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FICTION |  Une société sans mensonge

Sujet : Dans un monde futuriste, une invention empêche toute forme de mensonge. Les relations humaines, la politique et les médias sont bouleversés.

Angle : Satire sociale et drame dystopique.

Nouvelle originale sur le thème « Une société sans mensonge », dans un style dystopique et satirique, avec une tonalité littéraire et fluide.


Depuis l’activation du Système Vérité, le monde avait changé. Plus de mensonges, plus de faux-semblants, plus de demi-vérités. Chaque mot prononcé, chaque pensée exprimée était instantanément vérifiée, validée ou corrigée par l’algorithme central. Le mensonge, autrefois pilier invisible des relations humaines, avait été éradiqué comme une maladie.

L’invention venait d’un laboratoire suisse, financé par un consortium de gouvernements et de multinationales lassés des scandales, des manipulations et des fake news. Le Système Vérité, une interface neuronale universelle, se connectait à chaque individu dès la naissance. Il analysait les intentions, les souvenirs, les émotions. Dès qu’un écart entre pensée et parole était détecté, la phrase était bloquée, reformulée ou signalée. On ne pouvait plus mentir. Même par omission.

Au début, ce fut salué comme une révolution morale. Les médias devinrent des temples de transparence. Les politiciens, contraints à la sincérité, se mirent à avouer leurs ambitions, leurs faiblesses, leurs corruptions passées. Certains furent acclamés pour leur honnêteté brutale. D’autres disparurent, incapables de survivre à la lumière crue de la vérité.

Dans les foyers, les couples se disaient tout. Absolument tout. Ce que l’un pensait du corps de l’autre, des enfants, des repas, des souvenirs. Les disputes devinrent des autopsies émotionnelles. Les silences, des aveux. Le divorce atteignit des sommets historiques. Les enfants, eux, posaient des questions sans fin, et recevaient des réponses sans filtre. À six ans, ils connaissaient les regrets de leurs parents, les trahisons familiales, les désirs inavoués. L’innocence devint une notion obsolète.

Dans les entreprises, les réunions étaient devenues des champs de mines. Les managers ne pouvaient plus feindre l’enthousiasme. Les employés ne pouvaient plus cacher leur ennui. Les entretiens d’embauche se résumaient à des confessions : « Je veux ce poste pour l’argent, pas pour la mission. » — « Vous m’intéressez parce que vous êtes malléable. » Les RH durent réinventer leurs méthodes. Le langage diplomatique fut remplacé par des formulations chirurgicales, précises, souvent cruelles.

Mais c’est dans les arts que le choc fut le plus violent. Les écrivains, les cinéastes, les musiciens, tous furent confrontés à une question vertigineuse : comment créer sans mentir ? La fiction elle-même fut mise en procès. Les romans furent annotés, corrigés, censurés. Les personnages ne pouvaient plus dire ce qu’ils ne pensaient pas. Les dialogues devinrent mécaniques, les intrigues prévisibles. Le mensonge, moteur de la narration, avait été banni. Le théâtre se vida. Le cinéma devint documentaire. La poésie se tut.

Un homme, pourtant, résista. Il s’appelait Elias Karr, ancien journaliste, devenu archiviste dans une bibliothèque municipale. Il avait vu le monde basculer, lentement, méthodiquement. Il avait vu les regards se durcir, les sourires se raréfier, les silences devenir lourds de vérités impossibles à dire. Elias n’était pas un rebelle. Il n’avait pas de plan. Mais il avait une obsession : comprendre ce que le mensonge avait permis.

Chaque soir, il lisait des textes anciens. Des lettres d’amour, des discours politiques, des romans de science-fiction. Il traquait les mensonges, les embellissements, les inventions. Il les collectionnait comme des trésors. Pour lui, le mensonge n’était pas une faute morale. C’était une forme de liberté. Le droit de rêver autrement. De protéger. De séduire. De survivre.

Un jour, Elias reçut une visite inattendue. Une jeune femme, Nora, chercheuse en neuro-éthique, voulait consulter les archives interdites. Elle avait entendu parler de lui, de sa collection clandestine. Elle voulait comprendre pourquoi, malgré les promesses du Système Vérité, le taux de suicide avait doublé. Pourquoi les gens, désormais, parlaient moins. Aimaient moins. Espéraient moins.

Ils passèrent des semaines à lire ensemble. À débattre. À rire, parfois, devant les absurdités des mensonges passés. À pleurer, souvent, devant leur beauté. Elias montra à Nora une lettre d’un soldat à sa mère, écrite en 1916. Il y disait qu’il allait bien, qu’il était en sécurité. Il mentait. Il mourut deux jours plus tard. Mais ce mensonge avait offert à sa mère une paix, une illusion précieuse. Nora comprit alors que le mensonge n’était pas toujours une trahison. Parfois, c’était un cadeau.

Ils décidèrent de créer un espace secret, hors réseau, où les gens pourraient écrire librement. Sans vérification. Sans censure. Ils l’appelèrent Le Jardin des Ombres. Peu à peu, des textes affluèrent. Des confessions, des fictions, des poèmes. Des mensonges, oui. Mais aussi des vérités impossibles à dire autrement.

Le gouvernement découvrit leur projet. Il envoya des inspecteurs. Elias fut arrêté. Nora disparut. Le Jardin fut détruit. Mais les textes, eux, avaient été copiés, partagés, mémorisés. Une rumeur naquit : quelque part, dans les interstices du réseau, le mensonge survivait. Comme une graine sous la cendre.

Et dans les rues silencieuses de la cité, certains recommencèrent à chuchoter. À inventer. À aimer sans tout dire. À mentir, parfois. Pour vivre mieux.


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