GMSAVENUE ROMAN – Inédit
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Sur l’œuvre
Genèse et intention
Qu’est-ce qui vous a inspiré l’écriture de « Une tour, des racines et de la fureur » ?
De ce que j’en sais, mon écriture n’est pas tout à fait un projet. J’attrape un bout de quelque chose et déroule assez spontanément, au gré de logiques structurantes qui se mettent en place progressivement, en grande partie auto-générées, moi ne faisant qu’exercer une poussée mesurée dans leur allant naturel. C’est ainsi. Plus exactement, c’est ainsi que je vois les choses. Je suis prudent, parlant de moi. Un analyste, peut-être, m’aurait rétabli d’autres vérités. Mais, là-dessus, je ne dois pas être loin de la réalité : il me souvient que jeune scolaire, en composition de thème, je n’avais pas, non plus, de plan fermé avant de chevaucher la page blanche. Par après, j’ai été amené à apprendre, à de jeunes audiences, à organiser de la pensée, y compris donc la planifier. Si j’ai vraisemblablement pu être relativement efficace là, je ne sais, en revanche, si j’y fus crédible.
Le titre est très évocateur : pourquoi avoir choisi cette métaphore de la tour et des racines ?
Mon texte précédent, je l’avais porté à l’éditeur sans le nommer, comme si le nom est superfétatoire pour moi. Il l’avait finalement nommé après… Après qui croyez-vous ? Le personnage principal, comme cela se fait parfois ? Hélas, non ! Celui-là, aussi, j’avais omis de le nommer. A défaut du personnage principal, l’éditeur est allé chercher le nom du personnage le plus tragique de ce roman finalement sorti sous le titre de Saline. Ai-je été échaudé, en conscience ou subconscience, par cette expérience ? Toujours est-t-il qu’Une tour, des racines et de la fureur, c’est moi qui l’ai nommé ainsi. Pourquoi ce choix ? Parce qu’il renferme, comme une chambre de condensation, ce que le texte éclate et déverse. Tout finit par se hisser au sommet de cette tour qui domine la ville et la toise d’autant plus aisément que son niveau culminant est aussi giratoire ; le roman s’ouvre quasiment en cet endroit et s’y clôt exactement. Des racines, ouvertement ou sobrement, il en est question tout du long, et la fureur, parce que les fous furieux ne manquent pas, non plus, dans ce texte, contenus et retenus pour certains, décomplexés et exubérants pour d’autres.
À quel moment avez-vous su que ce roman serait centré sur la notion de transmission ?
Le sous-titre, la transmission, est un additif, donc venu sur le tard. Je l’ai mis là pour rendre encore plus explicite, lisible et repérable cette dimension du livre, qui est une latence assumée. Passage de témoin entre générations, dans cette tour ou dans l’environnement de vie du personnage principal, la transmission est plus qu’une thématique parmi d’autres. C’est un milieu.
Structure et style
Le roman semble mêler prose poétique et récit narratif. Comment avez-vous travaillé cette hybridité stylistique ?
Lorsque la poésie se dévoile et, finalement, pèse aussi lourdement dans une œuvre romanesque, comme vous le constatez, elle doit être une sorte de culture fondamentale, un impensé esthétique qui colore toute la création du sujet, d’une manière ou d’une autre, plus ou moins ouvertement. Illustration de cette réalité, mes tout premiers écrits sont des poèmes. Tout ceci est pour dire qu’il y a eu si peu d’effort pour tenir l’hybride qui est venu plutôt naturellement.
La narration évoque une “traceuse de chemins” venue de la vallée du Nil. Quelle est la symbolique derrière cette figure ?
A la vérité, ceci est un point d’histoire, référé d’ailleurs à un auteur éminent désigné sans être nommé mais parfaitement reconnaissable. Episode historique donc, disputable il est vrai, puisqu’il s’agit de la reconstitution de l’itinéraire migratoire ancien de gens dont la sueur dégoulinante sous le soleil au zénith de chez eux ou cristallisée dans le cœur nostalgique des leurs établis en banlieue huppée de la capitale, traverse le livre en fond identitaire qui ne s’essouffle ni ne doute. Pour être on ne peut plus explicite, nous parlons ici de la migration des Sérère, peuple d’Afrique de l’Ouest, dans le narratif de Senghor, influencé lui-même par les travaux de l’historien Cheikh Anta Diop.
Comment avez-vous construit le personnage de Sanou Bambyl Codou K. ? Est-elle inspirée d’une figure réelle ou imaginaire ?
