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INTERNATIONAL | Francophonie & Diplomatie | Entretien avec Philippe Cantraine – Entre Récits, Mémoire et Fiction

Parce que L’alphabétisation n’est pas simplement l’apprentissage des lettres. C’est l’entrée dans une conscience du monde, une capacité à nommer, à penser, à résister.
Dans cet échange profond et engagé, Philippe Cantraine revient sur son parcours diplomatique, son attachement à la Francophonie, et sa vision de l’éducation comme acte de liberté. Il évoque les défis de l’Afrique, les promesses de sa jeunesse, et la nécessité de réconcilier savoirs traditionnels et modernité. Une parole rare, lucide et poétique.
Une parole francophone pour l’Afrique – Dialogue avec Philippe Cantraine

Diplomatie, langue et mémoire : Quêtes et combats d’un homme de lettres

À l’occasion de la Journée internationale de l’alphabétisation, GMSavenue a eu le privilège de s’entretenir avec Philippe Cantraine, écrivain, diplomate et penseur francophone dont la trajectoire intellectuelle et politique traverse les continents et les disciplines.

Né à Renaix, en Belgique, dans une famille marquée par la résistance, Cantraine a consacré sa vie à la défense des cultures, des langues et de l’éducation, que ce soit à travers ses fonctions diplomatiques — de Québec à Dakar en passant par Rome et Paris — ou par ses œuvres littéraires saluées par des figures comme Léopold Sédar Senghor.

Le lien de quelques unes de ses publications chez L’Harmattan :

https://senegal.harmattan.fr/index.asp?navig=auteurs&obj=artiste&no=35316

Philippe CantraineL’Afrique, la langue et l’avenir

Dans cet entretien, il revient sur son ouvrage riche de nombreuses publications. Un cadre idéal marqué par les enjeux contemporains de l’éducation, le rôle de la Francophonie dans la transmission du savoir, et la place de l’Afrique dans le grand récit mondial.

Entre mémoire, engagement et poésie, Philippe Cantraine nous invite indirectement à repenser l’alphabétisation non comme une simple compétence, mais comme une conquête de dignité et de liberté.

🎙️ Entrez dans la conversation avec un homme qui a fait du mot un outil de diplomatie, de résistance et d’espérance.


Notice biographique & bibliographique

Philippe Cantraine, diplomate et homme de lettres –

Né à Renaix, le 28 avril 1954, dans une famille de résistants du pays des Collines. 

  • Etudes de philologie romane (ULB, 1977),
  • Philologie espagnole (ULB / Cologne, 1979),
  • Philologie italienne (ULB, 1981),
  • Philosophie (Cologne, 1981).

Carrière diplomatique

  • Délégué Wallonie-Bruxelles : Québec, ouvre la première Délégation Wallonie-Bruxelles en 1982-83 ; ouvre Rome, 1988 à 1993 ; ouvre Varsovie, 2002 à 2004.
  • Conseiller à Paris, de 1996 à 2000, pour l’Ocde et l’Unesco (membre du Bureau du Groupe des Ambassadeurs francophones ; 
  • Rapporteur de la Commission Culture et Communication de la 29è session de la Conférence générale de l’Unesco). 
  • Conseiller à la Délégation Générale près l’UE sous la Présidence belge de l’Union européenne de 2001.
  • Directeur WBI en charge du Multilatéral mondial (2004-2008). 
  • Conseiller au Cabinet du Secrétaire général de l’Organisation Internationale de la Francophonie, S.E.M. Abdou DIOUF (novembre 2008 – novembre 2014). 
  • Directeur de Cabinet (décembre 2014 – février 2015).
  • Conseiller de SE. Mme Michaëlle JEAN jusqu’à l’été 2015.
  • Administrateur représentant le Secrétaire général aux Conseils d’administration de l’Agence universitaire de la Francophonie et de l’université Senghor d’Alexandrie d’Egypte.
  • Conseiller en charge de l’action conjointe de la Francophonie avec l’Onusida.
  • Rédacteur des Rapports du Secrétaire général de la Francophonie aux Chefs d’Etat et de gouvernement (Kinshasa 2012 ; Dakar 2014).

