Docteur ès lettres, professeur de français et de piano, récompensé en 2011 par le prestigieux prix littéraire André Ferran de l’Académie de Toulouse pour sa thèse consacrée à George Sand et à la musique, il refuse les frontières étanches entre les disciplines.
Qu’il s’empare de la plume pour signer des romans ancrés dans la mémoire et l’intime comme Les Abîmés, qu’il compose des albums aux nuances évolutives — du piano-voix classique des débuts aux textures électro-acoustiques de son récent opus Éternellement jeune (2024) —, ou qu’il dirige avec exigence le Concours National de Piano Mouvement Contraire, son parcours tout entier est guidé par une même boussole : la poésie.
Fidèle à cette quête de transmission, l’artiste s’attache à réhabiliter les figures qui l’inspirent, à l’image de George Sand. Loin des réductions biographiques trop souvent limitées à ses liaisons ou à son ancrage berrichon, il met en lumière la poétesse immense saluée en son temps par Victor Hugo. Cette démarche de « passeur » se retrouve également dans son vibrant hommage à Michel Berger à travers le spectacle Double Je, unissant le créateur de mots à l’interprète dans une même célébration de la sensibilité humaine.
Aujourd’hui, avec sa nouvelle création théâtrale Appelez-moi Madame George Sand (actuellement jouée à La Folie Théâtre), Joshua Laffont-Cohen pousse plus loin l’exploration du double, du transfert thérapeutique et de l’émancipation, rappelant avec acuité combien la voix des femmes libres et rebelles résonne encore avec force dans notre époque.
ECHANGE EXCLUSIF AVEC GMSAVENUE
1. Appelez-moi Madame George Sand (le spectacle actuel)
Le point de départ : Georges s’identifie à George Sand depuis des années. D’où vous est venue l’idée de cette pièce ?
En tant que chercheur et docteur ès lettres, j’ai longtemps travaillé sur George Sand, son théâtre et sa poésie. Je voulais donc faire partager aux autres mes recherches mais d’une autre manière que sur le plan universitaire.
Fascination et danger : Georges veut ressembler à Sand, mais craint de se perdre dans cette incarnation. Où passe la frontière entre admirer quelqu’un et disparaître en lui ?
Mon personnage se sent tiraillé entre deux parties de lui-même, entre plusieurs émiettements de “je”. Il est aussi partagé entre son désir d’être accepté et son obsession pour George Sand. Il ne sait plus qui il est. Il sait juste qu’il veut être quelqu’un d’autre, quelqu’un de plus libre à l’image de George Sand qui incarnait au 19e siècle une femme libre et rebelle. Georges a peur aussi de s’effacer en elle. La frontière se joue quelque-part, entre le désir et l’obsession, du côté de l’art et de la poésie.
Le cadre thérapeutique : Pourquoi un psychiatre passionné de littérature, plutôt qu’un récit biographique classique ?
Je cherchais un dispositif théâtral percutant. La thérapie entre un psychiatre et son patient m’a semblé intéressant pour pouvoir mettre en place cette notion de fascination et d’admiration. Le mécanisme du transfert permet aussi au patient d’éprouver de l’affection point son psychiatre et d’être en confiance.

Le basculement : Le psychiatre se laisse séduire par Sand, qui parle par la bouche de Georges. Qui guérit qui dans cette pièce ?
Justement, cette thérapie est aussi une thérapie pour le public et pour moi-même, mais aussi pour le psy qui se laisse séduire par cet être écorché sublimant la vie. Grâce à la poésie, les êtres se transforment et se réinventent. Il y a dans ces êtres qui se réinventent et qui construisent leur propre vie, une part de mystère, de profondeur et de fascination. D’ailleurs, le psy perd également ses repères et ne sait plus trop qui il est. La poésie leur permet alors de combattre l’horreur du doute et de se retrouver le temps de ces séances.
La voix de Sand : Georges parle comme elle, revit ses combats et sa poésie. Quelle place donnez-vous à ses propres textes sur scène ?
Je livre aux spectateurs une dizaine de poèmes de George Sand, des poèmes qu’elle a écrits au couvent à 11 ans, mais aussi des poèmes mis en musique par Chopin, Halévy, Meyerbeer, Gounod, et des poèmes que nous retrouvons dans ses romans ou dans ses pièces de théâtre. Il y a aussi des inédits comme un rondeau qu’elle a composé pour sa pièce Les vacances de Pandolphe.
Votre double : Docteur ès Lettres, spécialiste de Sand : qu’y a-t-il de vous dans Georges ?
Comme elle, je ne peux vivre ce monde qu’en poète. Comme elle, j’aspire à être quelqu’un de plus libre.
Le duo : Comment avez-vous travaillé avec Alexis Néret, et avec Claude Bokobza à la mise en scène ?
