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FRANCE | Autour du Livre “Anti-Ciment” : « Santé, écologie et littérature : la voix d’Alexandre Duparc »

15 questions et réponses avec Alexandre Duparc, autour de son roman Anti-ciment.

Depuis toujours, la littérature s’est emparée des failles du monde médical et des illusions de la société pour en faire matière romanesque. De Louis-Ferdinand Céline, médecin-écrivain dont Voyage au bout de la nuit dénonçait la brutalité du siècle, à Martin Winckler qui révéla dans Le Chœur des femmes la violence institutionnelle subie par les patientes, les écrivains-médecins ont souvent été des témoins lucides des contradictions de leur temps.

Alexandre Duparc s’inscrit dans cette tradition, mais il la renouvelle en y intégrant une conscience écologique et politique qui rappelle les grandes voix contemporaines de la pensée critique, de Naomi Klein à Bruno Latour.

Cardiologue hospitalier, engagé dans l’Atecopol et Scientifiques en rébellion, il incarne cette figure du praticien qui refuse de cloisonner la santé dans le seul champ technique. Comme Ivan Illich dans Némésis médicale, il interroge les dérives d’un système qui privilégie le curatif au détriment de la prévention, et qui invisibilise les inégalités sociales et environnementales.

Son roman Anti-ciment, à paraître en décembre 2025, s’inscrit dans la lignée des fictions sociales de Nicolas Mathieu ou Virginie Despentes : une œuvre qui met en scène des personnages pris dans les contradictions du système hospitalier, mais qui ouvre aussi une réflexion plus large sur la réussite, la domination et les illusions du bonheur consumériste.

À travers Cédric, Malika, Alban et le Boss, Duparc construit une galerie de figures qui rappellent les archétypes balzaciens ou zolien, mais transposés dans l’univers contemporain de l’hôpital. Le titre même, Anti-ciment, évoque la fragilité des structures que l’on croyait solides : la santé publique, comme la société de consommation, se fissure sous les coups des logiques néolibérales. On pense ici aux analyses de Pierre Bourdieu sur la domination symbolique, ou aux critiques de Jacques Ellul sur le technosolutionisme.

Ce roman, nourri d’un vécu hospitalier mais transfiguré par la fiction, se veut aussi un outil d’éducation populaire. Il rappelle que « la santé est politique », selon la formule de l’auteur, et qu’elle ne peut être dissociée des enjeux climatiques, sociaux et démocratiques.

Dans un monde où les crises sanitaires se mêlent aux crises environnementales, Duparc rejoint la perspective du One Health et de la santé planétaire, en montrant que le cœur humain – au sens biologique comme au sens moral – est indissociable du destin collectif.

Cet entretien avec Alexandre Duparc est donc une invitation à explorer les coulisses d’un roman qui, à la manière de Steinbeck ou de Russell Banks, cherche à rendre visibles les invisibles, à donner voix aux fragilités, et à rappeler que la littérature, comme la médecine, peut être un acte de résistance.

Interview avec…Alexandre Duparc

  1. Vous êtes né en 1978 et exercez comme cardiologue hospitalier. Comment votre expérience médicale a façonné votre regard sur la société et ses fragilités ?

Il m’a fallu un peu de temps ! comme vous le sous-entendez, j’ai commencé mon parcours médical il y a quelques années (première année en 1995, thèse en 2005). Je dois avouer que j’ai d’abord été émerveillé par le monde médical, a fortiori au sein de l’hôpital public et en faire partie fut (et est encore à bien des égards) une grande source de fierté.

La spécialité que j’ai choisie, la cardiologie et plus particulièrement la rythmologie était alors en plein essor avec des avancées spectaculaires. Et puis, l’expérience acquise mais également les changements au sein du monde de la santé mais aussi de la société ont un peu tempéré cet enthousiasme et c’est finalement bien normal. Je distinguerais 3 étapes, qui se chevauchent évidemment :