S’il faut indiquer quelque chose de cet ordre sur cette figure, elle est plutôt fantasmée, et composée sur cette base. Sous réserve de ce que les autres impriment en moi de façon nécessaire, et qui n’est pas forcément pensé de ma part, les personnages sont tous des constructions, à l’exception d’un seul. Il est même arrivé que je change quelque chose de l’un d’eux après m’être rendu compte que cela pouvait précisément être vu comme un signalement vers un être connu dans l’environnement réel. Le seul personnage qui vienne d’un substrat en chair et en os, que j’aie donc connu, est un furtif, qui n’apparaît qu’une unique fois dans le roman, mais y charrie beaucoup d’intensité. Je parle du violoniste noctambule qui, cette nuit-là, de loin, s’annonce et émeut sur la place du village, “de quelques notes fugaces, cinq en toute précision”, est-il dit. Lui, je l’ai vraiment connu, naturellement sous un autre nom que celui qui lui est donné dans le livre.
Thèmes et portée
Le roman aborde les racines paysannes, les héritages culturels, et les ambivalences du monde moderne. Quels sont les enjeux que vous avez voulu soulever ?
L’écriture planche toujours sur les turbidités de l’existence, sous le prisme et dans la symbolique de personnages qui les portent à leur manière, dans les circonstances particulières qui sont celles du livre : les héritages, les ambivalences diverses et variées, oui, quelques autres lieux de densité de notre vie, aussi. Les héritages, parce qu’ils sont des repères qui aident à tenir au milieu des turpitudes ; les ambivalences, à vrai dire les ambiguïtés, parce qu’elles sont partout, remplissent en tout cas l’espace entre le sujet et l’autre, et font de toute communication une hasardeuse entreprise. Je pense, ici, à une scène d’explication, au cœur de la relation entre le personnage central et un intime, où s’étant intensément affrontés, ils se quittent convaincus de s’être entendus, alors que, déjà, ils regardent chacun de leur côté. Le pouvoir aussi est scruté là, de près, certes pas dans son étalement politique, juste acculé dans son identité essentielle qui emplit de ses écumes saumâtres les couloirs de cette tour qui est réellement un sanctuaire de puissance, avec des mœurs de cour tout aussi épanouies qu’ailleurs.
La “fureur” du titre évoque-t-elle une révolte, une passion, ou une tension intérieure ?
Il y a de la furie en tout être, qui est d’ailleurs dans la même matière que l’énergie vitale qui nous meut. Elle est plus ou moins tenue et contenue, plus ou moins dressée et guidée, chez celui-ci ou chez celle-là. Sa résonnance est plus moins forte selon les milieux de composition qu’elle arpente dans le livre. Par exemple, dans ce sanctuaire du pouvoir qu’est la tour, elle chevauche l’ambition et devient dévorante, naturellement sous le manteau d’intelligence qui lui évite les vagues. La fureur est aussi dans le pas empressé de cette jeunesse qui gambade dans le texte, souvent gaie et sympathique, cynique et mortifiante quelques autres fois.
Quelle place occupe l’Afrique, et plus précisément le Sénégal, dans votre imaginaire littéraire ?
Je suis un écrivain du coin de la rue, qui invente tout sauf ses lieux. Ils sont réels, eux, et restitués dans leur plus vive netteté, de telle sorte que le lecteur qui les connaît, les reconnaît là, du premier coup. Il en est ainsi parce que je suis quelqu’un qui ressent particulièrement les lieux, et aime revenir sur ses pas, s’émouvoir de ce qui n’est plus là depuis le dernier passage. Cette disposition fait que mes espaces sont chevillées à ma création, le pays et le continent, bien sûr, qui me sont d’autant plus présents que je les connais vraiment : j’ai parcouru le premier de long en large, et arpente le second d’est en ouest, du nord au sud. L’un et l’autre resonnent en moi, pas uniquement comme spatialités tangibles, aussi comme du pensé. Pour ce qui est de cette dernière dimension, je ne saurais dissimuler que je suis d’un naturel véhément très peu accommandant avec les incantations convenues.
Questions sur l’auteur
Parcours et influences
Pouvez-vous nous parler de votre parcours en tant qu’écrivain ? Comment en êtes-vous venu à la littérature ?
