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Sénégal | Zoom sur les fragments d’une Médecine Engagée | iTW avec un Médecin témoin

Médecin au Samusocial Sénégal et écrivain engagé, l’auteur témoigne de son expérience auprès des enfants des rues. À travers le récit d’un livre sensible et lucide, il mêle observation clinique, empathie et engagement littéraire pour éclairer une réalité souvent ignorée et proposer des pistes d’action.

« Corps en errance, mots en résistance »


Par GMSavenue.com

Dans les rues de Dakar, entre 2008 et 2010, le Dr Clément Diarga Basse n’a pas seulement exercé la médecine : il a écouté, observé, et partagé le quotidien des enfants les plus marginalisés.

Médecin au sein du Samu social Sénégal, il a participé activement aux maraudes nocturnes, prodiguant des soins à des jeunes en situation d’extrême précarité, souvent livrés à eux-mêmes, exposés à la violence, aux addictions et à l’indifférence sociale !

De cette expérience de terrain est né un ouvrage à la fois clinique et profondément humain. L’auteur y décrit avec rigueur le milieu de vie des enfants des rues, les pathologies qu’ils développent — souvent liées à la consommation de tabac, d’alcool, de chanvre indien ou de diluants cellulosiques — et les mécanismes d’exclusion qui aggravent leur vulnérabilité.

Mais au-delà du diagnostic, ce livre est un plaidoyer : il appelle à une prise en charge plus digne, plus structurée, et à une protection juridique renforcée pour ces enfants que la société peine à regarder en face.

Dr Basse, médecin spécialisé en santé publique et en médecine du travail, coordonnait la santé du personnel dans une institution humanitaire internationale couvrant plus de vingt pays en Asie et dans le Pacifique.

Lauréat de programmes de perfectionnement au Burkina Faso, au Ghana, en Belgique, au Japon et aux États-Unis, il incarne une médecine engagée, transnationale et profondément éthique.

Ce témoignage littéraire, nourri par l’expérience et la compassion, s’inscrit dans une démarche de sensibilisation, de transmission et de transformation.


PRESENTATION DU LIVRE

Qu’est-ce qui vous a inspiré à écrire Enfants des rues au Sénégal ?

L’inspiration principale vient de mon expérience directe en tant que médecin au Samusocial Sénégal, où j’ai côtoyé les enfants des rues dans leur quotidien, notamment lors des maraudes. En tant que médecin, j’ai été témoin de leur souffrance physique, psychologique et sociale. Ce contact humain régulier, les soins prodigués, les discussions et les observations cliniques ont éveillé en moi une profonde empathie, ainsi qu’une volonté de témoigner de leur réalité. J’ai voulu documenter leur vécu, leurs souffrances et leurs pathologies, non seulement pour témoigner, mais aussi pour sensibiliser et proposer des pistes d’action et de solutions.

Quel a été le déroulé des enquêtes qui vous ont permis de recueillir vos témoignages ?

L’étude était prospective, descriptive et analytique, menée sur une période de 12 mois (de juillet 2010 à juin 2011), principalement à Dakar et Pikine. Les données ont été collectées lors de maraudes de jour et de nuit, à bord de l’ambulance du Samusocial, à travers des entretiens semi-structurés et des examens cliniques. Elles ont été recueillies à l’aide d’un questionnaire couvrant les aspects sociodémographiques, médicaux et comportementaux. Au total, 225 enfants ont été inclus dans l’étude, générant 513 fiches de consultation, ce qui témoigne d’un travail de terrain considérable.

Quel est le genre de ce récit s’agit-il d’un essai sociologique, un roman ou un récit biographique et pourquoi avoir choisi cette forme ?

Il s’agit d’un essai médico-sociologique, enrichi par des éléments de terrain, ainsi que des données quantitatives et qualitatives. J’ai choisi cette forme afin de combiner rigueur scientifique et témoignage humain, en croisant différentes disciplines : médecine, sociologie, anthropologie, droit, psychologie, pour mettre en lumière les réalités sanitaires et sociales des enfants des rues.
Ce choix permet de leur donner une voix, tout en analysant les causes structurelles et les implications sanitaires du phénomène. Ce n’est ni un roman ni une autobiographie, mais un document de recherche engagé, qui vise à informer, sensibiliser et orienter l’action publique.

LE REGARD DU MEDECIN

En tant que médecin, quelles pathologies ou situations sanitaires vous ont le plus marqué chez ces enfants ?