  • La prise de conscience d’une certaine forme de violence vis-à-vis des soignants et notamment des jeunes médecins avec des rythmes imposés quasi surhumains et puis des rapports de dominations parfois très dur. On était à la croisée entre les vieilles habitudes du temps des mandarins et l’arrivée des politiques néolibérales toutes aussi violentes
    • Et puis naturellement, j’ai vite élargi la critique aux conséquences pour les patient.es, dont le sort, dans les réunions, étaient souvent invisibilisés derrières des chiffres et des rapports cout/bénéfice. Deuxième constat : abreuvé d’universalisme auquel je ne demandais qu’à croire, j’ai été choqué par la réalité de ce qu’on nomme les inégalités sociales en santé. Tout le monde n’est pas soigné de la même façon en France, pour des raisons individuelles, sociétales mais également d’interactions entre le sujet et le monde de la santé
    • Et le fait d’élargir sur le plan médico-social m’a amené à la question environnementale et climatique aux conséquences majeures sur la santé tant individuelle que collective. Les plus démunis et fragiles sont les plus exposés, les moins en capacité à lutter et les moins responsables. Il y a là une injustice insupportable et malgré tout acceptée pour des raisons souvent économiques et d’enjeux politiciens court-termistes
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  1. Qu’est-ce qui vous a conduit à rejoindre l’Atecopol, l’atelier d’écologie politique, et le collectif Scientifiques en rébellion ?

J’ai été longtemps bénévole impliqué dans la santé des plus précaires, notamment à Médecins du monde puis dans d’autre structures plus locales. Au-delà des rencontres, très riches, cela m’a permis de voir un peu différemment le monde la santé. Et puis en 2021, la structure avec laquelle je travaillais s’est professionalisée (ce qui est très bien) et a eu un peu moins besoin de moi.

C’est à ce moment que j’ai rencontré dans un tiers lieu écolo un des membres de l’Atecopol qui m’a encouragé à rejoindre ce collectif initialement toulousain qui comptait très peu de médecins et aucun avec un exercice « de terrain ».

J’ai été conquis par cette vision globale, incarnée par l’écologie politique, qui intègre évidemment la question environnementale, mais également l’ensemble des questions sociales, techniques avec une volonté de justice sociale. J’ai également été séduit par le fonctionnement horizontal et la interdiciplinarité.

On peut réfléchir, discuter et agir avec des collègues physicien.nes, des sociologues, des historienn.es, des informaticien.es, philosophes… C’est extrêmement stimulant et enrichit réflexion, tant sur ma pratique médicale stricte que bien au-delà. On se rend compte que les questions de santé dépassent largement le cadre de la médecine.

Cela m’a aidé à prendre conscience d’un certain degré de technosolutionisme médical. On réfléchit en silo avec des réponses très innovantes (et couteuses) pour traiter des pathologies, sans rechercher leurs causes globales. J’ai en parallèle intégré Scientifiques en Rébellion.

C’est un collectif très proche de l’Atecopol mais avec plus de soignant.es, ce qui était important pour échanger sur ma pratique médicale. Il assume si besoin d’aller jusqu’à la désobéisance civile, ce qui me paraît, malheureusement nécessaire compte tenu de l’urgence climatique, environnementale et sociale et de l’inaction politique, voire du backlash.

On l’a vu pendant le mouvement des gilets jaunes, pendant les manifestations pour les retraites, ou les luttes écologiques. Je m’inscris dans le concept de santé planétaire ou one health. La santé des humains est indissociable de celles des autres êtres vivants, de l’habitabilité des milieux naturels et du climat.

Alors pour moi, construire une autoroute ou une LGV pour que quelques privilégiés puissent gagner quelques minutes par trajet, accaparer l’eau dans des mégabassines, entretenir une alimentation industrielle basée sur l’élevage, les plastiques et les pesticides ou faire voler des avions, c’est porter atteinte à notre santé commune. Donc il faut se mobiliser pour la défendre !

  1. Comment conciliez-vous votre pratique hospitalière quotidienne avec vos engagements militants et intellectuels ?

C’est dur. Comme je le décris dans le livre, le système nous pousse en tant que médecins à travailler des heures et des heures. Les patient.es sont là, l’administration a tout intérêt à ce que l’activité augmente et notre prestige au sein de la communauté médicale passe par le nombre d’actes réalisés (cf le classement du journal Le Point) Et c’est sûr qu’en rentrant le soir à vingt et une heure après douze heures de consultation ou d’intervention, c’est très compliquer d’aller se plonger dans un essai, rejoindre un réseau de réflexion ou une ONG.

