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FRANCE | Pierre FREHA : Une Mémoire en Roman | Écrire l’Exil, Habiter la Fiction !

Pour cet épisode, GMSavenue accueille une grosse pointure du livre ! Un écrivain d’exception, grand talent depuis l’enfance, et pionnier dans son style : Pierre Fréha.
Dans cet entretien, Il revient sur son parcours d’écrivain, ses choix narratifs, ses influences, mais aussi sur les territoires réels et imaginaires qui traversent son œuvre. Il évoque Alger, sa ville natale, comme un lieu de mémoire et de fiction, le Sénégal comme un miroir décalé, et l’Inde comme un espace d’émerveillement et de vertige. Il y est question de transmission, de fidélité à la langue, de titres énigmatiques, de voyages intérieurs, et de cette mémoire fragmentaire qui façonne, en creux, une identité littéraire.
Un honneur de s’être vu accepter un entretien Monsieur Fréha. Remerciements de GMSavenue, grand respect, et bonne lecture !

Romancier prolifique, chroniqueur attentif et arpenteur de mémoires (Grand Prix Paul-Gilson 1989 pour Monsieur Flagel parle en anciens francs), Pierre Fréha s’inscrit dans une tradition littéraire où l’intime dialogue avec l’Histoire. Né en Algérie et installé en France depuis 1962, son œuvre explore les strates de l’exil, les persistances de l’enfance, et les paradoxes de l’identité. À travers une quinzaine de romans, des chroniques de voyage et une pièce radiophonique primée, il déploie une voix singulière, à la fois pudique et lucide, nourrie par les silences de l’Histoire autant que par les détails du quotidien.

Loin des effets de mode, Pierre Fréha poursuit une œuvre exigeante, discrète et profondément responsable. Cet échange en restitue les lignes de force, avec la clarté d’un regard qui ne cherche ni à séduire ni à convaincre, mais simplement à dire — avec justesse.


GMSavenue

Interview – Pierre Fréha

Sur les œuvres et la démarche littéraire

Vous avez écrit plus d’une dizaine de livres, dont cinq romans et une pièce radiophonique primée. Comment choisissez-vous les formes narratives qui conviennent à vos histoires ?


j’ai publié presque treize romans, je crois. J’en ai écrit davantage. Deux sont en attente de publications. J’ai inversé l’ordre de leur publication à venir, j’ai pensé que le dernier Le gardien d’immeuble devenait prioritaire à mes yeux. Peut-être parce qu’il est tout frais ? Une sorte d’attachement. Prime au plus jeune ! Ce n’est qu’un ordre de passage. Ou une sorte de tactique. L’autre titre prendra plus de sens après celui-là. Je suis romancier, et rien d’autre. Je n’écris ni poésie ni théâtre. La pièce radiophonique que j’ai écrite Monsieur Flagel parle en anciens francs, produite par France Culture, a été un hasard complet. Je suis parti d’une simple nouvelle écrite et publiée dans un journal, et apprenant dans le métro, par un lecteur en face de moi, qu’elle avait quelque chose de théâtral, je l’ai adaptée pour la radio. Ce n’était pas du tout prémédité. Ce que j’aime dans le roman c’est qu’on part de rien, ou presque, on n’adapte pas. C’est lui qui s’adapte à moi. L’intrigue décide. Je suis à l’aise avec ce qu’on appelle roman, c’est une forme très libre dans laquelle on peut inclure tout ce qu’on veut, y compris une forme de poésie et de théâtre, voire de cinématographie. On peut rédiger à toutes les personnes qu’on veut, ou presque. Plus on explore cette forme plus on se rend compte des possibilités qu’elle offre. D’un roman à l’autre, j’ai toujours l’impression d’être un débutant et de recommencer à zéro en changeant d’univers, voire de style, comme si je me dédoublais. Mais probablement un style demeure, qui rend la voix d’un auteur à peu près unique. On ne s’en rend pas forcément compte. Le changement de registre apporte pas mal de contraintes et de bonheur.

« La conquête de l’Oued » évoque l’exil et le retour vers un pays perdu. Quelle part de votre propre histoire y retrouve-t-on ?

