La gare de Saint-Ambroise, nichée au creux d’une vallée oubliée, n’avait vu passer aucun train depuis des décennies. Les rails rouillés s’enfonçaient dans les herbes hautes, et le vieux quai de pierre servait désormais de refuge aux corneilles et aux souvenirs. Le 12 novembre, à l’aube, un grondement secoua la brume. Les habitants crurent à un séisme. Mais ce fut un train. Un train qui n’aurait pas dû exister.
Il était noir, élégant, intact. Sur sa carrosserie luisait l’inscription : Ligne 17 – Express du Nord. Les plus anciens reconnurent le modèle : un Brunel 900, disparu en 1975 lors d’un trajet entre Lyon et Calais. Aucun survivant. Aucun débris. Juste une disparition, classée comme accident technique, puis oubliée.
Mais là, sur le quai désert, les portes s’ouvrirent. Et les passagers descendirent.
Ils étaient une trentaine. Hommes, femmes, enfants. Vêtus comme dans les années 70. Aucun téléphone, aucun sac moderne. Leurs visages étaient calmes, leurs regards clairs. Et surtout, ils n’avaient pas vieilli. Pas d’une ride. Pas d’un cheveu blanc.
La gendarmerie fut alertée. Les autorités locales, dépassées, appelèrent Paris. Une équipe spéciale fut dépêchée, menée par Élise Marceau, enquêtrice en phénomènes inexpliqués. Elle arriva deux jours plus tard, armée de dossiers, de capteurs, et d’un scepticisme poli.
Elle interrogea les passagers, un à un. Tous racontèrent la même chose : le train avait traversé un tunnel inhabituel, très sombre, très long. Puis plus rien. Pas de sensation de temps. Pas de faim. Pas de sommeil. Juste une attente silencieuse. Et soudain, l’arrivée à Saint-Ambroise.
Élise nota chaque détail. Elle fit analyser le train : aucune trace d’usure, aucun signe de sabotage. Les horloges internes indiquaient une durée de trajet de quatre heures. Pas cinquante ans. Les montres des passagers s’étaient arrêtées à 10h17, heure exacte de la disparition.
Un homme attira son attention. Henri Delmas, professeur de littérature, avait embarqué en 1975 pour rejoindre sa sœur malade. Il parlait avec une précision troublante, citant des vers de Baudelaire comme s’il les avait lus la veille. Élise lui demanda s’il se souvenait d’un événement étrange dans le tunnel.
Il hésita, puis murmura : « Il y avait une lumière. Très blanche. Et une voix. Elle disait : Le temps n’est qu’un pli. Vous êtes entre les pages. »
Élise frissonna. Elle fit des recherches. Le tunnel mentionné n’existait sur aucune carte. Mais en fouillant les archives, elle découvrit un projet abandonné : le Tunnel de l’Éclipse, creusé en 1974, jamais inauguré. Il devait relier deux points géologiques instables. Les travaux furent stoppés après des incidents inexpliqués : pertes de mémoire, hallucinations, disparitions d’outils.
Elle visita le site. Le tunnel était muré, mais derrière les gravats, elle sentit une vibration. Une sorte de souffle. Elle y entra, seule, munie d’un capteur temporel. Après quelques mètres, le monde sembla ralentir. Les sons se diluèrent. Le temps se plia.
Elle vit des ombres. Des silhouettes figées. Des fragments de voix. Et au fond, une lumière blanche. Elle s’en approcha. Une voix résonna :
« Tu cherches à comprendre. Mais certains voyages ne s’expliquent pas. Ils se vivent. »
Puis tout s’effaça. Elle se retrouva dehors, le capteur affichant une durée de quarante secondes. Mais sa montre indiquait quatre heures.
De retour à Saint-Ambroise, le train avait disparu. Les passagers aussi. Ne restait qu’un carnet, posé sur le quai. Celui d’Henri Delmas. Il contenait des poèmes, des réflexions sur le temps, et une phrase, soulignée en rouge :
« Nous ne sommes pas revenus. Nous avons simplement changé de page. »
Élise transmit son rapport. Il fut classé confidentiel. Officiellement, rien ne s’était passé. Mais elle, chaque nuit, entendait encore le grondement du train. Et parfois, dans ses rêves, elle montait à bord.

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