Souhaitant tout mener de front, je me suis retrouvé à plusieurs reprise « à la limite ». J’ai donc fait le choix de passer il y a quelques années à temps partiel. Malgré tout, c’est sûr que je pioche beaucoup sur mon temps libre, personnel et celui consacré à ma famille. Encore une fois, l’urgence de la situation sociale et écologique est un vrai moteur et me parait justifier certains sacrifices.

Sur Anti-ciment

  1. Pourquoi avoir choisi le titre Anti-ciment pour ce premier roman ? Que symbolise-t-il pour vous ?

Ce titre est venu très vite. Pour moi, il symbolise une double illusion. Celle à grande échelle, nationale d’avoir eu la certitude qu’on avait en France le système de santé le plus solide. Malheureusement, l’actualité depuis quelques années nous en montre les faiblesses.

Au moment du Covid, évidemment, mais également sur les questions de déserts médicaux et d’accès au soin etc… C’est terrible pour notre société. Je fais parti des défenseurs du principe de service public et du bien commun qui constituent la première richesse de celles et ceux qui n’ont rien et un filet de sécurité inestimable pour les autres en cas d’accident de vie. Et la santé, comme l’éducation fait partie de ce socle

La deuxième illusion de solidité, elle est individuelle. La société de consommation nous vend une certaine conception du bonheur, reposant sur des schémas normés et l’acquisition de biens matériels ou services ostentatoires dépassant de loin les besoins nécessaires.

Il ne s’agit pourtant souvent que de simple satisfaction de plaisirs éphémères. La réelle quête du bonheur et de la liberté passe par d’autres chemins, notamment basés sur le tissu relationnel, le temps libre pour se réaliser au-delà de l’activité professionnelle, le contact avec la nature, le monde des arts. Ça n’est pas socialement valorisé et pourtant, c’est ce qui manquent à beaucoup quand on écoute les personnes qui ont « explosé » face à la dureté du système.

  1. Le personnage de Cédric incarne une réussite sociale et professionnelle, mais vite remise en cause. Est-ce une projection critique du milieu hospitalier que vous connaissez ?

Il me semble que je formule plus une critique de la société de consommation, de la performance, de l’élitisme que de monde hospitalier en lui-même. Dans notre société, ce que l’on nomme classiquement réussite passe par la position sociale, le niveau de revenus/patrimoine et le pouvoir qui en découle.

Les acteurs et actrices du monde hospitalier sont soumis comme tout le monde à ses injonctions et il est très difficile de s’en extraire. Pour être optimiste, je pense que travailler dans le monde de la santé, ducare peut constituer un plus pour se prémunir contre les mirages de cette réussite « artificielle ». Quand vous accompagnez des personnes qui souffrent, qui meurent, ça aide à relativiser et revenir à l’essentiel.

  1. Malika, Alban et le Boss représentent des figures contrastées : l’engagement, la lucidité, et l’autorité abusive. Comment avez-vous construit ces personnages ?

Ils sont forcément caricaturaux ! Bien évidemment, je me suis attaché à créer totalement une structure hospitalière, une organisation de service, des personnages et des situations qui ne correspondent pas la vie réelle. Malgré tout, ça fait vingt cinq ans que j’évolue dans le milieu. J’ai beaucoup échangé avec des collègues, en France mais également à l’étranger.

On m’a raconté beaucoup d’histoires et d’anecdotes. Et puis, j’aime bien observer et discuter avec les gens. Alors j’ai accumulé beaucoup de matière ! J’ai pris le parti de construire des personnages incarnant des représentations très tranchées pour les faire dialoguer et interagir et susciter la réflexion des lecteurs et lectrices.

Et il ne faut pas oublier Cédric. C’est mon personnage central, mais je le trouve éminemment critiquable même si sa bonne volonté manifeste est touchante. Il incarne la mollesse de la compromission, l’absence de réflexion voire l’aveuglement de confort face aux injustices et aux dérives et excès en tout genre. Des personnages comme le Boss, ils sont heureusement rares et on peut les faire tomber (par MeToo par exemple).

Des Cédrics, il y en a des millions. Ils entretiennent un système parce qu’il les opprime moins que les autres et qu’ils s’en satisfont. C’est terrible. Pour moi la vraie héroïne du roman, c’est Malika. C’est elle qui a compris à quoi tient le bonheur. Elle l’a appris, à la dure, mais in fine, c’est elle la plus structurée et cohérente parmi les principaux protagonistes.

