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« Swing, vrille et humour : l’art poétique de Jean Luc Lavrille »

Dans Phonaisons, Jean‑Luc Lavrille revendique une « poésie sonore » héritée des éclats de Rimbaud, des Poésies de Lautréamont et des suspensions mallarméennes, où le son prime sur le discours et dynamite la cartouche signifiante. Ce « décapage de la langue » s’inscrit dans une lignée de résistances à la langue commune, rappelant les mises en garde de Lacan contre la « berceuse pour adultes » et prolongeant les expérimentations de ses propres ouvrages néologiques comme Ouïssances ou Evoés omégaphones. L’humour, enfin, surgit comme une arme vitale contre le dogmatisme, oxymore joyeux qui rejoint la verve impressionniste de la préface de Sylvia Desbois et inscrit Phonaisons dans une danse poétique où swing et vrille deviennent synonymes de survie.


Avec Phonaisons, publié en 2025 aux Éditions L’Harmattan dans la collection Levée d’ancre, Jean‑Luc Lavrille poursuit une exploration poétique singulière où le son devient matière première et vecteur de sens. Fidèle à son goût pour les néologismes et les mots‑valises, il invente une langue qui se libère des carcans du discours et des poncifs de la prosodie classique. Ce recueil s’inscrit dans une œuvre déjà marquée par des titres tels que Ouïssances ou Evoés omégaphones, et prolonge une recherche obstinée : exploser le son pour explorer le sens.

« Phonaisons : exploser le son, explorer le sens »

Dans cet entretien, Lavrille revient sur la notion de « poésie sonore », sur le décapage de la langue qu’il revendique, sur l’usage vital de l’humour comme résistance au dogmatisme, et sur la manière dont Phonaisons s’inscrit dans la continuité de son parcours poétique. La préface de Sylvia Desbois, par son souffle libre et impressionniste, vient éclairer cette démarche en offrant au lecteur une entrée vivifiante dans l’univers du poète.

https://www.editions-harmattan.fr/catalogue/livre/phonaisons/80384


Entretien autour de Phonaisons de Jean‑Luc Lavrille

1. Dans Phonaisons, vous proposez une « poésie sonore » : comment Jean‑Luc Lavrille définit ce concept ?

L’exercice que vous me proposez consiste à utiliser un mode d’expression que tout mon travail poétique vise à écarter : celui du discours. Je repense à ce mot cruel de Jules Renard concernant Mallarmé : « intraduisible même en français », contrebalancé par l’ironie mordante d’Alain Robinet (peintre et poète) lors d’une lecture d’un condisciple : « il écrit encore en français !? ».

La plupart des titres de mes livres affichent des néologismes ou des mots‑valises : In causa venenum, Appris voisés, Equatorze, Hurraman scriptu, Evoés omégaphones, L’invention d’une licarne, Remarmor, Ouïssances, Philaleph, L’en je, … Phonaisons.

La lecture de poètes comme Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Lautréamont (celui surtout des Poésies) ou Mallarmé m’a convaincu que la mission de la poésie vivante est de ne succomber à aucun discours (Lacan parlait de « berceuse pour adultes ») : ni le politicien, ni le médical, ni le religieux, etc. Se méfier de tous les discours, y compris du sien. À tout discours je dis court, sauf ici, paradoxalement, dans l’exercice que vous m’avez demandé…

La poésie est résistance à la langue commune de l’échange, langue mercantile rongée par la routine (truismes, idées reçues, poncifs), corset pour un langage pourtant fait pour toutes les nuances de l’émotion et qui appelle à leur libération.

Une poésie sonore s’honore au sens où le son prédomine et détermine les significations, par le jeu des sonorités et leurs nombreuses facettes, par l’alliage ou l’attelage de syllabes paronymiques, par des lettres traînantes drainant des lambeaux de sens ou des significations ambiguës. Il s’agit de chercher une manière particulière d’enfiler les mots : quand un mot se présente, faire souhaiter au lecteur premier que je suis aussitôt la venue d’un autre, qui arrive en effet, mais pas tout à fait comme on pourrait l’attendre, autrement… en glissant…

À ce régime, en dynamitant la cartouche signifiante, le sens se redynamise. Alors s’épanouit toute une « écho‑nomie » du texte qui prend le pas sur le discours. Les jeux de mots brisent la linéarité, donnant au texte volume et épaisseur, mais le tout en apesanteur car le sens est suspendu, aléatoire, le poème devant rester sensé et sur un rythme rebondissant, enchaîné et déchaîné, désobéissant aux consensus mais ne laissant rien tomber. Ce parti pris est une recherche de la jouissance de l’ouïe que je nomme Ouïssances, titre de mon deuxième ouvrage paru chez L’Harmattan. Exploser le son pour explorer le sens.