De septembre 2015 à juin 2018, 

  • Délégué général de la Wallonie et de la Fédération Wallonie-Bruxelles à Dakar pour l’Afrique de l’Ouest (Sénégal, Bénin et Burkina Faso).
  • Titulaire de la médaille Senghor de la Francophonie.

Adresse postale : 28, square Marie-Louise, 1000 Bruxelles (Belgique).


Entretien avec Philippe Cantraine

Entre récits, mémoire et fiction

I. Sur son identité et son parcours

Pouvez-vous nous parler de votre parcours personnel et intellectuel ? Qu’est-ce qui vous a conduit vers l’écriture ?

Avez-vous une formation littéraire ou votre rapport à la littérature s’est-il construit de manière autodidacte ?

Comment définiriez-vous votre style d’écriture : réaliste, satirique, historique, introspectif ?

Je suis issu d’un milieu lettré. Feu mon père, professeur de français, était lui-même auteur. Plus original, il était fils de paysan de la Wallonie picarde tandis que ma mère venait d’une famille de moyenne bourgeoisie urbaine de Flandre. Je suis donc issu d’un croisement. Et dépositaire d’une mémoire héroïque et dramatique : mon grand-père avait fait les tranchées de 14 et, venue la seconde guerre mondiale, toute la famille paternelle était résistante, mon père en tête. L’école où j’ai été élève jusqu’à 16 ans dans un univers ouvrier, celui du bassin carrier aux portes de Tournai, avait une vue imprenable sur le champ de bataille de Fontenoy, m’entraînant dans des rêveries sans fin  à la Victor Hugo…

J’écris depuis l’âge de 13 ans et, malgré ma passion confirmée pour la nature et la géologie, l’histoire et la géographie, celle-ci déterminant parfois le cours de l’histoire, j’ai fait des études de lettres françaises et de linguistique à l’université libre de Bruxelles, complétées par l’étude des lettres espagnoles et italiennes ainsi que la philosophie en Allemagne. Ma formation littéraire s’est avérée ainsi assez complète, mais sans m’étouffer. Ma poésie et, plus tard, ma prose ont poursuivi leur cheminement sans subir trop d’influences durables, la curiosité d’esprit reprenant tôt ou tard le dessus. De la formation classique assimilée, il m’est resté une fascination pour la dramaturgie de l’humain, et sans doute « le lexique qui épouse la richesse du monde », « la syntaxe qui sait dire la justesse des sentiments » qu’un critique voudra un jour déceler chez moi. La Belgique et ses auteurs m’ont appris une certaine forme d’humour, et invité au partage du réalisme magique et du surréalisme que j’ai revisités à la lecture des auteurs latino-américains et en voyageant. Quant à l’investigation historique et géographique, à tout âge elle a fait vivre mon imaginaire à la condition de ne pas prendre à la légère les sources et les faits, exigence redevable à mes études et aux époques où des universités allemandes (Cologne et Greifswald) m’accueillirent comme collaborateur scientifique.

 II. Sur Dames, Fous, Tyrans et Cavaliers

Ce titre évoque à la fois l’univers du jeu d’échecs et des figures humaines puissantes ou ambivalentes. Quelle est la symbolique derrière ce choix ?

Les récits et nouvelles de ce recueil semblent explorer des figures contrastées. Quels types de personnages y mettez-vous en scène ?

Y a-t-il un fil conducteur entre les récits ou s’agit-il d’un kaléidoscope de situations humaines ?