J’ai relativement tardivement publié, mais écrit très vite dans ma vie. S’il faut raisonner cette précocité, elle est le pendant d’un naturel solitaire. Je suis, ai toujours été, un solitaire. Y compris au milieu de la foule. Puisque même reclus dans son monde fermé, il faut malgré tout socialiser, c’est-à-dire être avec l’autre, l’imaginaire prend forme là et vous compose le monde de vivants qui vous parle. Naturellement, et je l’entends bien, ceci est un lieu commun : l’écriture est l’exutoire de plus d’un auteur.
Quels auteurs ou traditions littéraires ont influencé votre écriture ?
J’ai grandi, et ma sensibilité s’est pétrie, dans cet univers conteur, ou conté, en tout cas orchestré et tenu de maîtresses mains par les grand-mères africaines. J’ai adoré entendre les miennes dans ce registre, et ne guérirai jamais de ce que j’ai pris là, sous la peau, entre derme et épiderme. Après, j’ai tout de suite, et beaucoup, été en symbiose avec ce que nos éducateurs restituaient des classiques d’Afrique et d’ailleurs inscrits au programme littéraire des écoles. Mes envies d’écriture viennent de ce fond-là, auquel je rends hommage. Pour l’écriture elle-même, je laisserai à l’observation externe, qui a plus de distance et de moyens que moi, le soin de la décortiquer pour assigner les lectures qui auraient contribué à la faire telle. Je sais seulement que ce narratif excessivement étiré, fait de constructions qui semblent sans fin, qui serpentent tellement longuement qu’elles en deviennent exténuantes, juxtaposant les précisions, apposant les fragments de vie des personnages les uns à la suite des autres, mais dans un continuum où le sens ne se perd jamais, je sais que ces méandres me sont goulûment involontaires.
Vous semblez avoir une sensibilité poétique forte. La poésie est-elle votre premier langage ?
Comme indiqué précédemment, oui, historiquement, j’ai d’abord écrit de la poésie, et en étant très jeune, preuve sans doute qu’il s’agit là d’une sensibilité fondamentale, qui affleure encore dans la création romanesque.
Engagement et vision
Pensez-vous que la littérature peut être un outil de transmission intergénérationnelle ?
Oui, cela est vrai. La littérature, orale ou écrite, est un véhicule essentiel de corpus civilisationnels, non seulement entre les générations, mais entre les âges et les époques. Ce qu’il y a de savoureux avec ce véhicule, c’est qu’il transporte aussi les prismes particuliers, j’allais dire l’idiosyncrasie, du sujet qui compose.
Quel rôle attribuez-vous à l’écrivain dans la société contemporaine ?
Ramenant la question à moi-même, je dirai modiquement qu’écrire vrai et sincère, est avant tout le geste de sortir de soi les confusions qui vous encombrent de l’intérieur, pour espérer y voir clair à l’extérieur et, au besoin, pourquoi pas, en guérir. Et les autres dans tout cela ? S’ils se passionnent des sincérités ainsi étalées, tant mieux pour tous. Mais si l’on a juste écrit pour eux, alors je ne sais quoi en penser.
Comment voyez-vous l’évolution de la littérature africaine francophone aujourd’hui ?
Je n’ai plus les mêmes assiduités et ferveurs de lecteur qu’au temps de mes explorations de nos classiques. Je risquerais d’être injuste, dans un sens ou dans l’autre, dans le jugement de la relève.
Questions ouvertes et personnelles
Résonances et réception
Quel retour vous a le plus touché depuis la publication du roman ?
J’ai peu regardé de ce côté depuis, et donc peu retenu de ce qui a pu être dit là, parce que ces retours sont autant d’appropriations personnelles de quelque chose sorti de moi, certes, mais qui, déjà, ne m’appartient plus.
Y a-t-il une scène ou un passage du livre qui vous émeut particulièrement ?
Oui, plutôt plusieurs d’ailleurs. Je reviendrai, par exemple, sur cette séance de nuit, c’est ainsi qu’elle est nommée dans le texte, sur la place du village, où le narrateur fait pénétrer et se produire le virtuose violoniste, après avoir, pour le lecteur, déroulé son biopic, dans une langue dont j’aime beaucoup le souffle. Cette séquence est construite aux confins du réel et de l’imaginaire, de l’histoire et de l’épopée.
Si vous deviez transmettre un seul message à travers ce roman, lequel serait-ce ?
Le message le plus polymorphe et ambigu, mais modeste, qui soit : “Ceci vient de moi, de mes tripes, et sera pour vous, lecteur, ce que vous en ferez.”
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