  1. Le roman met en lumière les incohérences du système médical. Est-ce une dénonciation, une mise en garde, ou une invitation à repenser nos institutions ?

C’est d’abord une tentative d’explication et c’est pour ça que je situe l’intrigue au milieu des années 2010 . Il me semble que les difficultés auxquelles le système de santé est aujourd’hui confronté trouvent leur origine au moins en partie dans les choix délibérés des dernières décennies.

Et à côté des administratifs et des financiers, les médecins à l’époque aux manettes ont leur part de responsabilité. Le principe du numérus clausus a été appuyé par une partie du corps médical pour se prémunir contre un afflux de jeunes médecins concurrents. On voit le manque de clairvoyance aujourd’hui avec les déserts médicaux.

Au début des années 2000, les politiques néolibérales (new public management, AT2A, politique du faire plus avec moins…) ont débarqué sous l’œil très complaisant des chefs de services. Les dénoncer à l’époque faisait passer pour un doux utopiste trop éloigné des réalités économiques. On en paye le prix fort aujourd’hui.

Malgré tout, on peine à envisager de nouvelles politiques, probablement parce le système de santé est encastré dans des logiques beaucoup plus vastes qui répondent encore à ces logiques néolibérales.

Le deuxième point, c’est la prépondérance, notamment en France d’un système basé sur le curatif, valorisant les techniques innovantes, chères donc potentiellement non accessibles au plus grand nombre. Parallèlement, on délaisse la prévention. La vraie. Celle qui vise dès le stade embryonnaire, dans l’enfance et tout au long de la vie à éviter la survenue des maladies plutôt qu’en traiter les conséquences.

Celle qui s’appuie sur des politiques publiques plutôt que des injonctions individuelles qui ne tiennent pas compte des inégalités et des forces économiques et marketting déployées pour les rendre inopérantes. Je suis atterré par les discours de certain.es qui expliquent qu’il faut plus de croissance pour financer des traitements contre les cancers ou les maladies cardio-métaboliques mais qui se taisent quand les députés votent des lois permettant l’utilisation des pesticides, des PFAS ou au contraire e, bloquent d’autres qui visent à restreindre la consommation d’alcool, de viande ou de produits ultratransformés. C’est complètement illogique et délétère

Donc oui, je suis critique face au système qui n’est à mon sens pas adapté pour répondre aux défis majeurs que sont la lutte contre le réchauffement climatique et les pollutions, contre la précarité et les inégalités sociales autant de facteurs fondamentaux pour la santé actuelles et future. Il y a donc une urgence à repenser de façon démocratique la santé (et le reste) et il faut que les citoyen.es soient partie prenante de ces décisions stratégiques, ce qui n’est absolument pas le cas.

Tout ceci est vraiment dommage, car les équipes sur le terrain sont profondément engagées par leur métier et les missions qui s’y rapportent. J’espère avoir su également montrer cet aspect tout comme l’espoir suscité par l’arrivée de nouvelles générations. On peut dire qu’elles sont parfois moins investies mais elles apportent une vision qui me paraît à bien des égards très intéressantes. Par exemple la sensibilisation aux discriminations, une critique vis-à-vis des conflits d’intérêt avec l’industrie.

  1. Quelle part de vécu personnel ou d’observation directe se retrouve dans l’intrigue ?

Encore une fois, les structures, les personnages et les situations sont inventées et caricaturaux. Il ne faut pas chercher à retrouver tel ou tel personnage dans mon entourage. C’est un objectif que je me suis fixé et qui je dois dire m’a plutôt plu et amusé.

Mais la philosophie générale du livre est assez conforme avec ce que je perçois, soit directement soit par ce qu’on m’en raconte (patient.es, collègues) : des points qui me gênent (le technosolutionisme, le déséquilibre curatif/préventif, les rapports de domination) mais également tout le côté positif, dont les français.es se sont rendu compte avec un peu plus de clarté au moment du Covid et que j’observe tous les jours dans les services.

