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Poèsie des 5 Continents | « De la nuit à l’insurrection : la citadelle poétique » de Bertrand Carroy 

À travers cet entretien, Bertrand Carroy revient sur les sources de son écriture, ses influences, sa vision du langage et du rôle du poète aujourd’hui. Entre contemplation, résistance et transmission, il nous livre une parole dense, incantatoire, qui cherche à éveiller la jeunesse et à rappeler que la poésie demeure une insurrection douce, indispensable à notre temps.

Dans un monde traversé par crises et désenchantements, la poésie de Bertrand Carroy surgit comme une voix singulière, à la fois contemplative et insurgée. Ses deux derniers recueils, Poèmes de la nuit et Insurrections de lune, forment un diptyque où l’ombre et la lumière dialoguent, où l’intime se mêle au collectif, et où le verbe devient à la fois refuge et arme.

Dans Poèmes de la nuit, l’auteur explore la traversée nocturne comme espace de lucidité : la nuit, loin d’être simple obscurité, se révèle matrice de clarté, compagne des étoiles et miroir des révoltes intérieures. Entre fragments philosophiques et visions poétiques, ce recueil témoigne d’une sensibilité qui s’élève contre la médiocrité du quotidien et cherche dans le silence une respiration essentielle.

Avec Insurrections de lune, Bertrand Carroy prolonge cette quête en lui donnant une dimension plus offensive. La lune devient symbole d’une révolte douce mais nécessaire, d’une citadelle poétique à construire face aux forces de la banalité et de la laideur. Ce livre, à la fois suite et élévation, invite à une résistance spirituelle et esthétique, où le verbe garde sa puissance de révélation et ouvre une porte vers le divin.


Lien des livres de Bertrand Carroy chez L’Harmattan

https://www.editions-harmattan.fr/catalogue/auteur/bertrand-carroy/3933


🎙GMSavenue / Interview avec Bertrand Carroy

Autour de « Poèmes de la nuit » et « Insurrections »  de lune

I. Entrée en matière

Vos livres semblent dialoguer avec les zones d’ombre de l’existence. Qu’est-ce qui vous pousse à écrire depuis la nuit, depuis l’insurrection ?

Au départ, j’éprouve violemment comme un décalage entre des situations injustes ou absurdes et ce que la réalité devrait être. L’injustice en particulier, et sous toutes ses formes, me révolte. Elle peut me tenir éveillé la nuit, ou me réveiller soudainement. Et alors je me mets à écrire, cela sort de moi comme une rivière impétueuse. Mais cela ne dure jamais bien longtemps, et c’est pourquoi aussi mes poèmes ne s’étendent pas sur plusieurs pages !

Comment décririez-vous votre posture de poète dans un monde en crise — est-elle contemplation, résistance, ou révélation ?

Contemplation assurément, surtout quand je regarde et m’émerveille des splendeurs de la nature, de l’harmonieux ensemble des êtres, de l’infini du cosmos. C’est un ressourcement nécessaire pour « affronter » le monde des hommes. Nous aurions pu construire un monde beau, vrai, unifié, bon, – je suis un idéaliste ! – et nous vivons souvent empêtrés dans des absurdités technocratiques (surtout en France), et traversons aujourd’hui une crise multifactorielle. Et c’est bien ici que la tâche de résistance poétique est attendue : manifester la bêtise, la méchanceté, la laideur, pour les combattre. Identifier, isoler, détruire, pourrait-on dire en termes guerriers ! Nous avons besoin absolument de poètes qui renouent avec la geste ancienne, suscitent et nourrissent notre imaginaire sevré d’images, de sons, de vidéos. Quant à la révélation, au sens apocalyptique, bien sûr, le poète – tel que je le conçois – y contribue : en dépouillant les mots de leur gangue commune, en leur donnant un sens vrai, c’est-à-dire qui nous fasse progresser dans la connaissance essentielle du réel.

II. Poèmes de la nuit

Ce recueil évoque une traversée nocturne, intime et collective. Quelle est la genèse de ce livre ?

L’actualité tant personnelle que dans les médias, la médiocrité et la laideur des informations qui nous bombardent, et aussi, quand je vais à Paris, le contraste saisissant entre le béton, les constructions nouvelles, l’agressivité palpable citadine et la campagne où je me suis « réfugié » il y a maintenant quelques années. Et encore la révolte devant le gâchis extraordinaire que nous faisons de ce merveilleux pays qu’est la France, tout ceci me pousse à faire quelque chose, et donc à écrire…

La nuit y est-elle refuge, menace, ou matrice de lucidité ?

Plutôt une « matrice de lucidité » : la nuit épure les choses. La lune et les étoiles sont des compagnons, et elles me proposent une sorte de refuge imaginaire, très loin de la folie des hommes. On y gagne en recul. Par ailleurs la nuit ne me semble pas ténèbres effrayantes, elle est pour moi, et paradoxalement, souvent lumineuse, « blanche ». Mais il y a aussi des nuits sans étoiles, malheureusement, et celles-ci sont oppressantes, épaisses et froides « comme la vase ». A l’inverse le soleil peut être noir, il peut tout transformer par son feu, ultimement, en charbon.