Les plaies et blessures sont les diagnostics les plus fréquents (57,2 %), souvent liées à la violence, aux accidents, à l’automutilation, aux bagarres, etc. Les bronchopneumopathies, les parasitoses, les affections dermatologiques comme la gale ou la teigne, ainsi que les infections urogénitales sont également très présentes. La tuberculose est particulièrement préoccupante, car difficile à traiter dans ce contexte, faute de suivi.

Les troubles neurologiques liés à la toxicomanie au diluant cellulosique (guinz), ainsi que les troubles psychiques (dépression, tentatives de suicide, etc.), existent chez ces enfants, mais n’ont pas été statistiquement évalués.

Pensez-vous que le système de santé sénégalais est adapté pour répondre à leurs besoins ?

Malheureusement, ces enfants sont trop souvent rejetés ou ignorés par les structures de santé, faute de papiers d’identité, d’accompagnants ou de moyens financiers. À une époque, même les campagnes de vaccination les excluaient, et je ne sais pas si cela a changé aujourd’hui.

Je me souviens de certains enfants rencontrés lors de maraudes, qui nous expliquaient que leurs plaies s’étaient infectées ou avaient continué à saigner, faute de soins. Ils avaient tenté de se rendre dans une structure de santé, mais l’accès leur avait été refusé. Pire encore, une structure menaçait systématiquement d’appeler la police lorsqu’ils venaient pour se faire soigner.

Le système de santé actuel n’est pas adapté à leur réalité. Il n’existe ni structure médicale spécialisée pour eux, ni programme de santé publique qui les cible spécifiquement, ce qui montre à quel point leur prise en charge reste ignorée par le système

Avez-vous intégré des propositions concrètes dans le livre pour améliorer leur prise en charge médicale ?

Oui, plusieurs propositions ont été formulées. J’ai suggéré le repérage précoce des nouveaux arrivants dans la rue, la mise en place de techniques de désintoxication au diluant avec des protocoles adaptés, un partenariat avec les structures étatiques pour le traitement de la tuberculose, voire même une adaptation du schéma thérapeutique, la création de centres médicaux spécialisés pour les enfants des rues, une approche transdisciplinaire intégrant santé, éducation, justice et protection sociale, ainsi que le développement de partenariats entre ONG et institutions publiques pour mieux coordonner les interventions. Les acteurs sont nombreux, mais travaillent en silos.

PARCOURS DE VIE ET TEMOIGNAGES

Y a-t-il une histoire d’enfant qui vous a particulièrement bouleversé ?

Oui, il y a le cas d’un garçon suivi par le Samusocial pendant plusieurs années, entre 2005 et 2009, qui a cumulé plus de 30 consultations pour des pathologies diverses : bronchite, plaies, parasitoses, etc. Ce garçon a malheureusement fini par mourir noyé en mai 2009. Ce cas illustre la récurrence des affections, la difficulté du suivi médical, la violence du quotidien dans la rue, et la complexité de les en sortir.

Il y avait aussi cet enfant d’environ 8 ans, dont le visage ressemblait comme deux gouttes d’eau à celui de l’un de mes neveux, avec qui j’étais très proche. À certaines maraudes, lorsque je le croisais, c’était comme si mon propre neveu se tenait là, devant moi, perdu dans les rues. Cette ressemblance troublante me bouleversait profondément. Imaginer mon neveu confronté aux violences et aux atrocités de la rue me déchirait le cœur. Cela me ramenait brutalement à la réalité, à l’urgence de faire quelque chose, de ne pas rester spectateur.

Je me souviens de ces jours où je le voyais : une boule se formait dans ma gorge, mes émotions prenaient le dessus, et il me fallait puiser dans mes ressources pour rester concentré sur le travail. Ce petit garçon, par sa simple présence, me rappelait que derrière chaque visage d’enfant des rues, il y a une histoire, une douleur, une vie qui aurait pu être celle de quelqu’un qu’on aime.

Comment ces enfants perçoivent-ils leur propre avenir ?

La majorité des enfants expriment un profond désir de retour en famille (79,3 %), surtout après avoir passé plusieurs années dans la rue. Cela montre que la rue n’est pas un choix, mais une réponse à une situation de rupture, et que malgré les souffrances, ces enfants gardent l’espoir d’une vie meilleure.

Cependant, certains enfants, notamment les « jeunes travailleurs », refusent souvent de rentrer chez eux. Ce refus peut s’expliquer par le fait qu’ils ont réussi à retrouver un certain équilibre et une forme de stabilité à travers leurs activités économiques. Pour eux, retourner en famille pourrait signifier un retour à la souffrance, aux conflits ou à l’insécurité qu’ils ont fui.

Avez-vous pu suivre l’évolution de certains d’entre eux après la publication du livre ?