Comme le développe la 4è de couverture qui fait office de postface au livre (à laquelle je ne changerais pas une ligne), le jeu est symbole du monde. La parenté entre jeu cosmique et jeu humain a été théorisée par le philosophe allemand Eugen Fink qui voit ici un jeu sans joueur où l’homme apparaît comme joueur et jouet. La possibilité du jeu comme une modélisation du monde, voire son expression originaire, pointe toujours à travers la réalité comme elle s’affirme à travers ces fondamentaux que sont l’art et le mythe ou la religion qui symbolisent objectivement les aspirations de l’homme…

J’ai retenu cette idée-force que les hommes joueurs dans ce monde sont également joués et l’ai poussée vers ses conséquences. Les personnages de mes nouvelles sont tous des victimes, qu’il s’agisse d’un projet qui les habite, d’un état dont on ne pourra sortir, de l’amour ou d’un autre sentiment, d’une pandémie… Leur liberté se voit même acculée, par les processus qu’ils croient maîtriser et les événements qui les entraînent, à sortir du jeu, chacun pour son erreur, sa folie ou son désordre. Vous aurez noté peut-être que, dans l’hypothèse d’un jeu qui soit jeu d’échecs, le rapport de forces, inhérent à  la confrontation,  nécessairement s’invite, impliquant que, tel un commandeur, derrière le roi s’annonce le tyran. Vous aurez peut-être noté également que, dans le titre, il manque une pièce du jeu : la tour, soit que la main de l’adversaire l’a déjà saisie avant lecture, chose improbable et arbitraire, soit que l’auteur du livre s’identifie à cette tour, pour une posture hors champ, mais rien qu’une posture, comme on se met hors jeu pour mieux observer le ballet sur le théâtre de l’échiquier… 

 III. Sur Les Gens de Saint-Josse

Ce titre suggère un ancrage local, peut-être autobiographique ou sociologique. Quelle est la genèse de ce livre ?

Saint-Josse est-il un lieu réel, symbolique, ou les deux ? Que représente-t-il dans votre imaginaire ?

À travers ces “gens”, avez-vous voulu dresser un portrait de la diversité sociale, culturelle ou générationnelle ?

Il s’agissait ici pour moi d’écrire d’un livre à clé, un récit, une forme de relation englobante plutôt qu’un roman à l’intrigue complexe qui m’aurait lié les mains. Saint-Josse est la plus petite commune (municipalité) de la région bruxelloise, en Belgique, et c’est aussi celle dont les habitants sont les plus pauvres du pays. Saint-Josse a ceci de remarquable que sa population, largement immigrée, totalise plus de cent-vingt nationalités différentes aux activités professionnelles diverses. Saint-Josse, c’est Babel. Je lui ai donc consacré un livre sur fond de fait divers autour d’un crime pervers débarrassé incognito d’une trace encombrante dans un parc situé juste aux portes de la ville, jetant sans preuves un injuste soupçon sur la population. Ce récit qui touche au polar s’interroge sur l’émoi suscité et les préjugés à l’œuvre. Du polar, il sonne en quelque sorte aussi le glas car le commissaire enquêteur, personnage haut en couleur, se montrera plus lent à résoudre l’énigme du crime que la police scientifique également amenée à enquêter mais disposant de moyens plus rapides et plus sûrs que les pouvoirs de déduction d’un Maigret ou d’un Columbo, policiers ayant fait les délices d’une autre époque. Autre dimension du livre, Les Gens de Saint-Josse a été écrit durant les longs mois de confinement liés à la pandémie de Covid-19 en Belgique, contexte de dégradations des us et de petites incivilités dans lequel s’insère le fait divers dont il est question dans le livre. Sous cet angle, la « souillure » abandonnée dans un parc urbain notoirement tenu pour un exemple en matière de préservation de la nature et de la faune sauvage devient emblématique de la propension des hommes à « salir leur nid »…

IV. Sur Le Jour du Débarquement de la Flotte Américaine

Ce roman semble évoquer un événement historique ou fictif à forte charge symbolique. Quelle est l’origine de cette histoire ?