Ce roman raconte l’Algérie par le prisme de l’Histoire et de la fiction. Les deux cohabitent. A l’âge de neuf ans, comme tant de personnes déplacées, hier comme aujourd’hui, j’ai quitté le pays où je suis né. J’ai toujours pensé que j’y retournerai, mais cela a pris plus de temps que prévu. J’ai attendu d’avoir plus de 50 ans. Je n’avais pas prévu d’écrire un livre, et encore moins un roman. J’en ai même écrit deux à la suite, après plusieurs visites en 2006 et 2007. Je me suis procuré sur place une dizaine d’ouvrages pour ma documentation, sur l’histoire du pays avant, pendant et après la colonisation. Quand je suis rentré en France, je me suis plongé dans ces livres et j’ai vite compris que je ne pouvais pas en rester là. Il fallait que je raconte ce retour, le mien. Mais pas de façon trop personnelle. J’avais envie de comprendre au-delà de ma personne. Que s’est-il donc passé en juin 1830 ? Quels étaient les objectifs de la France, les connaissait-elle seulement ? Pas sûr. Damer le pion à l’Angleterre ? Prendre sa revanche sur les colonies perdues outre-Atlantique ? S’installer en Afrique ? Remplacer la puissance occupante ottomane ? Comment s’est déroulée la Conquête ? Combien d’années avant que la France « pacifie » le territoire qu’elle s’était approprié ? Il a fallu des Bugeaud et autres Saint-Arnaud, leurs enfumades de grottes où s’étaient réfugiées les populations autochtones. C’est tellement horrible ce qui s’est passé. De nombreux crimes contre notre humanité pour simplement permettre à un pays d’en envahir un autre. On voit combien rien n’a vraiment changé. La paix algérienne n’a pas duré bien longtemps. Dès les années 30, le réveil algérien a commencé. Et le petit enfant que j’étais a vu comment l’Algérie a réussi à se débarrasser de ce qu’elle n’avait pas demandé. Pareillement à cette conquête violente, je me suis plongé dans ce qui s’était passé avant, dès 1515, avec l’arrivée des corsaires ottomans, Baba Arudj et son frère, appelés à la rescousse par les bourgeois d’Alger pour les défendre contre les Espagnols. Les Turcs ottomans sont restés trois siècles, ce n’était pas une colonie de peuplement. En 1827, ils sont repartis, sur la pointe des pieds, sans guerre, au soulagement des populations de ce qui était devenu la Régence d’Alger. Les Janissaires, corps d’élite de l’armée ottomane, n’ont pas laissé le meilleur souvenir à la population. J’ai raconté tout ça dans Vieil Alger, publié l’année suivante.

Vos titres sont souvent poétiques ou intrigants, comme « La Diva des ménages » ou « La fin du sucre ». Quelle est votre approche dans le choix des titres ?

Un titre remplit plusieurs objectifs : refléter le livre, son intention et son histoire. Et pourquoi pas, s’en libérer légèrement. Une sorte de pas de côté, doté d’un léger mystère, pour mieux embobiner le lecteur ! Il peut être littéral ou plus vague, poétique même. Mon premier roman s’appelait Anglo-lunaire. C’est un titre qui convient bien à l’histoire, fidèle au ton, au style du roman. Le deuxième, L’ombrelle des sentiments, correspondait à une espèce d’incapacité à comprendre ce que je voulais faire moi-même de cette histoire. On rate parfois sa cible. Tant pis. Un titre est révélateur d’une vie secrète qui se cache derrière lui. La fin du sucre est un drôle de titre qui exprime bien le propos du roman, comme une pirouette. Au lecteur de se l’approprier ou pas. Cette année, a paru La disparution, encore un titre intrigant. L’histoire d’un archéologue dont le dernier ouvrage enthousiasme une éditrice qui, occupée qu’elle est à promouvoir un autre titre en lice pour un grand prix littéraire, laisse tomber l’auteur comme une vieille chaussette, au grand dam de ce dernier. La parution devient une disparution. Heureusement cela se termine bien. Le livre que je viens de terminer, lui, porte un titre sans aucune arrière-pensée, banal et prosaïque : Le gardien d’immeuble. L’attention qu’on porte à un titre révèle aussi la portée de l’histoire. Avant de le trouver, parfois on fait de longues listes, car plusieurs sont possibles. Ce qui me plaît dans ce dernier titre c’est qu’il n’est pas du tout éblouissant, brillant, prestigieux. Il n’est pas là pour ça. Il est là pour exprimer un paradoxe. Il remplit sa fonction auprès de l’histoire, et donc du lecteur.

