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Entretien avec Gueye Mafama – Autour du livre « Tisserandes » !

Dans cette interview, le poète sénégalais Mafama Gueye revient sur son parcours, ses inspirations et sa vision de la poésie comme lien invisible entre les âmes. Une parole douce, profonde et universelle.

MAFAMA GUEYE

Dans cette interview intimiste, Mafama Gueye nous invite à écouter les battements du monde à travers ses vers. Poète de l’ordinaire sublimé, il évoque son rapport à l’écriture comme un acte de reliance : entre les êtres, les générations, les douleurs et les joies. À travers ses recueils Vers de vie… et Mes premiers vers, il trace une cartographie poétique de l’âme humaine, entre lucidité et tendresse.

“Je n’écris pas pour être lu, j’écris pour que quelqu’un, quelque part, se sente moins seul.”

Mafama GUEYE

Identité et parcours

Pour commencer, pouvez-vous nous parler de vous : qui est Gueye Mafama, au-delà de la signature littéraire ?

Je m’appelle Mafama Gueye. Je suis professeur de philosophie au Lycée Seydina Limamou Laye de Guédiawaye (Sénégal) et auteur de deux recueils de poésie. Au-delà de la signature littéraire, je suis un jeune homme qui voue un culte à l’errance, la liberté et l’engagement. Par errance, j’entends une éthique de vie : aimer le banal, cultiver la curiosité des rencontres du quotidien et s’autoriser une certaine folie pour expérimenter la vie dans sa totalité. La liberté, je l’aspire toujours, et chaque pas que je marque en est une conquête et je souhaite, me bats pour qu’elle soit à la portée de tous. Je ne conçois pas l’existence humaine sans la liberté. L’engagement, c’est ce qu’il y a de plus noble dans un monde où les injustices, les forfaitures sont omniprésentes. Je m’efforce au quotidien de repousser l’oppression, l’inégalité, l’injustice, la discrimination, le sexisme, l’extrémisme par un engagement qui peut prendre diverses formes. 

Quel a été votre parcours académique et professionnel ? Y a-t-il eu un moment charnière qui vous a orientée vers la littérature ?

J’ai eu un baccalauréat littéraire ( L2) qui m’a permis par la suite de m’orienter en philosophie. Je suis titulaire d’une licence, d’un Master en philosophie et d’un Certificat d’aptitude d’enseignement secondaire de philosophie. J’ai commencé mon cursus universitaire au département de philosophie de l’Ucad que j’ai poursuivi à l’Université Catholique de Lyon. Je mène actuellement une thèse de doctorat en sciences de l’éducation autour de l’éducation au pluralisme dans un contexte multiculturel à l’Université Savoie Mont-blanc. 

J’exerce le métier de professeur de philosophie au Lycée Seydina Limamou Laye de Guédiawaye car j’ai opté de venir servir le Sénégal après mon admission au concours d’entrée à la Fastef option philosophie. Je suis content d’avoir fait ce choix qui était incompris et risqué car effectué dans un contexte de troubles politiques. 

On imagine souvent une formation littéraire, tant mon amour des lettres est visible. Pourtant, ma formation de base est bien celle d’un philosophe. C’est vrai que quand j’ai eu mon bac, j’étais indécis quant au choix qu’il fallait faire pour les études supérieures. J’étais dans un dilemme cornélien entre lettres et philosophie. Pour mon défunt professeur de lettres au lycée docteur Papa Malamine Junior Mané qui était aussi mon mentor de brillantes études de lettres m’attendaient. C’est lui en fait qui m’a transmis le goût de la littérature. Pédagogue et passionné professeur de français Monsieur Mané m’a littéralement fait aimer les livres, les genres et les courants littéraires. Même si je n’ai pas choisi au final de faire proprement des études de lettres, c’est grâce à lui que j’ai continué à pratiquer la littérature en écrivant des poèmes par-ci par-là pour toucher sur du papier mes émois, mes inspirations, mes rencontres.

Comment définiriez-vous votre place dans le paysage littéraire sénégalais et francophone ?

Je ne pense pas occuper une place quelconque dans le paysage littéraire ou francophone. Je conçois l’espace littéraire comme un vaste cadre où il y a des profils différents, des auteurs connus et reconnus et des anonymes qui existent de manière éloquente ou pas avec leur communauté de lecteurs. Je sais que mes textes plaisent à des gens qui parfois m’écrivent pour me le témoigner. Cela me touche et je crois que l’essentiel, c’est cela, partager quelque chose qui puisse résonner et faire écho chez d’autres. 

Rapport à l’écriture et à la lecture

Êtes-vous vous-même auteur, critique, éditeur, ou plutôt lecteur engagé ?