Vous y mêlez des fragments philosophiques, des visions poétiques, des cris silencieux. Comment avez-vous pensé la structure du recueil ?

Il n’y a pas vraiment de structure préétablie : peut-on organiser, compartimenter l’eau des rivières ? J’accueille les « choses » comme elles viennent. Avec le temps se dessinent toutefois de grandes « lignes de force », des thématiques, comme la mer, l’immensité de l’univers, le personnage d’Ulysse, la décomposition de ce monde…

Quelle place accordez-vous au silence dans votre écriture — est-il un espace de tension ou de respiration ?

Le silence dans l’écriture me semble analogue aux fondations pour une maison. C’est un point de départ, mais aussi le point d’arrivée, car ultimement, tout se résorbe dans le silence, un silence plein, riche, fécond qui sera un nouveau départ pour un autre cycle, et ainsi de suite. Le silence permet d’être attentif ; il s’oppose au bruit ambiant des villes qui nous force à être à la surface des choses.

III. Insurrections de lune

Ce titre est saisissant : que signifie pour vous une “insurrection de lune” ?

Le titre est la conjonction de deux thèmes qui m’habitent : la révolte contre l’absurde et la bêtise du monde, l’évasion hors de ce même monde. C’est aussi deux faces d’une même personnalité, au verso l’action et les mains « dans le cambouis », au recto la contemplation des astres et de la beauté. On peut entendre encore le titre comme celle d’une puissance immatérielle qui s’exerce ici-bas et irradie notre existence d’ondes bienveillantes.

Ce livre semble prolonger une quête de lumière dans l’obscur. Est-ce une suite, une rupture, ou une élévation par rapport à Poèmes de la nuit ?

C’est une suite logique pourrait-on avancer. Les Poèmes de la nuit manifestent une angoisse, une détresse devant les malheurs du monde et des hommes. C’est un cri, comme celui « bleu amer des anges ». La lumière ne vient que d’improbables étoiles, et le regard peine à s’élever au-delà de la terre brune, épaisse. On y suffoque, littéralement, malgré quelques parenthèses (le chant féminin des sirènes). Dans le dernier recueil, la pesanteur des jours et l’enfermement donnent naissance à l’action, la construction d’une « citadelle poétique » pour résister aux hordes déchaînées de la laideur et de la banalité. A l’instar des monastères bénédictins à la chute de l’empire romain, j’invite à ce rassemblement immatériel de tout ce qui a participé à la grandeur de notre civilisation désormais morte.

Quels motifs récurrents traverse ce nouveau recueil — amour, révolte, mémoire, corps ?

La ligne de force qui traverse le recueil est la mort de notre civilisation « européenne », dont les vestiges subsistent dans les Musées, certains monuments (cathédrales, châteaux, palais…), les bibliothèques, quelques autres lieux et la mémoire de certains – hélas de moins en moins nombreux… Le combat contre les forces mauvaises qui poussent l’humanité à se déhumaniser, que ce soit par l’omnipuissance du digital, « l’Intelligence artificielle », la mode ou les grands médias.

Peut-on y lire une forme de spiritualité poétique, une foi dans le verbe ?

Votre question me fait prendre conscience que je n’ai jamais vraiment perdu la foi : la foi dans le verbe et, en fin de compte, dans le Verbe, Celui qui s’est fait chair. Car le premier verbe nous fait analogiquement remonter au second. Et c’est pourquoi toute l’entreprise de démolition de la langue est en vérité démoniaque : renversement ou détournement du sens, appauvrissement du langage, hybridation forcée… Donc oui, on peut lire dans mes poésies une spiritualité implicite ou, en tous cas, une porte ouverte sur le divin. Ma poésie est peut-être une sorte d’appel au divin, qu’il vienne se manifester dans notre monde.

IV. Langage, influences et vision

Votre langue est dense, parfois incantatoire. Comment travaillez-vous le rythme, la musicalité, la coupe ?

Je ne me suis jamais posé la question, mes poèmes m’habitent et sortent comme dans un jaillissement. Je ne les retravaille quasiment jamais, parfois je change un mot, en ajoute quelques-uns… c’est une manière très instinctive d’écrire. Je « sens » et ressens les choses.

Quels poètes, penseurs ou artistes nourrissent votre imaginaire ?

Ils sont très nombreux et constituent ma « citadelle poétique » (que j’ai par ailleurs créée virtuellement sur les réseaux sociaux). J’ai été marqué, à la fin de mon adolescence, par les poètes nordiques et leur manière simple d’évoquer la nature : Stein Steinarr, Folke Wirén, Karin Boye, Edith Södergran, Sigbjörn Obstfelder… D’autres poètes, plus connus, m’ont encore passionné, comme Montale, Ungaretti, Quasimodo, Neruda, Paz, Keats, Dickinson. Et encore la poésie russe, en particulier Anna Akhmatova, Marina Tsvetaieva et Pouchkine. Certains poètes chinois « antiques » m’enchantent et m’émerveillent, comme Li Po ou Tou Fou. Les Haïkus japonais m’ont toujours fasciné. Plus récemment, il y a dix ans, j’ai découvert la poésie persane : Hafez, Rûmî, Khayyâm, et Forough Farrokhzad. Enfin, la poésie grecque, depuis mon enfance, d’Homère à Cavafis, Ritsos, Elytis, est un rivage où j’aspire m’échouer…

C’est donc l’ailleurs qui nourrit mon imaginaire. Je ne parle pas de la poésie française car elle me constitue d’une certaine manière (elle a davantage, je crois, nourri mon intelligence naissante, qu’elle ne nourrit mon imaginaire). 