Dans « Chez les Sénégaulois », vous proposez des chroniques. Qu’est-ce qui vous a inspiré ce regard sur le Sénégal ?

J’ai passé plusieurs mois au Sénégal lors d’un unique voyage. Tout ce que j’ai vu m’a passionné, comme souvent dans mes voyages. Peut-être plus là qu’ailleurs. Mais je me suis senti incapable de parler du Sénégal autrement que de mon point de vue, par ce prisme un peu étroit. Je n’ai pas tout vu, loin de là. J’étais entouré de ces drôles de lascars qu’on appelle Sénégaulois, ces Français souvent retraités qui coulent des jours paisibles à Saly ou ailleurs. J’ai parlé d’eux, car ma connaissance très limitée du pays ne me permettait pas de parler du Sénégal comme j’ai pu le faire avec l’Algérie. Je ne suis pas né au Sénégal, je n’y ai pas vécu, donc ma légitimité s’est arrêtée à évoquer mes compatriotes, pas plus. C’est important de fixer ses limites. Si j’y retourne et si j’en ai l’ambition, je parlerai du pays autrement.

« Vieil Alger » semble être un hommage à votre ville natale. Que représente Alger dans votre imaginaire littéraire ?

Dans Vieil Alger ce qui m’a passionné c’est de voir et d’approcher ma ville natale pendant la période ottomane. A cause de ce qu’on appelait les Evénements et qui n’était rien d’autre qu’une guerre d’indépendance, à défaut de l’appeler guerre d’Algérie, il n’a pas été possible pour moi et ma famille de déambuler dans les rues de la Casbah quand j’étais petit. Ma mère l’a souvent regretté. C’était trop dangereux. Quand je me suis plongé dans l’iconographie d’Alger, j’ai trouvé des gravures extraordinaires de la ville au seizième et dix-septième siècle. L’Alger européen du dix-neuvième et vingtième siècle ne résonne pas très profond en moi. C’est celui que j’ai connu, oui. Il ne me fait pas rêver. Celui d’avant me touche, il n’a aucune connotation coloniale. Lui n’a pas été responsable de mon départ. Il m’a vu partir, comme sont partis les Janissaires, un paquet de dattes et le Coran à la main. Je ne suis parti ni avec le Coran ni un paquet de dattes. Je n’ai aucun souvenir des conditions de notre départ, mes parents, mes frères et sœurs, on est tous partis à des moments différents, vers des lieux différents, en bateau ou en avion, je ne le sais pas. Ce fut un tel exode, comme celui qu’on voit ailleurs, de nos jours. Cela marque à jamais. Sans doute à cause du caractère absurde, injuste, de toute l’affaire. Avec l’âge tout s’apaise, mais je ne me verrais plus vivre à Alger, trop de souvenirs difficiles. Curieusement, en 2006, envahi d’une espèce de nostalgie, j’ai écrit au ministère des Affaires Etrangères algérien pour leur réclamer une nationalité. Ils ne m’ont jamais répondu, et je ne leur en veux pas du tout. C’est difficile pour un Etat de prendre en charge toutes ces émotions. Il vaut mieux laisser le temps passer et accepter ce qui est.

Sur l’écriture et les influences

Vous avez été enseignant, journaliste, conseiller littéraire… Comment ces expériences ont-elles façonné votre écriture ?