2. Le livre évoque un « décapage de la langue » pour sortir du lyrisme égocentrique et de la prosodie classique. Quels passages vous semblent les plus représentatifs de cette démarche et pourquoi ?

Dans Evoés omégaphones, c’est proche du cri des bacchantes en furie que j’ai voulu entamer le poème : il suit alors sa course et, sans chaîne, s’enchaîne tout en racontant sa propre trajectoire, en roulant les signifiants avec le plus de fluidité possible. Que s’entende une voix déconditionnée par la puissance du mégaphone.

Pour Phonaisons, l’angle d’attaque est plutôt celui d’envisager les étapes quand on cueille et recueille les sons du moi (moi‑sons : si la poésie ne vient pas de moi, elle ne va pas de soi), avant la fenaison puis la mise en gerbe — image que j’évoque pour signifier que du sens émerge de ce travail.

Les trois ouvrages suivent la même étoile et, comme des rois mages, chacun a son cadeau à offrir à la langue. Et la langue doit payer son écot à la poésie. Une place importante est réservée à la répétition : des pans entiers reviennent comme des leitmotivs, parfois légèrement différents, car le mouvement global du texte n’est pas linéaire. Ce n’est pas une flèche tirée de son carquois, mais une danse… pourvu que ça swingue et que ça vrille… sujet infini !


3. L’humour est présenté comme une arme contre le dogmatisme et le totalitarisme de la pensée. Comment percevez‑vous l’usage de l’humour dans ce recueil et pourquoi ?

L’humour est de la partie car le rapprochement des termes par leur sonorité fait surgir parfois des oxymores inouïs. Il découle du fait que le texte, soumis aux sons de la langue, la met en joie. Sans cette joie fondamentale, il n’y aurait pas de vie et donc aucune poésie vivante.

Jeu, joie, vitalité, énergie, humour, dérision, résistance sont quasi synonymes et des armes de survie contre un monde et son langage sclérosant et totalisant. Le manque de mots, c’est la victoire de la brutalité car elle signe la mise en échec du langage, le corps lui volant la place. La pulsion de mort à l’œuvre dans la déconstruction, l’humour la sublime en resymbolisant.


4. Phonaisons s’inscrit dans la collection Levée d’ancre et constitue le troisième ouvrage dans cette série. En quoi ce livre prolonge ou renouvelle votre œuvre poétique ?

Les trois ouvrages suivent la même étoile, chacun avec son cadeau à offrir à la langue. Phonaisons prolonge cette recherche en accentuant la dimension sonore et répétitive, en privilégiant la danse des mots plutôt que la linéarité du discours. Il renouvelle l’œuvre par son insistance sur la collecte et la mise en gerbe des sons, comme une fenaison poétique, et par l’importance donnée au rythme, au swing, à la vrille.


5. Le texte est accompagné d’une préface de Sylvia Desbois. Quelle lecture ou éclairage particulier cette préface apporte‑t‑elle selon vous ?

La préface de Sylvia Desbois est une ouverture à Phonaisons par son ton libre et léger, vivifiant, par la fraîcheur et la générosité de sa verve et de son verbe. Elle apporte un souffle d’air impressionniste qui s’inscrit dans l’élan positif que je tente d’assigner à la poésie.


Conclusion de Jean‑Luc Lavrille

J’espère avoir répondu franchement à votre questionnaire. Veuillez en excuser la forme parfois cahin‑caha, mais ce fut enthousiasmant. Narcisse se sent toujours un peu flatté quand on lui propose un tel exercice. J’espère que cela ne transpire pas trop le moi si je laisse l’initiative à la langue. Il aura cependant fallu éviter l’écueil de la paraphrase. À l’autre lecteur d’apprécier. Bonne lecture !


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