette d’alarme et œuvrent à une prise de conscience des Africains de la nécessité d’un retour aux sources. Je me suis fait le devoir de m’associer à leur combat.

Certes, le magistrat est autorisé à exercer des activités artistiques et littéraires. Mais il doit le faire en veillent à ne pas perdre de vue les règles déontologiques et éthiques auxquelles il est soumis.

Sur les quatorze livres que j’ai publiés, deux sont des paroles initiatiques et cinq, des récits épistolaires. Le prochain, qui paraîtra dans quelques mois s’il plaît à Dieu, est également un récit épistolaire.

Pour certains sujets, ces formes narratives me semblent être celles qui me permettent de concilier au mieux les exigences de mon statut de magistrat et mes activités littéraires.

Une autre raison du choix de la parole initiatique et du récit épistolaire est que, pour bien des sujets à connotation culturelle, ces formes narratives me paraissent être un moyen d’accrocher le lecteur. Ces sujets sont traités de telle manière qu’il est loisible à celui-ci de se faire une opinion à partir des réflexions partagées.

Vous avez été couronné par plusieurs distinctions littéraires. Quelle reconnaissance vous touche le plus, et pourquoi ?

Chacune des distinctions que j’ai obtenues me touche énormément parce qu’elle est après tout une récompense et une source de motivation.

J’ai obtenu le premier, le Prix Haut de Gamme, alors que je faisais mes premiers pas dans la littérature. Ce Prix a le mérite de m’avoir donné confiance en moi, fait prendre conscience de mon talent littéraire et incité à me surpasser.

Mais j’ai été tout particulièrement touché par la réception du prestigieux titre de Docteur Honoris Causa, décerné par le Centre de Valorisation Professionnelle de Tunis. Cette distinction, qui récompense à la fois mon parcours professionnel et mes activités littéraires, a une dimension internationale. J’en suis beaucoup plus fier parce qu’elle me conforte dans l’idée que le mérite de mon œuvre est reconnu au-delà des frontières de mon pays, la Côte d’Ivoire. Elle m’a d’autant plus ému et réconforté qu’elle illustre, de fort belle manière, l’adage qui dit que « nul n’est prophète chez soi ».

En tant que chef traditionnel d’Adoumkrom, comment articulez-vous mémoire ancestrale et engagement citoyen dans vos écrits ?

Pour dompter les Africains et faire main basse sur les richesses de leur continent, les Arabes et les Européens se sont servi de la religion pour les dépouiller des valeurs culturelles qui faisaient leur force. Pour y parvenir, ils ont mis dans la tête des Africains que ces valeurs sont incompatibles avec le progrès et la parole de Dieu.

Ce lavage de cerveau a eu pour effet de faire admettre au commun des Africains que l’homme civilisé, le bon musulman ou le bon chrétien est celui qui méprise et rejette les traditions héritées de ses ancêtres.

Abandonnées et, parfois, combattues au nom du modernisme et de la foi, les valeurs africaines sont vouées à la disparition. Or, comme je l’ai déjà dit, il est illusoire de croire que l’Afrique peut connaître un développement harmonieux et durable en dehors de ces valeurs.

En tant que magistrat, écrivain et chef traditionnel, j’ai un pied dans la tradition et l’autre dans le modernisme. La connaissance et l’expérience que j’ai de nos valeurs ancestrales m’ont persuadé qu’en vérité, leur diabolisation relève de l’ignorance et de préjugés. De nombreux Africains ont une idée négative de ces valeurs parce qu’ils n’en ont qu’une connaissance très superficielle.

Dans la communauté villageoise que je dirige, je fais de mon mieux pour défendre ces valeurs en les faisant connaître sous une étiquette différente de celle qu’on leur a collée à tort. Mais ma qualité de citoyen m’impose le devoir de contribuer au rétablissement de la vérité au-delà des limites de mon village. C’est ce que je tente de faire à travers mes écrits.

Sur les quatorze livres que j’ai publiés, cinq sont exclusivement dédiés à la défense et à la promotion des valeurs africaines. Il s’agit de Lettres confessionnelles, Vérités sacrilèges, Au Secours des Alliances interethniques, Mon grand-père me disait… et Ma grand-mère me disait... Mon prochain livre, provisoirement intitulé En attendant la Vérité, est lui aussi consacré à la défense de ces traditions.

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