Je suis auteur pour avoir publié des recueils de poésie et signé des préfaces et postfaces. Je fais des recensions sur des livres qui m’ont plu et parlé, mais je ne me considère pas critique littéraire pour autant. La lecture fait partie de mon quotidien. C’est une activité essentielle chez moi comme celles qui sont nécessaires pour ma subsistance. Il faut bien nourrir l’esprit pour ne pas l’exposer à l’ignorance et à la pollution intellectuelle. 

Quelles sont les œuvres ou les figures littéraires qui ont marqué votre sensibilité ?

Ils sont nombreux les ouvrages qui ont marqué ma vie de lecteur. Les romans négro-africains des trois grandes périodes et les romans philosophiques, comme l’aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane ou ceux de Camus m’ont rendu disponible à la lecture dans mon adolescence

Je suis particulièrement très admiratif de la poésie de Christian Bobin.
Il y a des auteurs contemporains sénégalais que je lis avec beaucoup d’intérêt sont pour leur prolifique et brillante production littéraire. Fatimata Diallo Ba, Mbougar Sarr, Ken Bugul, Elaz Ndongo Thioye, Pape Samba Kane, Tabara Niang, Cheikh Ahmadou Bamba Ndiaye, Fary Ndao, Elgas. Au-delà de chez nous, il y a Amélie Nothomb, Annie Ernaux, Salman Rushdie, Houellebecq, Leïla Slimani Yasmina Khadra etc… Ma liste risque de s’allonger infiniment si je poursuis de citer des auteurs. 

Comment percevez-vous le rôle de la littérature dans la société contemporaine, notamment en Afrique subsaharienne ?

Pour moi, la littérature a avant tout pour rôle de nous faire rencontrer la beauté du monde, celle qui nous entoure, celle qui somnole en nous mais que l’aspérité du quotidien dissipe.

La littérature est un sublime discours, un travail extraordinaire sur le langage qui établit entre le réel et nous un rapport nouveau, un lien, un souffle régénéré qui adoucit l’existence, dévoile le caché, révèle l’inconnu, l’ignoré. La littérature a avant tout pour but de nous élever, de nous hisser à la dignité inexplorée de la condition humaine. 

Chez nous en Afrique subsaharienne, elle doit par nécessité s’emparer des divers problèmes de société. Sans se trahir dans sa quête du beau, elle ne doit pas fermer les yeux sur les malheurs, les souffrances et les injustices de son temps. Toute littérature doit être témoin de son époque. Aujourd’hui, l’effondrement de la dignité humaine est constaté dans des conflits douloureux et les écrivains ne peuvent pas se dérober de leur responsabilité morale et humaniste. Leur plume est une arme, une voix qu’il faudrait brandir sans fléchir pour dénoncer les exactions que subissent toutes les victimes de guerre, de terrorisme et de génocide. 

Sur la préface de Tisserandes !

Qu’est-ce qui vous a convaincue de préfacer ce recueil ? Était-ce une demande ou une initiative personnelle ?

La préface de “Tisserandes” n’a été au départ ni une demande de Fatimata Diallo Ba encore moins une initiative venant de ma part. En fait, Fatimata m’a soumis son manuscrit pour que je le lise, après lecture j’ai envoyé à Fatimata un texte dans lequel je livre mes impressions, ressentis et interprétations de ses nouvelles. Il se trouve que ce texte a plu énormément à Fatimata qui a voulu qu’il soit la préface. C’est comme ça dans la plus grande spontanéité que j’ai pu préfacer ce recueil de nouvelles ” Tisserandes”. Je dois dire que Fatimata m’a fait un grand honneur. 

Que représente pour vous le titre Tisserandes ! et la métaphore du tissage dans le contexte des nouvelles ?

Le titre “Tisserandes” a été très bien inspiré. Le travail de narratrice de Fatimata est avant tout un travail de tissage. Elle a le don de concevoir des récits qui constituent des ponts entre eux. Les femmes occupent dans ce recueil de nouvelles une place centrale et chacune d’elles tisse son destin en dépit des soubresauts rencontrés, subis et imposés. Le titre fait écho au destin des femmes que rien ne sépare, à leur voix qui pousse le même cri, à leur volonté qui aspire à la liberté. C’est un titre qu’on peut à titre plus personnel interpréter comme un hommage que Fatimata Diallo Bâ rend à sa grand-mère pour dire qu’elle est héritière de cette grande royale parce que ce qui a été tissé dans le passé s’est conservé dans le temps. Le fil tissé aussi tendu soit-il n’a pas coupé. Ici, le courage des femmes qui occupent les récits de ce recueil est symbolisé par l’activité tisserande elle-même au sens propre qui consiste à manier avec rudesse le fil pour fabriquer des toiles et des étoffes. De la même manière Fatimata raconte des drames mais laisse place toujours à la rédemption, à la résilience et au pardon. Il y a chez Fatimata tout un art subtil de choix du titre. Ses titres ne sont jamais anodins.