Comment la philosophie irrigue-t-elle votre poésie sans l’assécher ?

La philosophie, étymologiquement, est l’amour de la sagesse et elle est née en Grèce (selon l’acception actuelle) : elle irrigue donc naturellement la poésie, par sa vision du « système du monde ». Mais il faut comprendre alors la philosophie non comme on l’enseigne aujourd’hui, à savoir une collection de concepts et d’auteurs ! La « vraie » philosophie commence par un étonnement, un émerveillement et s’y termine. Elle s’ancre dans la vie, et non dans la tête… Et là où la philosophie échoue à expliquer rationnellement, la poésie d’une manière intuitive et comme en raccourci propose une vision qui fait sens. Il peut même y avoir un certain dialogue entre les deux (voir par exemple Bachelard).

Quelle est votre relation au corps dans l’écriture — corps souffrant, corps désirant, corps cosmique ?

C’est un corps enraciné dans la terre brune, lourde, et qui aspire à échapper à la pesanteur : il se rêve corps cosmique. L’image du cosmonaute revient assez souvent d’ailleurs dans mes poèmes. Mais j’aime beaucoup le corps charnel féminin, auquel j’ai consacré deux précédents recueils.

V. Transmission et jeunesse

Que souhaitez-vous transmettre aux jeunes lecteurs qui découvrent vos livres ?

Chercher de toute son âme la Beauté et la Vérité. Dépasser les contours matériels des choses pour s’élever à l’immatériel (ce qui est essentiel est invisible pour les yeux…) S’émerveiller de l’ordre du cosmos et du vivant ! Et combattre les obstacles à cette quête.

Pensez-vous que la poésie peut être une forme d’insurrection douce, un éveil pour la jeunesse ?

Bien sûr ! Lire et goûter Ronsard, par exemple, éduque au goût, et par contrecoup, stimule le sens du Beau et nous fait voir l’insipide environnement quotidien avec le désir de le surpasser, de le transcender. Le décalage entre le langage ordinaire et la langue des poètes amène – me semble-t-il – à se poser des questions, puis à s’insurger, se révolter contre ce que nous avons fait de notre monde. Ceci pour les « classiques ». Pour les contemporains, le travail est déjà fait, et il est, un peu comme en peinture, un miroir de la société : les poètes fournissent alors les paroles, hachées, saccadées, pour exprimer cette insurrection (qui peut être violente).

Quel conseil donneriez-vous à un jeune auteur qui cherche à écrire depuis ses failles ?

Je ne sais pas si je suis un bon conseiller en la matière. Il me semble que la rumination des anciens poètes, en particulier les « classiques », la lecture assidue de ceux qui nous ont précédés offrent un bon terreau pour qu’un jeune poète puisse s’exprimer et cultiver ses fleurs. Ensuite, écouter son daïmon intérieur et le laisser libre, sans chercher à plaire ou à se conformer aux modes (littéraires et autres).

VI. Conclusion

Quels sont vos projets à venir — poétiques, éditoriaux, philosophiques ?

J’ai toujours quelques poèmes de côté, et, sans doute un nouveau recueil paraîtra dans deux ans… Dans quelques semaines, mes « Chroniques apocalyptiques » vont paraître, dans un tout autre genre que la poésie. Sinon j’aimerai pouvoir continuer la rédaction d’une forme d’écriture qui m’est moins familière, celle d’un roman d’anticipation (ou de science-fiction) un peu à la manière d’un Barjavel. J’ai par ailleurs plusieurs projets en cours, celui de mémoires (anticipées) d’abord, puis d’un essai de philosophie politique ou « pratique » (incluant l’économique et l’éthique) ensuite, une pièce de théâtre « crépusculaire » enfin…

Si vous deviez choisir un vers ou une image pour résumer votre œuvre, lequel serait-ce et pourquoi ?

Question bien difficile… Ce n’est pas un vers à proprement parler, mais une citation célèbre tirée d’une comédie de Térence au nom imprononçable, L’Heautontimorumenos (qu’on traduirait par celui qui se châtie lui-même) : « Je suis un homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger ».

Pour l’image c’est plus facile : j’imagine un homme, comme une sentinelle, seul au bord des sables du désert, qui regarde la nuit constellée d’étoiles, avec derrière lui, en arrière-plan une ville aux maisons serrées.


Pages de l’auteur

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https://www.instagram.com/citadellepoetique/?hl=fr


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