Nous avons travaillé durant l’été 2026 presque tous les jours de 10h à 18h. Claude est spécialiste du mouvement et à ce titre, il nous a proposé sa vision du spectacle fondée essentiellement sur une corporalité et un refus de faire précisément du théâtre. Il y a dans son regard de metteur en scène, une certaine modernité. J’ai voulu pour ma part, mettre l’accent sur la poésie de George Sand, sur ses mots et sa lyre mais aussi sur toutes ses facettes : femme libre, rebelle, artiste, musicienne, avant-gardiste, femme amoureuse….
Aujourd’hui : Qu’est-ce que cette femme libre et rebelle dit encore au public de 2026 ?
Elle était avant-gardiste. Elle a su voir avant tout le monde, la souffrance des autres, des pauvres, des femmes, des invisibles, des paysans, des enfants maltraités, des êtres incompris, comme les transgenres. Dans Gabriel par exemple, elle fait dire à son personnage qui est un garçon : «J’ai rêvé que j’étais une femme. » Mon personnage s’inspire de Gabriel pour traduire son mal-être et son tiraillement.

2. Double JE : Berger et Moi (2022) : Comment est né ce spectacle hommage à Michel Berger, et qu’est-ce que Berger représente pour vous ?
“Double Je” est né de ma passion pour Michel Berger, France Gall et Véronique Sanson. Tout le monde me disait que j’avais la voix de Michel Berger et que je devais à l’occasion des 30 ans de sa disparition lui rendre hommage. J’écoutais tous ces artistes à l’âge de cinq ans et mes parents m’emmenaient régulièrement à leur concert. J’ai donc été bercé par leur musique, par leurs mots et leur poésie. Michel Berger représente pour moi un poète, un merveilleux mélodiste, un amoureux des mots et des êtres, une personnalité extrêmement sensible, un écorché et un humaniste.
La voix : On vous compare souvent à Berger, parfois de façon troublante. Est-ce un compliment, un poids, un jeu ?
Au début, cela m’agaçait un petit peu car je voulais qu’on reconnaisse ma singularité, ma personnalité et l’originalité de mes chansons. Avec le temps, je suis fier d’avoir pu avoir de telles influences. C’est comme une transmission et parfois un jeu, notamment entre mon identité et celle de Michel.
D’un hommage à l’autre : Qu’ont en commun un spectacle sur Berger et un spectacle sur Sand ? Y voyez-vous une même démarche de passeur ?
La poésie. Une manière de sublimer le monde et de s’élever. Une façon de vivre aussi. George Sand et Michel Berger se consacraient entièrement à leur art. Ils ont cherché longtemps les notes susceptibles de s’aimer et ils ont observé le monde, les injustices et les souffrances de leur siècle.
3. L’écrivain
Anthologie de la poésie de George Sand : Quelle facette de Sand le grand public ignore-t-il ? Quel poème vous a le plus surpris ?
J’ai souhaité rendre hommage à sa poésie méconnue du grand public. En effet, les gens connaissent très peu ses poèmes. Victor Hugo disait d’elle : ” Elle avait en elle la lyre”. Son poème pour Pauline Viardot est sublime : « Ô fille de l’amour et de la liberté / Ô ma douce Pauline, si belle, et si altière / Ton front est dans le ciel, et ta voix sur la terre / Trille de poésie, ma reine de beauté…».

Aldo le rimeur et Carl de George Sand : Pourquoi une édition critique de ces textes sandiens aux éditions Spinelle, et que révèlent-ils de Sand ?
Il s’agit de textes moins connus de George Sand. Dans Aldo le Rimeur, George Sand s’inspire de Vigny, Walter Scott et de Berlioz pour écrire une “bluette” entre roman dialogué et prose poétique. Aldo est un poète mineur, amoureux d’une reine et qui doit faire face aux souffrances de sa mère mourant de faim sur la scène. Carl estune nouvelle contemporaine de Consuelo. George Sand nous plonge ici dans le paysage autrichien. La nouvelle commence après la mort de l’ami du narrateur, un compositeur viennois nommé Carl. Ces deux textes révèlent de George Sand sa conception de l’art, sa sensibilité et la place qu’elle accorde à la poésie et à la musique. Ils confirment aussi son style poétique.
Vos pièces : Chrysalide et Dans le secret des abîmés explorent l’identité, le secret et la transformation. Qu’est-ce qui vous obsède dans ces thèmes ?
Les thèmes de la transformation et de l’identité me passionnent car je les trouve intimement liés. Chaque être sort à un moment donné de sa chrysalide pour se transformer, évoluer, et parfois faire basculer son propre destin ou celui des autres. Chaque être construit aussi son identité. Je suis fasciné par ces êtres écorchés, torturés par la douloureuse réalité du temps qui passe, qui abîme mais qui peut aussi reconstruire. Entre la transformation et l’identité, mes personnages désirent être quelqu’un d’autre et se réinventer. Je trouve cela magnifique.
Les Abîmés, votre premier roman : Comment est né ce roman ? Pourquoi en avez-vous fait une adaptation théâtrale ?
