En ce moment, il prit fantaisie à l’un des
muletiers qui s’étaient hébergés dans la maison
d’aller donner de l’eau à ses bêtes, et pour cela il
fallait enlever de dessus l’auge les armes de don
Quichotte ; lequel, voyant venir cet homme, lui dit à haute voix :
« Ô toi, qui que tu sois, téméraire chevalier,
qui viens toucher les armes du plus valeureux
chevalier errant qui ait jamais ceint l’épée, prends
garde à ce que tu fais, et ne les touche point, si tu
ne veux laisser ta vie pour prix de ton audace. »
Le muletier n’eut cure de ces propos, et mal
lui en prit, car il se fût épargné celle de sa santé ;
au contraire, empoignant les courroies, il jeta le
paquet loin de lui ; ce que voyant, don Quichotte
tourna les yeux au ciel, et, élevant son âme, à ce
qu’il parut, vers sa souveraine Dulcinée, il
s’écria :
« Secourez-moi, ma dame, en cette première
offense qu’essuie ce cœur, votre vassal ; que
votre aide et faveur ne me manquent point dans
ce premier péril. »
Et tandis qu’il tenait ces propos et d’autres
semblables, jetant sa rondache, il leva sa lance à
deux mains, et en déchargea un si furieux coup
sur la tête du muletier, qu’il le renversa par terre
en si piteux état, qu’un second coup lui eût ôté
tout besoin d’appeler un chirurgien.
Cela fait, il ramassa ses armes, et se remit à marcher de long
en large avec autant de calme qu’auparavant.
Peu de temps après, et sans savoir ce qui
s’était passé, car le muletier gisait encore sans
connaissance, un de ses camarades s’approcha
dans la même intention d’abreuver ses mules.
Mais, au moment où il enlevait les armes pour
débarrasser l’auge, voilà que, sans dire mot et
sans demander faveur à personne, don Quichotte
jette de nouveau son écu, lève de nouveau sa
lance, et, sans la mettre en pièces, en fait plus de
trois de la tête du second muletier, car il la lui
fend en quatre.
Tous les gens de la maison
accoururent au bruit, et l’hôtelier parmi eux.
En les voyant, don Quichotte embrassa son écu, et,
mettant l’épée à la main, il s’écria :
« Ô dame de beauté, aide et réconfort de mon
cœur défaillant, voici le moment de tourner les
yeux de ta grandeur sur ce chevalier, ton esclave,
que menace une si formidable aventure. »
Ces mots lui rendirent tant d’assurance, que, si
tous les muletiers du monde l’eussent assailli, il
n’aurait pas reculé d’un pas.
Les camarades des blessés, qui les virent en cet état, commencèrent à
faire pleuvoir de loin des pierres sur don
Quichotte, lequel, du mieux qu’il pouvait, se
couvrait avec son écu, et n’osait s’éloigner de
l’auge, pour ne point abandonner ses armes.
L’hôtelier criait qu’on le laissât tranquille, qu’il
leur avait bien dit que c’était un fou, et qu’en
qualité de fou il en sortirait quitte, les eût-il tués
tous.
De son côté, don Quichotte criait plus fort,
les appelant traîtres et mécréants, et disant que le
seigneur du château était un chevalier félon et
malappris, puisqu’il permettait qu’on traitât de
cette manière les chevaliers errants.
« Si j’avais reçu, ajoutait-il, l’ordre de
chevalerie, je lui ferais bien voir qu’il est un
traître ; mais de vous, impure et vile canaille, je
ne fais aucun cas.
Jetez, approchez, venez et
attaquez-moi de tout votre pouvoir, et vous verrez
quel prix emportera votre folle audace. »
Il disait cela d’un air si résolu et d’un ton si
hautain, qu’il glaça d’effroi les assaillants,
tellement que, cédant à la peur et aux
remontrances de l’hôtelier, ils cessèrent de lui jeter des pierres.
Alors don Quichotte laissa
emporter les deux blessés, et se remit à la veillée
des armes avec le même calme et la même
gravité qu’auparavant.
L’hôtelier cessa de trouver bonnes les
plaisanteries de son hôte, et, pour y mettre fin, il
résolut de lui donner bien vite son malencontreux
ordre de chevalerie, avant qu’un autre malheur
arrivât.
S’approchant donc humblement, il
s’excusa de l’insolence qu’avaient montrée ces
gens de rien, sans qu’il en eût la moindre
connaissance, lesquels, au surplus, étaient assez
châtiés de leur audace.
Il lui répéta qu’il n’y avait
point de chapelle dans ce château ; mais que,
pour ce qui restait à faire, elle n’était pas non plus
indispensable, ajoutant que le point capital pour
être armé chevalier consistait dans les deux coups
sur la nuque et sur l’épaule,
suivant la connaissance qu’il avait du cérémonial de l’ordre,
et que cela pouvait se faire au milieu des
champs ;
qu’en ce qui touchait à la veillée des
armes, il était bien en règle, puisque deux heures
de veillée suffisaient,
et qu’il en avait passé plus
de quatre.
Don Quichotte crut aisément tout cela ;
il dit à
l’hôtelier qu’il était prêt à lui obéir, et le pria
d’achever avec toute la célérité possible.
« Car, ajouta-t-il, si l’on m’attaquait une
seconde fois, et que je me visse armé chevalier, je
ne laisserais pas âme vivante dans le château,
excepté toutefois celle qu’il vous plairait, et que
j’épargnerais par amour de vous. »
Peu rassuré d’un tel avis, le châtelain s’en alla
quérir un livre où il tenait note de la paille et de
l’orge qu’il donnait aux muletiers.
Bientôt, accompagné d’un petit garçon qui portait un bout
de chandelle, et des deux demoiselles en
question, il revint où l’attendait don Quichotte,
auquel il ordonna de se mettre à genoux ; puis,
lisant dans son manuel comme s’il eût récité
quelque dévote oraison, au milieu de sa lecture, il
leva la main, et lui en donna un grand coup sur le
chignon ; ensuite, de sa propre épée, un autre
coup sur l’épaule, toujours marmottant entre ses
dents comme s’il eût dit des patenôtres.
Cela fait,
il commanda à l’une de ces dames de lui ceindre
l’épée, ce qu’elle fit avec beaucoup de grâce et de retenue, car il n’en fallait pas une faible dose
pour s’empêcher d’éclater de rire à chaque point
des cérémonies. Mais les prouesses qu’on avait
déjà vu faire au chevalier novice tenaient le rire
en respect.
En lui ceignant l’épée, la bonne dame
lui dit :
« Que Dieu rende Votre Grâce très heureux
chevalier, et lui donne bonne chance dans les
combats. »
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