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L’Ecocritique : Lire la Nature dans les Récits du monde

Article didactique sur le thème Ecocritique en littérature, avec une approche comparatiste et des exemples variés issus de plusieurs continents.

Ecocritique

L’Ecocritique est une approche littéraire qui étudie les représentations de la nature, de l’environnement et des relations entre humains et non-humains dans les textes. Elle ne se limite pas à l’analyse du paysage ou à la description poétique de la flore : elle interroge les valeurs écologiques, les structures de pouvoir environnementales, et les visions du monde que la littérature véhicule.

Comme le souligne Cheryll Glotfelty, pionnière du domaine, l’écocritique est à la littérature ce que l’écologie est à la biologie : une manière de penser les interactions.

Fondements de l’Ecocritique

L’Ecocritique repose sur plusieurs axes :

  • Perspective centrée sur la Terre : elle lit les textes à partir de leur rapport au vivant, à l’écosystème, à la biosphère.
  • Critique des anthropocentrismes : elle remet en question la domination humaine sur la nature dans les récits.
  • Dialogue avec les sciences sociales et naturelles : elle croise littérature, écologie, philosophie environnementale et géographie.
  • Engagement politique et éthique : elle peut être militante, dénonçant les ravages écologiques ou valorisant des alternatives durables.

Elle se distingue de l’écopoétique, qui s’intéresse davantage aux formes et aux procédés esthétiques de représentation de la nature.

Étude comparée : cinq continents, cinq visions de l’Ecocritique

1. Afrique : écologie postcoloniale et mémoire du territoire

Dans Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo, bien que français, l’influence de l’Afrique est palpable dans la manière dont l’élevage industriel est mis en scène comme une violence systémique envers les corps animaux et humains. En Afrique, des auteurs comme Wilfried N’Sondé (Un océan, deux mers, trois continents) évoquent les ravages de l’exploitation coloniale sur les écosystèmes marins et terrestres.

L’écocritique africaine s’intéresse à la mémoire écologique des peuples, à la déforestation, à la pollution des fleuves, mais aussi à la résilience des cultures locales face à l’extractivisme.

2.  Asie : spiritualité écologique et cosmologie végétale

Dans Le Dit du Genji de Murasaki Shikibu, la nature est omniprésente : les saisons, les fleurs, les brumes sont des agents narratifs. L’écocritique japonaise met en lumière une relation non-dualiste entre l’humain et son environnement, influencée par le shintoïsme et le bouddhisme.

En Inde, Le Dieu des Petits Riens d’Arundhati Roy explore les liens entre caste, écologie et mémoire familiale. La rivière, les plantes, les insectes sont des témoins silencieux de la violence sociale. L’écocritique permet ici de lire la nature comme archive.

3.  Europe : crise écologique et déconstruction du paysage

Dans La possibilité d’une île de Michel Houellebecq, la nature est absente, désertée, remplacée par des clones et des ruines. L’écocritique européenne s’intéresse à cette désertification symbolique, à la perte du lien au vivant dans les récits postmodernes.

À l’inverse, La fin des abeilles de Pierre Rabhi ou La vie secrète des arbres de Peter Wohlleben réintroduisent une écologie sensible, une poétique du vivant. L’écocritique analyse ici les formes de réenchantement du monde naturel.

4. Amérique : nature writing et critique de l’anthropocène

Aux États-Unis, l’écocritique est née avec le nature writing, genre littéraire qui célèbre les grands espaces, la solitude dans la nature, la contemplation. Des auteurs comme Henry David Thoreau (Walden) ou Annie Dillard (Pilgrim at Tinker Creek) ont posé les bases d’une écriture écologique.

Mais l’écocritique américaine contemporaine va plus loin : elle interroge les ravages du capitalisme, les inégalités environnementales, les voix autochtones. Dans Flight Behavior de Barbara Kingsolver, le dérèglement climatique devient une métaphore narrative.

5. Océanie : écologie autochtone et récits du territoire

Dans The Whale Rider de Witi Ihimaera (Nouvelle-Zélande), la mer, les baleines, les légendes maories sont au cœur du récit. L’écocritique océanienne valorise les savoirs autochtones, les cosmologies locales, les relations interspécifiques.

L’œuvre d’Alexis Wright, auteure aborigène australienne, comme Carpentaria, propose une écopoétique du rêve, où les paysages parlent, les ancêtres veillent, et la terre est un personnage à part entière.


Ce que révèle l’Ecocritique

L’Ecocritique permet de :

  • Lire la littérature comme témoignage écologique.
  • Comprendre les rapports de pouvoir environnementaux dans les récits.
  • Valoriser les voix non humaines : animaux, plantes, éléments.
  • Déconstruire les mythes de la nature passive, décorative ou dominée.
  • Réinventer des formes narratives durables, respectueuses du vivant.

Elle est aussi un outil pédagogique puissant pour sensibiliser à la crise écologique, en mobilisant l’imaginaire, l’émotion et la réflexion.

Vers une littérature du vivant

L’Ecocritique est bien plus qu’une mode universitaire : c’est une révolution herméneutique, une manière de relire les textes à partir de leur empreinte écologique. Elle invite à penser la littérature comme un écosystème de sens, où chaque mot peut être une graine, chaque récit une forêt, chaque personnage un animal en devenir.

Dans un monde en crise, lire avec l’Ecocritique, c’est réapprendre à habiter la Terre, à écouter ses murmures, à respecter ses rythmes. C’est faire de la littérature un lieu de résistance, de soin et de régénération.


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