Non, malheureusement. Cependant, 210 retours en famille ont été réalisés par le Samusocial entre 2004 et 2009. Ces retours doivent néanmoins être progressifs et accompagnés, afin d’éviter les échecs. Ailleurs dans le monde, il existe des exemples de réussite, notamment au Brésil ou au Cambodge, où des enfants des rues ont pu accéder à l’université grâce à des programmes de sortie de rue.

REFLEXIONS SOCIALES ET POLITIQUES

Selon vous, quelles sont les causes profondes du phénomène des enfants des rues ?

Les causes sont multiples, multifactorielles et imbriquées : pauvreté et précarité familiale, défaillance du système éducatif, violences familiales et maltraitance, désintégration familiale, décès des parents, fugue des daaras pour maltraitance (talibés), désintégration des valeurs sociales, crise économique, urbanisation rapide, déperdition scolaire, catastrophes naturelles (inondations dans la banlieue), drogue et quête de liberté, etc. C’est un phénomène complexe.
Dans le livre, je distingue les facteurs push (qui poussent hors du foyer) et les facteurs pull (qui attirent vers la rue), comme la quête de liberté, l’argent facile ou la drogue.

Quel rôle devraient jouer les institutions publiques et les ONG ?

Les institutions publiques doivent appliquer les lois existantes (contre la mendicité forcée, la maltraitance), créer des structures spécialisées pour la santé, l’éducation et la réinsertion, et coordonner les actions des ministères concernés (Famille, Justice, Santé, Éducation).
Les ONG par contre, doivent agir en complémentarité, et non en substitution de l’État. Pour cela, elles doivent assurer la prise en charge d’urgence, faciliter la réinsertion, renforcer les capacités locales, documenter et évaluer leurs actions pour mieux orienter les politiques publiques, collaborer avec les autorités et militer pour une meilleure protection juridique.

Comment sensibiliser davantage la population à cette réalité souvent invisible ?

La population peut être davantage sensibilisée à travers des campagnes médiatiques, des témoignages comme ce livre pour humaniser le phénomène, des programmes éducatifs dans les écoles, des formations pour les professionnels de la santé et de la justice, ainsi que des événements publics (conférences, expositions, etc.) pour mobiliser l’opinion. L’implication des leaders religieux et communautaires est également essentielle.

Il faut rendre visible ce qui est souvent ignoré, et surtout combattre la stigmatisation, car elle aggrave la marginalisation.

L’ECRITURE COMME ENGAGEMENT

Quel a été le plus grand défi dans l’écriture de ce livre ?

Le plus grand défi a été l’accès aux enfants. Ils sont méfiants et instables, car souvent traumatisés. Il a fallu gagner leur confiance ; j’ai dû adapter mon langage, utiliser leur jargon, afin de créer une relation de confiance.

Il y a également la complexité du terrain, avec les contraintes logistiques et sécuritaires lors des maraudes.
Enfin, les dilemmes éthiques liés à la confidentialité et à la vulnérabilité des enfants : il fallait respecter leur dignité tout en menant une enquête rigoureuse et éthique.

Comment le public a-t-il réagi à sa publication ?

Le public a eu une réaction positive. Le livre a été salué par des professionnels de santé, des acteurs du développement, des membres d’ONG et des chercheurs. Il est perçu comme un outil de diagnostic et de plaidoyer, utile pour inspirer des politiques publiques et adapter les interventions.
Le préfacier, le Dr Samba Cor Sarr, actuel Directeur de Cabinet du ministère de la Santé et de l’Action sociale, le qualifie d’œuvre transdisciplinaire. Cela laisse penser que le livre a été bien accueilli dans les milieux professionnels et académiques, même si une diffusion plus large auprès du grand public serait souhaitable.

Voici le lien du livre

https://senegal.harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=65508

Envisagez-vous une suite ?

Il serait pertinent de mener de nouvelles études comparatives afin de mesurer l’évolution du phénomène depuis la première enquête, de suivre le parcours des enfants réinsérés, et d’analyser les effets des politiques publiques mises en œuvre. Ces recherches pourraient également ouvrir la voie à des propositions innovantes en matière de santé communautaire.

Il reste encore beaucoup à faire. C’est pourquoi je suis pleinement ouvert à toute collaboration permettant de poursuivre cette démarche et d’approfondir notre compréhension du phénomène.

Une suite à ce travail pourrait inclure des portraits d’enfants réinsérés, des études longitudinales sur leur trajectoire, ainsi que des analyses qualitatives plus fines sur les leviers de réussite et les obstacles rencontrés.

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