L’expérience de conseiller littéraire aux Presses de la Renaissance a été très brève ! J’ai aussitôt compris que ma place n’était pas de ce côté-là. J’étais le numéro 3 de la maison d’édition. Je me souviens que ma patronne m’avait prévenu : Maintenant vous êtes du côté des éditeurs, pas des auteurs. Ah ah ! Elle avait bien vu l’affaire. A cette période j’avais déjà publié des romans. Et vite je me suis rendu compte que je n’avais aucune envie de partir à la recherche de textes, de fiction ou pas. J’ai été dégrisé à jamais. Je suis retourné à mon état d’auteur avec soulagement. Les combines éditoriales n’ont rien de scandaleux, elles sont les mêmes que celles qu’on retrouve dans l’industrie alimentaire ou celle des armes, sans parler de la politique. Pour toutes ces raisons, elles n’ont pas eu la chance de m’enthousiasmer. L’enseignement n’a pas non plus été chez moi une passion, le moins que je puisse dire. J’ai tenu moins de deux semaines. J’avais pourtant fait les études nécessaires pour devenir prof d’anglais. On m’a proposé un poste de remplacement qui devait durer plus de six mois. Je me suis fait tellement chahuter, j’ai vu mes collègues en salle de prof avaler des tranquillisants, ça m’a paru le signe que je devais tenter ma chance ailleurs. Je l’ai d’autant moins regretté que je reste, au fond de moi, un enseignant de la vie. J’ai besoin de partager mes connaissances, je le fais en voyage en écrivant des chroniques. C’est une forme d’enseignement. Le journalisme non plus ne m’a pas conduit très loin dans ce métier. Je me souviens qu’un prof de fac m’avait prédit une carrière brillante de journaliste. Elle n’a pas eu lieu. Rien n’a jamais paru plus fort que l’expérience d’écrire un roman, quelles que soient les difficultés qu’on rencontre ensuite. Toutes ces tentatives m’ont convaincu, si j’avais besoin de l’être, que raconter des histoires était ma seule passion.

Vous avez étudié à Henri IV et à Normale Sup. En quoi ce parcours académique a-t-il influencé votre rapport à la langue et à la littérature ?

J’étais en hypokhâgne au lycée Henri IV. Je n’ai jamais intégré Normale Sup. Cette année de classe préparatoire ne m’a pas laissé un bon souvenir. Je me suis senti totalement décalé, en porte-à-faux. Une fois par semaine, on faisait des versions latines très compliquées. Mais rétrospectivement je me dis que j’ai compris, à ce moment-là, la richesse et la profondeur de la culture dont j’étais issu. C’est grâce à cet entraînement un peu fou, cette machine à fabriquer des normaliens, que j’ai progressé. Tout paraît facile après un tel sacerdoce ! Ensuite j’ai échoué à l’université. Au moment de choisir un sujet de maîtrise, j’ai proposé à mon prof d’écrire ce que j’ai appelé une fiction d’angliciste. Il a accepté. C’est devenu la première partie de mon premier roman. Donc, oui, l’académisme m’a curieusement conduit à la fiction.

Quels auteurs ou courants littéraires vous ont le plus influencé dans votre démarche ?

J’ai lu pas mal de littérature anglo-américaine, et aussi les classiques français. Pas tous, loin de là. N’importe quel livre bien écrit peut influencer, que ce soit ceux de la comtesse de Ségur, de Proust, de Frédéric Dard, de Maurice Leblanc ou de Flaubert. Mais plus profondément, ceux qui m’accompagnent encore aujourd’hui sont signés par Stefan Zweig, Hermann Hesse, Rohinton Mistry, des voix uniques. Actuellement, c’est curieux, je ne lis personne. Ça fait du bien aussi de ne pas lire.

Vous animez des ateliers d’écriture. Que cherchez-vous à transmettre à travers ces rencontres ?

J’ai animé des ateliers d’écriture pendant quelques années, auprès de différents publics, adultes ou jeunes. J’en garde le souvenir d’un boulot. Ça n’a pas grand-chose à voir avec ce que l’on vise quand on écrit un livre. Il s’agit soit de donner le goût de l’écrit à des gens en difficulté soit d’aider ceux à qui parler d’eux fait du bien. On est loin de l’expérience intime, authentique d’écrire tout au long d’une vie. Mais j’ai eu le sentiment, pendant les ateliers, que je faisais du bien, que je procurais un certain plaisir à ceux qui m’écoutaient les diriger, un peu comme un cours de yoga. Rien d’autre.

 Comment votre pièce radiophonique primée (Grand Prix Paul Gilson 1989) a-t-elle marqué votre parcours d’auteur ?

