vendredi, 6 février 2026
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FICTION | L’Oiseau de Feu et le Rivage Sénégalais

LITTERATURE

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NOUVELLE

Relecture, direction du scénario, mise en page et publication par J. A.

Titre : L’Oiseau de Feu et le Rivage Sénégalais

I
Le 15 mai 1927, Antoine de Saint-Exupéry posa pour la première fois le pied sur le tarmac brûlant de l’aérodrome de Saint-Louis du Sénégal. Il sortit de son Caudron G-3, la combinaison couverte de poussière et de rouge du désert, en contemplant, au-delà du petit hangar de bois peint, la vaste langue de sable bordée d’eaux calmes où les pirogues glissaient à l’horizon. Chaque souffle d’air était chargé de chaleur et d’épices : l’encens des cases, la muscade des cuisines de fortune, l’odeur forte du poisson qui séchait au soleil. Pour l’aviateur français – rêveur et poète dans l’âme – c’était un nouveau monde à apprivoiser, un carnet de route à remplir de croquis et de méditations.

II
Dès le lendemain, il partit sur la ligne Toulouse-Saint-Louis, gardant toujours l’Aéropostale entre le cœur et la raison. Son ami mécanicien, Lucien, l’accompagnait : deux silhouettes filiformes qui faisaient chanter le moteur Salmson dans un grondement lourd, propre à éveiller autant de scrupules que d’admiration. En montant à bord, Saint-Exupéry s’attacha aux manettes comme à une passion vieille de toujours. C’était moins un vol qu’une communion : le vrombissement du moteur résonnait en lui comme un poème mécanique, chaque oscillation du manche lui dictait un vers secret.

III
Le vol sur le Sahara fut son premier baptême de feu. Sous lui, la mer de dunes s’étendait en vagues pétrifiées ; le soleil y dessinait des arêtes vives, et la chaleur, diffractée, créait des mirages où dansaient d’irréels oasis. Quand une tempête de sable surgit, l’avion parut pris dans une coulée d’or et de cuivre tourbillonnants. Les grains s’engouffraient dans les moindres interstices, recouvrant l’horizon d’un voile poudreux. Saint-Exupéry sentit ses paupières s’alourdir, son cœur battre plus fort. Dans le tumulte, il découvrit l’essence même de l’aviation : l’homme et la machine, vulnérables, se fondant dans un paysage immense, comme deux particules de poussière en quête d’une brèche vers le ciel.

IV
À l’approche de Saint-Louis, après six heures de lutte silencieuse, le ciel redevint pur. Les palmiers se dessinèrent contre l’azur, et le fleuve Sénégal, large ruban d’argent, scintilla au-dessus des dunes. L’atterrissage se fit en douceur sur l’aire de terra preta, éraflant à peine les roues contre la terre rouge. Lucien applaudit, tandis que les employés coloniaux accouraient, curieux, acclamant le français qui rapportait le courrier d’Europe et d’Amérique. Dans ce tumulte joyeux, Saint-Exupéry, le front collé à la visière, chercha du regard l’hôpital de fortune construit de branchages et de toile : c’était là que reposait un jeune pilote marocain, blessé lors d’un atterrissage raté, et pour qui il devait ramener des médicaments.

V
Dès l’après-midi, la Jeep coloniale démarra sur la piste cahoteuse qui longeait le fleuve. À chaque cahot, Saint-Exupéry sentait le poids de ses pensées s’alléger ; il observait les paysans débarquer leur récolte de mil, des femmes drapées dans des pagnes éclatants. Un enfant courut au bord du chemin, un petit garçon aux yeux francs, tenant un fétiche de perles autour du cou. Il tendit à l’aviateur une calebasse d’eau fraîche, comme une offrande silencieuse. Saint-Exupéry saisit la gourde avec respect, caressa la tête du garçon et lui offrit en retour un dessin crayonné : l’image d’un oiseau aux ailes flamboyantes survolant le désert. Un instant, fils de l’Orient et fils de l’Occident se reconnurent dans cette salutation muette.

VI
À l’ombre d’une paillote de nattes tressées, il écrivit une lettre à Consuelo, sa future épouse, où il décrivait la clarté singulière du ciel sénégalais : « Ici, écrivait-il, l’air est d’une légèreté que je n’avais jamais connue. Je me sens porté par l’azur, comme un oiseau libéré de sa cage. Chaque lettre que je trace sur le papier semble s’imprimer dans l’espace. » Puis, il dessina sur la marge un profil de femme, des volutes de mot s’échappant de ses lèvres – un souffle qui rejoint un autre souffle, celui de l’aile d’avion arrachant l’infini au vide.

VII
La nuit venue, il s’aventura dans la brousse avec un guide peul. Le croissant de lune tombait bas, zébrant le ciel d’une lueur blafarde. En franchissant un marigot, ils surprirent une famille de hippopotames qui émergea, massive et paisible, avant de disparaître dans le silence. Saint-Exupéry resta immobile, touché par l’ampleur de la planète : ces bêtes antiques, qu’on disait farouches, semblaient plus vulnérables qu’eux devant la nuit. Il comprit que voler, c’était aussi renoncer, à chaque minute, au confort de la terre ferme, et qu’un pilote portait en lui, en secret, la mélancolie de l’éphémère.

VIII
Au terme de son séjour, le 2 juillet, il retourna à l’aérodrome pour embarquer vers l’Amérique du Sud. Avant de monter dans le cockpit, il s’adressa à Lucien et aux indigènes rassemblés : « Merci », dit-il, « pour ce bout de rêve suspendu au-dessus de l’impossible. » Il posa à terre son carnet à croquis et le donna à l’enfant aux perles ; un manuscrit de vents et de dunes que seul un cœur à vif saurait lire. Puis il s’installa aux commandes, prit une profonde inspiration, et poussa la manette des gaz. L’hélice se mit à tourner, hurlant comme une promesse. L’avion se souleva lentement.

IX
Dans le sillage de son passage, on raconte que les pêcheurs de la Langue de Barbarie, le matin, aperçurent un oiseau étrange, mi-avion mi-poésie, tracer dans le ciel un dernier salut. Et sur la rive, l’enfant serra contre son cœur les pages de Saint-Exupéry, respirant à pleins poumons : « Si l’on s’aime vraiment, écrivait l’aviateur, on se retrouve toujours, même au-delà des déserts et des océans. »

Ainsi se conclut l’épisode sénégalais de l’homme-oiseau, prémisse d’un destin qui l’emporterait jusque dans la nuit de la Méditerranée, vingt ans plus tard. Mais dans le cœur de ceux qu’il a touchés, son vol demeure : un chant d’aile et de sable, où se mêlent l’humanité d’un pilote et la grâce d’un poète.

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