Comme dans le roman, au-delà de quelques personnages toxiques, on croise tous les jours des collègues (médecins, paramédicaux, travailleurs sociaux) investis, motivés, prêts à beaucoup de sacrifices pour la prise en charge de chaque patient.e mais aussi pour que le système puisse continuer à tourner. Il ne faut d’ailleurs pas que cette abnégation soit le prétexte à des coupes budgettaires remettant en cause les effectifs ou le qualité de travail et donc des soins car on atteint des points de rupture.

  1. Le livre paraît en décembre 2025. Quelle réception espérez-vous auprès des lecteurs, notamment dans le monde médical ?

Les personnes qui m’ont poussé à aller jusqu’au bout et à tenter de trouver une maison d’édition n’appartiennent pour la plupart pas au milieu médical. Ils et elles ont été intéressées par la possibilité de voir l’autre versant. On est tous et toutes confrontées à un moment confronté au système de soin et pourtant, à moins d’en faire partie, on ignore à peu près tout des logiques macro et micro qui le sous-tendent.

Des articles ou des essais y sont consacré mais assez peu de fictions. Le concept de démocratie sanitaire est pour moi fondamental et il passe par de l’éducation populaire. Ce livre est un média parmi d’autres pour l’implémenter. Concernant le retour des collègues qui l’ont lu, les retours sont bons. Tous et toutes considèrent que je colle assez bien à leur ressenti et même que je suis resté soft.

Comme souvent, il y est fréquent que la réalité soit bien pire que la fiction. J’espère en tout cas que le livre contribuera à libérer la parole face à certains comportements inacceptables et peut-être favorisera une conscientisation collective du caractère profondément politique de la santé.

Sur les thèmes et la portée des idéaux

  1. Vous êtes cardiologue : le cœur est au centre de votre métier. Peut-on dire que Anti-ciment est aussi une réflexion sur le cœur humain, au sens moral et existentiel ?

J’avoue que le versant philosophique ne m’apparaît pas comme une évidence, en tout cas consciemment et il me semble que j’aurais pu écrire le même livre en parlant d’un autre organe.  Je me considère avant tout comme un artisan, cherchant à comprendre la mécanique et utiliser les outils et techniques les plus adaptées pour en corriger les dysfonctionnements, en sachant que chaque individu est unique.

Il m’arrive de temps en temps de passer dans les blocs de mes collègues chirurgiens. Un cœur, on peut l’arrêter, le faire repartir, on voit, on touche le muscle, les valves. C’est très concret et soumis à des lois très classiques. On ne naît pas égaux et les conditions de notre vie vont grandement impacter notre futur. On peut naître avec le cœur malade ou hyperperformant.

Mais dans les deux cas, votre lieu de naissance, les avantages ou contraintes socio-économiques, le stress psychologique, l’exposition aux contraintes environnementales, le fait que vous fassiez partie des minorités discriminées vont influer votre « puissance » à exploiter votre potentiel de départ.

Mais si vous voulez m’emmener sur le terrain moins terre à terre, il me semble que la trame du livre pourrait illustrer un équilibre nécessaire entre les passions et la raison, symbolisés par le cœur et le cerveau. On ne peut suivre ses pulsions sans contrôle, sans mettre en danger sa propre personne mais également son environnement mais à tout rationaliser, on ne vit pas.

Peut-être que l’hypertechnicité que je dénonce, cherchant à tout rationaliser, tout contrôler par des normes, des médicaments, des conduites à tenir est un frein à l’émancipation. Cédric en est le parfait exemple, en tant que victime mais aussi acteur vis-à-vis de ces patient.es.

  1. Le roman interroge la réussite et ses illusions. Est-ce une critique du modèle de « carrière parfaite » que la société valorise ?

Oui, complètement. On est sous la dépendance d’injonctions sociales qui survalorisent la réussite scolaire et financière. Parcoursup en est le plus bel exemple, mais il se prolonge par les multiples sources de compétition, de culte de l’excellence et de la performance.

Ce système nous pressurise la pré-adolescence, puis dans nos études notamment médicales et notre vie professionnelle. Il contribue probablement à l’explosion des problèmes de santé mentale, notamment chez les jeunes mais également plus tard avec les multiples burn-out. Il me paraît délétère pour ceux qui restent dans le système et terrible pour ceux qui en sont sorti. C’est très triste et à mon sens dangereux pour le futur de nos sociétés.