Elle n’a eu aucun impact sur moi ! Je n’ai pas persévéré dans cette voie. J’ai besoin d’être encouragé. Je ne l’ai pas été. Seule l’écriture de romans n’exige pas chez moi le moindre encouragement. Les autres types d’écriture, oui. Je me souviens avoir été prête-plume pour un auteur paresseux à qui on avait demandé d’écrire le portrait d’un célèbre metteur en scène de théâtre. Ce genre de commande me plaît. Je m’y consacre à fond. Je fais ça facilement, en un minimum de temps. J’ai aussi écrit des livres grand-public consacrés aux jeux de cartes ! Des commandes alimentaires, quoi. Et même un livre de 200 pages sur les entretiens d’embauche. Je n’en ai passé qu’un seul dans toute ma vie ! La pièce radiophonique a été diffusée jusqu’en Afrique et au Canada francophones. Le personnage-clé a été interprété par un acteur fameux qui s’appelait Hubert Deschamps. Tout paraît facile après l’écriture de romans.

Sur le parcours personnel et les voyages

Vous êtes né en Algérie et installé en France depuis 1962. Comment ce double ancrage culturel nourrit-il votre œuvre ?

Le fait d’avoir quitté l’Algérie dans des conditions anormales, conséquence d’une guerre, et qui plus est, civile dans les six derniers mois, m’a profondément marqué, au point que je ne peux pas assister à une manifestation, quelle qu’elle soit. C’est arrivé au mauvais âge pour moi. Assez jeune pour ressentir la violence, pas assez pour comprendre. Donc, on erre un peu après ça, on n’est tranquille nulle part. je me souviens avoir parcouru une rue d’Alger qui avait été le témoin de fusillades la veille. Il y avait encore au sol des chaussures et du sang. Je n’ai pas oublié les chaussures ! Et d’autres choses agréables dans le même genre. Je crains hélas d’avoir été marqué, sinon traumatisé par tout ça. Je suis de nature résiliente, mais faut pas me chercher sur les manifestations de rue. Je les redoute, même si elles sont pacifiques. Malgré le nombre élevé d’années passées en France, je ne me suis jamais senti totalement chez moi. Cela vient de moi, pas des autres. Je n’ai à me plaindre de personne, encore moins du système. Les seuls dont je pourrais me plaindre sont le personnel éditorial. Mais chacun fait ce qu’il peut. Ils ont leurs contraintes. Je les connais.

Vous aimez voyager, notamment en Inde. Que vous apportent ces escapades dans votre processus créatif ?

C’est pas tant que j’aime voyager. C’est plutôt que je n’ai pas le choix. Me limiter à un pays me paraît impossible. J’ai adoré voyager en Inde, jusqu’à ce que je finisse, lors du dernier voyage, sur une chaise roulante. Je l’avais sans doute bien cherché. Les pays faciles m’intéressent moins, encore qu’ils peuvent tout autant enrichir. Il y a tellement de choix ! Quand j’arrive quelque part, je ressens rapidement le besoin d’écrire et de m’épancher. Parfois de me plaindre. Surtout de m’émerveiller. Le roman que je viens de finir a été construit à partir de chroniques que j’avais écrites au Vietnam, au Cambodge, en Turquie et en Inde. Avec ce matériau je me suis dit que je pouvais construire quelque chose, un univers, sans obligation de participer à une littérature de voyage. C’est autre chose. C’est comme si on voyait tout ça depuis une autre planète. Et j’ai choisi un titre qui est à l’exact opposé de ce que le roman propose, le gardien d’un immeuble. Quoi de plus statique que lui ? Oui, mais il a pris la décision de voyager, alors tout change. Il reste le même.

Quel rôle joue la mémoire dans vos récits, notamment ceux liés à l’exil ou à l’identité ?

Une place essentielle. L’exil est ce qui constitue mon identité apprivoisée. Mon narrateur dans ce dernier livre se rappelle de détails minuscules. Les enfants dans son immeuble d’Alger achetaient à crédit des bouchées au chocolat, ils étaient fils de médecin. Il les enviait. Cinquante ans plus tard, en y repensant, il se demande s’ils ont réglé la note à l’épicier dans la précipitation du départ dans les jours qui ont suivi l’Indépendance. Ils ont payé ou pas ? Voilà la mémoire. Ce ne sont pas forcément des grandes choses. L’identité se construit à partir de ces morceaux de vie, quelque chose d’intime, pas lié aux grands courants de la vie.