Ce roman est né de ma volonté de retracer le parcours de mes proches abîmés par la vie, la solitude, le passé et la culpabilité. Ce roman germait dans ma tête depuis longtemps. Dans ce premier roman, j’ai observé les autres et scruté leur vie. Il commence par la mort du père du personnage principal Esther qui va se mettre à écrire, découvrir des secrets de famille et tenter de sauver sa vie et celles de ses enfants. La littérature, le judaïsme et la Shoah accompagnent également le lecteur car ce sont des thèmes chers à mon cœur.
4. Auteur-compositeur-interprète
Cinq albums, quatorze ans : De Qui es-tu ? (2010) à Éternellement jeune (2024), comment votre musique a-t-elle évolué, du piano-voix à l’électro-acoustique ?
J’ai une formation classique. Je suis pianiste. La formule piano-voix reste naturelle pour moi. Mais pour chaque album, j’ai voulu apporter de nouvelles touches musicales souvent liées à mon vécu et à mes émotions du moment. Mon premier album Qui es-tu ? est très classique avec des cordes, du piano et de l’accordéon. Le second A Deux Faces est très jazzy avec beaucoup de guitare, de la contrebasse, des cuivres, du saxo, de la trompette et de la clarinette. Mon troisième album Les Démons du Temps sonne très pop. Mon quatrième et cinquième albums Transforme-moi et Éternellement jeune sont plus électros.
Votre méthode : Écrivez-vous d’abord les mots ou la mélodie ?
Dans la création, tout est possible. Il m’est arrivé d’écrire d’abord les paroles puis de chercher la mélodie et les accords et de modifier ensuite les paroles en fonction de la ligne mélodique. Mais il m’est arrivé aussi d’avoir une mélodie et de mettre ensuite des mots sur elle. Parfois, tout me vient en même temps, texte et musique, comme une espèce d’urgence.
Un tournant : Quel album a marqué un vrai changement pour vous, par exemple Les démons du temps, réalisé par Mako, ou Transforme-moi, qualifié de « nouveau romantique » ?
Le véritable tournant dans ma carrière reste Les démons du temps, car c’est d’abord un album concept et c’est un album libérateur mettant en valeur des sujets très importants pour moi, comme l’antisémitisme, la Shoah, l’abandon, la solitude, l’art, le désir d’être aimé et d’aimer, les démons intérieurs, les démons extérieurs, les faiblesses et les forces, les tentations, bref, toute ma vie.
Le dernier album : Éternellement jeune aborde l’écologie, la peur de vieillir et l’enfance. Pourquoi ces thèmes aujourd’hui ?
Je pense qu’il est temps de prendre conscience de notre planète pour la protéger et ne plus l’abîmer. Il faut protéger la santé humaine, les écosystèmes, les humains et les animaux et lutter contre le dérèglement climatique. Quant à la mort, on a tous peur de vieillir et de mourir dans d’atroces souffrances. Mais la chanson et l’écriture éloignent un peu la peur. Les mots soulagent merveilleusement nos craintes. Enfin, le thème de l’enfance est un thème primordial pour moi, car je suis convaincu que tout vient de l’enfance.
5. Directeur du concours international Mouvement Contraire et président fondateur
Comment avez-vous imaginé ce concours ? Comment a-t-il évolué en 14 ans ?
Président, fondateur et directeur du concours, j’ai imaginé ce concours en 2012 comme une rencontre musicale entre le patrimoine classique et la création contemporaine. En quatorze ans, j’ai fait de cet événement, un concours de premier plan, placé sous le haut patronage du Ministère de la Culture. Puis, avec l’aide de mon amie Lamia Boukaa, nous avons souhaité depuis 2023 un pont entre la France et le Maroc. En 2025, le concours propose pour la première fois un enseignement musical adapté à tous les handicaps en créant la classe inclusive.
Pour conclure : Auteur, comédien, chanteur, metteur en scène, chercheur, docteur ès lettres, directeur d’un concours : en une phrase, pourquoi venir voir Appelez-moi Madame George Sand à La Folie Théâtre, les vendredis et samedis à 19h30, jusqu’au 28 novembre ?
Si vous aimez la poésie, et si vous souhaitez être libres et comprendre l’autre, vous laisser transformer par les mots, venez nous voir car ce spectacle trouve un écho dans chacun d’entre nous !
Pour en venir à vos projets : Quels sont les projets ?
De nouvelles chansons, trouver de nouvelles dates pour partager ma passion et la poésie de George Sand, jouer longtemps Appelez-moi Madame George Sand, poursuivre mon hommage à Michel Berger, chanter encore et toujours pour recevoir beaucoup d’amour et pour en renvoyer autour de moi. Et peut-être une nouvelle pièce sur la transmission et la Shoah.
Joshua, LAFFONT-COHEN
“Joshua LAWRENCE”