  1. Comment votre engagement écologique et politique transparaît-il dans ce récit, même s’il est centré sur le milieu hospitalier ?

Pour moi, santé, politique et écologie sont indissociables, même s’il m’a fallu un peu de temps pour en prendre conscience. Le livre traite peu d’environnement, notamment parce que je le situe vers 2015. Très naïvement, et moi le premier, on imaginait peut-être à l’époque la question comme moins urgente et catastrophique.

On signait l’accord de Paris, on préparait les marches pour le climat, il n’y avait pas eu de shift mondial vers l’extrême droite climatosceptique ou accélérationiste. Pour ma part, c’est une période où les inégalités, en santé notamment étaient ma priorité, tant dans ma pratique quotidienne que dans mes engagements politiques et militant.

C’est donc ce versant politique qui domine dans le roman. C’est évidemment Malika qui l’incarne le mieux, dans son discours et ses actions. Alban, lui, en est encore à un stade de critique théorique, parfois un peu cynique. C’est aussi probablement parce qu’il bénéficie matériellement du système, même si intellectuellement, il en perçoit les incohérences. Donc oui, je me reconnais un peu dans ces deux personnages, évidemment.

  1. La Francophonie et le dialogue interculturel sont des thèmes que vous évoquez ailleurs. Souhaitez-vous que ce roman s’inscrive aussi dans une perspective francophone plus large ?

J’ai toujours été attiré par l’ « autre », que ça renvoie à la notion géographique, la personnalité, les schéma de pensé ou le mode de vie. Je me nourris d’échanges et m’ennuies vite dans l’entre-soi, même si j’ai les clés pour m’y fondre quand il le faut. Sur le plan littéraire, j’avoue n’ai pris que très rarement plaisir à lire les œuvres classiques françaises.

Je suis très reconnaissant à mes parents d’avoir très vite mis entre mes mains des ouvrages traduits venant des quatre coins du monde. Plus que les descriptions (toujours trop longues pour moi, même maintenant) et la richesse des mots (j’avoue que je n’y suis pas vraiment sensible), c’est la vie des gens qui m’a toujours passionné, quelque soir leur époque ou leur milieu de vie.

J’ai toujours eu une attirance pour les opprimés, les marges, alors que je fais objectivement partie des extrêmes privilégiés. La littérature non française, notamment issus des pays qu’on appelle maintenant du Sud Global a donc été une grande source de lectures même s’il n’y a pas besoin d’aller si loin pour étudier les rapports de dominations.

Cependant, j’ai conscience que je traite dans le roman d’un thème central, le milieu cardiologique hospitalier français qui peut paraître sans intérêt pour un public qui n’y est pas confronté. Malgré tout, je suis sûr que qu’il y a des notions, tel que la réussite, les inégalités, le déterminisme social, les rapports de domination, qui sont universaux et sur lequel je suis toujours ravi d’échanger.

  1. Quels auteurs ou traditions littéraires vous ont inspiré dans l’écriture de ce livre ?

Martin Winckler est clairement un des premiers auteurs à avoir mis des mots sur cette violence médicale, qui passent par des actes, mais aussi par des mots, des comportements humiliants, tant vis-à-vis des patient.es que des collègues souvent subalternes. J’ai pris un vrai choc à la lecture du « cœur des femmes » qui traite des violences gynécologiques.

Concernant l’écriture, vous avez compris que je ne suis pas férue de littérature descriptive. Il faut que ça avance et qu’il y ait une question sociale ou politique sous-jacente. J’apprécie beaucoup les romans de Virginie Despentes, Nicolas Matthieu et à l’étranger Steinbeck ou Russel Banks. Tou.tes rendent très attachant leurs personnages, malgré toute leur imperfection.

Mais il y en plein d’autres. J’adore quand j’ai le temps, rentrer dans une librairie indépendante et passer du temps à retourner les quatrièmes de couverture et en prendre cinq ou six au feeling. Mais je lis aussi pas mal d’essais. Comme Cédric, il faut que rattrape mon retard accumulé quand je bossais à un rythme bien trop infernal pour pouvoir prendre le temps de m’intéresser correctement au monde extra professionnel

  1. Enfin, si vous deviez résumer en une phrase l’essence de Anti-ciment, que diriez-vous ?

La santé est politique, saisissez-vous-en !


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