Comment percevez-vous l’évolution du monde littéraire francophone aujourd’hui ?

Honte à moi. Je suis la dernière personne capable de répondre à cette question. Je vis de façon très égoïste, entre mes voyages et mes longues périodes d’écriture. A part ça, il n’y a rien, ou presque. Je ne fais aucun effort. Je prends ce qui vient à moi, ce qu’on me propose. Et quand on vit dans un cinquième étage sans ascenseur, il n’est pas certain qu’on va monter chez vous pour vous rencontrer et vous entretenir du monde. Je m’entends bien avec moi-même. Je suis un vrai solitaire. Il me semble, toutefois, que la francophonie est puissante. Cette langue qui nous relie, dans tous les pays et continents où elle est parlée, c’est comme un long fleuve qui nous promène d’une rive à une autre, sans s’occuper des paysages divers qu’elle propose. Elle s’adapte, suit son cours, tant pis s’il est bousculé ou paisible. Elle raconte, loin de la chose politique.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune auteur issu d’un parcours migratoire ou multiculturel ?

De tout vérifier ! Tout apprendre. D’essayer de comprendre depuis plusieurs points de vue. De ne pas penser qu’on détient une quelconque vérité. Vérifier ! C’est le mot-clé. Attendre d’être prêt. Parfois ça prend longtemps.


Lien de quelques livres

https://www.leslibraires.ca/auteurs/pierre-freha-1-482322?srsltid=AfmBOopBz7txxDwopeXLnlnw7AHC8JbzV-1ALv8-E0WPlv3vBqw0P5x5


Dans cet interview on a parlé de :

  • La littérature comme retour : entretien avec Pierre Fréha
  • De l’Algérie à la fiction : trajectoire d’un romancier
  • Pierre Fréha, ou l’art de romancer la mémoire

  • Chroniques d’un exil lucide
  • Entre deux rives, une voix
  • Fragments d’un roman intérieur

  • De l’ombrelle des sentiments à Vieil Alger : une œuvre en éclats
  • Pierre Fréha : écrire pour ne pas s’installer
  • Le roman comme refuge, la mémoire comme matière

Lire aussi

INTERNATIONAL | Sociologie, responsabilité & recherche publique | entretien avec Laurent Mucchielli : Directeur de recherche au CNRS


Œuvres

Romans

  • Anglo-lunaireMercure de France, 1979
  • L’Ombrelle des sentiments, Mercure de France, 1980
  • Tournesol, L’Harmattan 2000
  • La Diva des ménages, L’Harmattan, 2002
  • Sahib, L’Harmattan, 2004 ; traduit en anglais sous le titre French Sahib, publié simultanément aux États-Unis, en Inde et en Angleterre, Calcutta, Roman Books, 2011
  • La Conquête de l’oued, Éditions Orizons, 2008
  • Vieil Alger, Éditions Orizons, 2009
  • On ira voir la tour Eiffel, Éditions Orizons, 2012
  • Chez les Sénégaulois, L’Harmattan, 2014
  • La Fin du sucre, Éditions Orizons, 2019
  • Bella Ciao Istanbul, Éditions Most, janvier 2023
  • Harrison, Éditions Most, Octobre 2023
  • La Disparution, Éditions Most, Mai 2025

Nouvelles

  • Monsieur Flagel in L’Autre Journal, 1986
  • The Family Boulin in Formations, USA, 1986 (en anglais)
  • Retour de Méditerranée in La Croix, 1987
  • Monsieur Flagel speaks in terms of old francs in Formations, USA, 1988 (en anglais)
  • Un visage de Prince in La Croix, 1989
  • Casino in Libre Accès, 1993

Critiques

  • De l’Asie à Londres in Europe, littérature de Grande-Bretagne, 1993

Radio

  • Monsieur Flagel parle en anciens francs, pièce radiophonique diffusée dans les pays francophones, Grand Prix Paul-Gilson 1989

Articles

  • Ma vie dans un quartier conservateur d’Istanbul, Le Monde, Hors-série Où va la Turquie ?, novembre 2021

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