Comment décririez-vous la voix de Fatimata Diallo Ba dans ce recueil : intime, militante, poétique ?

La voix de Fatimata Diallo Ba est à la fois intime, militante et poétique. C’est une écriture qui n’est pas désincarnée, elle vient des tripes. Ses lettres s’inspirent du monde qui l’entoure et de son imagination féconde. Écrire, c’est toujours s’écrire. Écrire ce qu’on vit, ce qui nous touche et ce qui vient à nous. Sa plume est aussi militante. Fatimata Diallo Ba est féministe. Son féminisme est personnel, humaniste et inclusif. Elle lutte pour la libération et la liberté des femmes dans son écriture avec une ténacité impressionnante sans céder à la colère obscurantiste. La poésie est intrinsèque à son souffle rédactionnel. Fatimata Diallo Ba est une poétesse qui raconte. Son extrême sensibilité, son sens aigu de témoigner de la beauté des petites et banales choses, sa tonalité lyrique, ses affabulations profondes dans l’art de narrer sont de réelles aptitudes/ dons de poétesse.

Quels thèmes vous ont particulièrement touchée dans ces cinq nouvelles : la sororité, la vieillesse, l’amour, la transmission ?

J’ai été particulièrement sensible au thème de la sororité parce qu’en fait Fatimata Diallo Ba élargit la sororité en ce sens qu’elle y intègre avec beaucoup de subtilité les hommes pour faire du féminisme finalement une affaire de tous. Cela est à voir dans la manière de raconter, d’exhumer le mal que vivent les femmes et dont les hommes sont généralement responsables et qui en fait quelque chose qu’il faut absolument combattre quel que soit le genre, l’appartenance et le statut. 

La souffrance est à bannir. Nul être n’est assez indigne pour ne pas combattre l’inégalité, la violence conjugale, le sexisme et la misogynie. C’est cet élan humaniste du féminisme qui s’ouvre dans la narration de Fatimata Diallo Ba qui me fascine.

En tant que préfacière, quel message avez-vous voulu transmettre aux lecteurs avant qu’ils entrent dans l’univers du livre ?

En tant que préfacier, mon intention a été de livrer ma lecture personnelle de ce recueil qui peut être différente d’une autre lecture et d’essayer de dire avec justesse la teneur, la richesse des nouvelles de Fatimata Diallo Ba. Aux lecteurs, j’ai voulu dire ceci : ce livre n’est pas qu’une simple somme d’histoires évasives réunies côte à côte, c’est un texte qui nous rappelle que nous sommes des humains et nous avons besoin de nous traiter les uns des autres avec respect et bienveillance. C’est surtout un recueil qui nous sensibilise sur les souffrances des femmes et nous rappelle notre responsabilité militante pour la cause humaine indépendamment de notre genre. 

Sur la relation avec Fatimata Diallo Ba

Comment s’est construite votre relation avec Fatimata Diallo Ba ? Est-ce une complicité littéraire, intellectuelle, militante ?

J’ai beaucoup d’amis communs avec Fatimata Diallo Ba. J’ai rencontré Fatimata pour la première fois lors de la célébration de son prix Cénacle. Je n’avais encore rien lu d’elle à l’époque ( rire) mais on se connaissait simplement de nom grâce à nos amis communs. C’est très drôle.

Mais ce jour-là, j’avais promis de lire ses livres avant notre prochaine rencontre.

Au bord d’un vol, je croise une de ses collègues qui avait entre ses mains (Rouges silences), nous avons fait immédiatement connaissance et avons échangé nos livres. J’avais ( Mâle Noir) de Elgas que je relisais, et sa collègue m’a filé du coup ( Rouges silences) que j’ai eu le plaisir de lire. Un roman captivant. J’atterris et je fais une petite note de lecture sur ce roman qui a parvenu à Fatimata Diallo Ba. Elle m’écrit pour me dire avec beaucoup de sensibilité que ma recension l’a émue. C’est comme ça que nous avons commencé à tisser des liens d’amitié. Il y a également entre nous une complicité littéraire, nous avons par exemple le même intérêt pour les écrits de Christian Bobin et au fil de nos discussions on découvre notre affinité intellectuelle et militante. Nous partageons une culture, des valeurs et des idées. 

