« One gets tired of silence. One wants to talk, to speak out. » — Waiting for the Barbarians
Rubrique : Le tour d’Afrique du livre
Auteur : J.M. Coetzee
Œuvres : Disgrace, Waiting for the Barbarians
Avec Disgrace et Waiting for the Barbarians, l’auteur sud-africain nous tend un miroir sans fard, où l’intellectuel, le colon, le père, le professeur, le juge et le bourreau se confondent dans une même quête : celle d’une vérité nue, inconfortable, souvent inavouable.
Disgrace — La chute comme révélation
David Lurie, professeur de littérature, est un homme cultivé, mais aveugle. Aveugle à son propre pouvoir, à sa propre violence, à la complexité du monde qui l’entoure. Son disgrâce n’est pas seulement sociale : elle est ontologique. Coetzee dissèque ici les ruines morales d’un homme et d’un pays, dans une langue sèche, tendue, presque clinique. L’Afrique du Sud post-apartheid n’est pas un décor : c’est une tension permanente entre rédemption et refus, entre mémoire et oubli.
Disgrace est un roman sur le silence des victimes, sur la parole des coupables, sur le droit de raconter — ou non — ce qui nous est arrivé. C’est aussi une méditation sur la transmission : que lègue-t-on à sa fille, à son pays, à son époque, quand on n’a plus rien à offrir que des cendres ?
Waiting for the Barbarians — L’empire du soupçon
Dans une cité-frontière, un magistrat attend. Il attend les barbares, les envahisseurs, les autres. Mais ce qu’il découvre, c’est que la barbarie est déjà là — dans les murs, dans les procédures, dans les regards. Ce roman allégorique, écrit en 1980, résonne aujourd’hui comme une fable universelle sur la peur de l’autre, sur la fabrication de l’ennemi, sur la violence d’État.
Coetzee y interroge la mécanique du pouvoir, la complicité passive, la lâcheté ordinaire. Le magistrat, figure ambiguë, tente de résister, mais sa résistance est elle-même compromise. Car dans l’empire, tout est contaminé — même la bonté.
Pourquoi cet épisode compte
Dans ce troisième épisode du Tour d’Afrique du livre, nous ne célébrons pas : nous confrontons. Coetzee nous oblige à penser l’Afrique du Sud non pas comme une nation réconciliée, mais comme un champ de tensions éthiques et narratives. Il nous rappelle que la littérature africaine ne se limite pas à l’affirmation identitaire : elle peut aussi être un scalpel, une mise à nu, une épreuve.
Disgrace et Waiting for the Barbarians sont des œuvres qui dérangent, qui divisent, qui résistent à l’appropriation facile. Elles nous invitent à une lecture active, critique, inconfortable — mais nécessaire.


