La poétique cognitive est une approche interdisciplinaire qui explore les liens entre les structures du texte littéraire et les mécanismes de la pensée humaine.
Elle se situe à la croisée de la théorie littéraire et des sciences cognitives, en postulant que les textes littéraires sont des artefacts cognitifs : ils mobilisent, modèlent et reflètent les processus mentaux du lecteur.
Cette méthode permet d’analyser comment les récits, les métaphores, les rythmes et les images activent des schémas cognitifs universels ou culturellement situés.
Dans une perspective comparatiste, la poétique cognitive offre un cadre puissant pour étudier les textes littéraires issus de traditions différentes — notamment les littératures africaines et celles d’Europe, d’Asie ou des Amériques — en mettant en lumière les convergences et les spécificités dans la manière dont les cultures pensent, racontent et ressentent.
Fondements de la poétique cognitive
La poétique cognitive repose sur deux postulats principaux :
- Le texte littéraire est un objet cognitif : sa structure, ses figures et sa narration sont conçues pour interagir avec les capacités mentales du lecteur (mémoire, attention, émotion, imagination).
- L’analyse littéraire gagne à intégrer des modèles cognitifs issus de la psychologie, des neurosciences et de la linguistique cognitive, pour comprendre comment le sens est construit dans l’esprit du lecteur.
Cette approche a été théorisée notamment par Reuven Tsur, Peter Stockwell, Mark Turner et David Herman, qui ont montré que les métaphores, les schémas narratifs et les rythmes poétiques sont des formes de pensée incarnée, enracinée dans l’expérience humaine du monde.
Étude comparée : Afrique et autres traditions littéraires
La poétique cognitive appliquée à la littérature africaine révèle une richesse particulière : les textes africains, souvent nourris par l’oralité, la symbolique communautaire et la vision holistique du monde, mobilisent des structures cognitives spécifiques. Comparons quelques exemples :
1. Oralité et rythme : Afrique vs Europe
Dans les poèmes africains d’inspiration orale, comme ceux de Léopold Sédar Senghor ou de Birago Diop, le rythme joue un rôle fondamental. Il ne sert pas seulement à structurer le vers, mais à incarner une mémoire collective, à stimuler l’émotion et à activer des images mentales partagées.
La répétition, les parémies et les refrains créent une dynamique cognitive qui engage le corps et l’esprit du lecteur ou de l’auditeur.
En comparaison, la poésie européenne moderne (Mallarmé, Rilke, Celan) tend à privilégier une poétique de la fragmentation, de l’ellipse et du silence, qui mobilise des processus cognitifs plus introspectifs, liés à la reconstruction du sens et à la résonance émotionnelle individuelle.
2. Métaphores culturelles : Afrique vs Amérique latine
Les métaphores dans les récits africains sont souvent enracinées dans la nature, les ancêtres, les animaux totémiques. Par exemple, dans L’enfant noir de Camara Laye, le serpent, la forge et la rivière sont des symboles cognitifs qui activent des schémas de transmission, de transformation et de passage.
Dans la littérature latino-américaine, comme chez Gabriel García Márquez ou Isabel Allende, les métaphores sont également puissantes, mais souvent liées à la magie, à la mémoire historique et à la violence politique.
Le réalisme magique mobilise des structures mentales de dissonance cognitive, où le lecteur doit intégrer des éléments contradictoires dans une même perception du réel.
3. Vision du monde et focalisation : Afrique vs Asie
Les romans africains contemporains, tels que ceux de Chimamanda Ngozi Adichie ou de Mohamed Mbougar Sarr, utilisent des focalisations multiples pour représenter la complexité des identités postcoloniales.
Le lecteur est invité à naviguer entre plusieurs points de vue, à reconstruire une vérité fragmentée, ce qui mobilise des capacités cognitives de flexibilité mentale et de perspective sociale.
Dans les récits asiatiques, comme ceux de Haruki Murakami ou de Mo Yan, la focalisation est souvent interne, introspective, et le récit progresse par résonances symboliques et logiques oniriques.
Le lecteur est plongé dans un univers mental où les frontières entre rêve et réalité sont floues, sollicitant des processus cognitifs de simulation mentale et de navigation émotionnelle.
Ce que révèle la poétique cognitive
L’étude comparée des textes littéraires à travers la poétique cognitive permet de :
- Identifier les schémas mentaux universels (comme le récit initiatique, la métaphore du voyage, la structure du conflit).
- Mettre en lumière les variations culturelles dans l’usage des figures, des rythmes et des voix narratives.
- Comprendre comment les textes modèlent l’expérience du lecteur, en activant des émotions, des souvenirs et des imaginaires spécifiques.
- Révéler les enjeux idéologiques et identitaires portés par les structures narratives.
Vers une poétique cognitive plurielle
La poétique cognitive ne cherche pas à imposer une grille unique d’analyse, mais à ouvrir le dialogue entre les cultures, en reconnaissant que chaque tradition littéraire mobilise des formes de pensée singulières. Elle invite à une lecture incarnée, contextualisée, et ouverte aux différences.
Dans un monde globalisé, où les récits circulent et se transforment, cette approche permet de penser la littérature comme une cartographie de l’esprit humain, où chaque texte est une trace de notre manière de percevoir, de ressentir et de raconter.