Avez-vous échangé sur les textes avant leur publication ? Y a-t-il eu un dialogue autour des intentions du recueil ?

Nous n’avons pas du tout échangé sur les textes. Ce n’était pas une co-publication. Ma préface est arrivée au dernier moment. Je crois d’ailleurs que Fatimata n’avait pas prévu qu’il ait une préface. J’ai découvert son texte quasiment au moment de la publication et elle a décidé avec son éditeur d’intégrer de faire mon retour de lecture une préface. Fatimata est une écrivaine confirmée et reconnue. 

Que représente pour vous son parcours en tant que professeure, romancière, poétesse et lauréate du Prix Cénacle ?

Le parcours de Fatimata est riche et intéressant. Elle exerce une belle profession, enseigne sa passion avec un dévouement depuis plusieurs décennies. Elle contribue à l’éducation de la jeunesse dans les classes et dans les livres. Craie à la main, comme plume à la main, le but reste le même, repousser l’ignorance, chasser la bêtise. Le travail d’enseignant et celui d’écrivaine renvoient à la même vocation. Quand on récompense ses succès littéraires, on fait en même temps l’éloge de sa profession. Le prix Cénacle du livre qu’elle a remporté en 2023 avec son roman (Rouges silences) est une consécration méritée qui ne fait que confirmer la grande estime que le monde littéraire sénégalais éprouve à son endroit.

Sur les enjeux féminins et générationnels

Le recueil met en lumière des figures féminines fortes et sensibles. Comment percevez-vous la représentation des femmes dans la littérature actuelle ?

Dans Tisserandes, les femmes façonnent leur destin, elles ne sont pas spectatrices, elles sont victimes parfois, mais ne cèdent pas et ne renoncent pas. Elles se libèrent elles-mêmes. Cette représentation des femmes dans la littérature sénégalaise actuelle au-delà de la fiction demeure une réalité. La littérature a beaucoup contribué à cette symbolisation plus reluisante de la condition féminine. Les revendications et luttes féministes dans l’espace public sont aussi très déterminantes dans cette manière de représenter les femmes. Il faut préciser aussi que l’univers romanesque sénégalais est aujourd’hui talentueusement féminin. Elles possèdent le pouvoir du discours pour fabriquer un nouveau récit sur les femmes. 

Pensez-vous que les récits de femmes, écrits par des femmes, sont encore sous-représentés ou en pleine émergence ?

Ils sont en pleine émergence. Les récits de femmes écrits par des femmes gagnent de plus en de terrain. Il faut s’en réjouir. La parole des femmes s’est beaucoup libérée ces derniers temps sur les livres comme sur les réseaux sociaux. 

Quelle place accordez-vous à la mémoire intergénérationnelle dans la construction identitaire et littéraire ?

Il est important de favoriser la solidarité intergénérationnelle et la transmission.

Les générations doivent dialoguer entre elles, surpasser leurs différences et s’inspirer mutuellement. Il n’est pas question d’entériner une identité littéraire figée, définie et finie mais de s’inscrire dans une dynamique de construction continue et mouvante tout en se rappelant de l’héritage fécond des générations passées qui peut éclairer ou donner une idée de l’horizon. Je sais par exemple que Fatimata est très amie et proche de la grande romancière Ken Bugul ou la sociologue et doyenne Fatou Sow. Ces relations font partie de ce qui peuple sans doute l’imaginaire de Fatimata Diallo Ba.

Sur ses engagements et projets

Êtes-vous engagée dans des projets culturels, éducatifs ou associatifs en lien avec la littérature ou les droits des femmes ?

Je compte très bientôt avec des amis mettre sur pied une association qui œuvre pour la lecture dans la banlieue dakaroise, notamment à Keur Massar. Nous y travaillons. Vous imaginez dans nos communes il n’est même pas possible de concevoir une bibliothèque municipale où les jeunes peuvent se rendre pour s’occuper, lire, dessiner, tenir des ateliers d’animation. Avec des amis nous avons décidé de mobiliser nos efforts pour rendre possible l’établissement d’espaces de lecture et de loisirs dans nos quartiers populaires. 

Avez-vous d’autres collaborations littéraires en cours ou à venir ?

Oui avec camarades, nous sommes en train de travailler sur un essai politique qu’on compte publier. 

Quel message souhaitez-vous transmettre aux jeunes générations, notamment aux jeunes femmes qui découvrent Tisserandes ! ?

Je conseille aux jeunes générations de se cultiver, de prendre le temps de se former et aux jeunes femmes qui découvrent “Tisserandes” de s’inspirer des magnifiques personnages de ses nouvelles pour continuer à faire leur chemin en toute liberté et dignité. 


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