Le débarquement est souvent associé à des bouleversements. Que signifie-t-il dans votre récit : invasion, libération, chaos ?

Comment avez-vous articulé la fiction avec des éléments historiques ou géopolitiques ?

 Cette histoire est de pure invention. Mais la vocation auto-proclamée des USA d’être les gendarmes du monde, à l’époque en tout cas, et où que ce soit, n’aurait-elle pas pu la rendre plausible ? Les manœuvres sécuritaires de « soldats blancs » aux frontières du Sénégal ne pouvaient-elles suggérer des manœuvres en mer d’autres soldats étrangers ? Toutes les métropoles de tous les pays ne vivent-t-elles pas aujourd’hui sous la menace de bombes ? Que se passerait-il si l’improbable ou l’infondé se réalisaient ? Si l’impensable était pensé ? L’imagination m’a porté ici vers une fable politique, un roman dystopique, une peinture sociologique, et ce canular dans lequel, un soir mémorable, le JT de TV5Monde lui-même a fait mine de croire, facétieux…

L’irruption d’une flotte imposante à l’horizon des côtes sénégalaises, par quoi cette histoire commence, est un clin d’œil littéraire à la caméra du long-métrage de Darryl F. Zanuck, dont les spectateurs qui l’ont vu n’ont pu oublier la façon dont apparaît soudain la flotte alliée au petit matin du jour J. A ceci près que, dans mon roman, le débarquement a lieu, non pas au point du jour, mais quelques minutes à peine avant minuit. Le livre porte ainsi sur les événements de la journée qui précèdent et y conduisent, et traite le chaos général sur un mode à la fois tragique et burlesque atténuant le ressenti brutal des faits. L’imaginaire devient le lieu où représenter et commenter le réel au travers de séquences ponctuées par les explosions. Quant à la parabole mise en abîme du court destin politique de Mame Fatou Diop, « la Kilifa », ministre du gouvernement morte ce jour-là sous une bombe, ce récit gigogne est le fruit de l’imagination de l’auteur conjuguée à sa fréquentation professionnelle des enceintes publiques et des organisations internationales. Elle renvoie à une réalité de tout temps bien réelle qui réside dans le rôle exercé par des femmes de pouvoir dans la vie publique, a fortiori à notre époque et en régime hyper-présidentiel. Mais, en dépit de sa forte connotation d’actualité, le livre se tisse également autour de valeurs traditionnelles. Les faits et gestes de son (anti-)héros tissent le fil du récit, dressant le portrait d’un jambaar d’aujourd’hui dans un déroulé héroïque imprégné du réalisme magique dont est familière la prose que j’écris.

V. Sur son processus créatif

Comment naissent vos textes : à partir d’un personnage, d’une image, d’un fait réel ?

Avez-vous une routine d’écriture ou écrivez-vous par fulgurances ?

Quelle place accordez-vous à la documentation, à la recherche, dans vos récits ?

Mes textes naissent le plus souvent à partir d’un personnage que caractérise une certaine liberté d’être et de pensée, un humaniste contraint d’évoluer « dans le système » et d’en subir les contraintes, l’ordre et ses conséquences. Du mal-être naîtra un récit relié aux vicissitudes de l’époque ou à la mémoire historique où s’affirmeront les valeurs défendues par notre Don Quichotte là où se construit ce qui le déstabilise, versant parfois dans les marges de l’excentricité. Il n’y a, de par cette tension, ni routine d’écriture possible, ni fulgurance, c’est le protagoniste qui souffle à l’auteur : « Moi, à ta place, je ferais ceci, j’irais par là… », révélation d’une « chevauchée » à quoi une lecture ou une idée du moment proposent un chemin dans une direction inédite à ce stade, et que l’écriture va mettre progressivement en forme sans que l’auteur sache nécessairement où il va.

 VI. Sur les thématiques récurrentes

Vos titres suggèrent des tensions entre pouvoir, folie, mémoire et territoire. Est-ce une constante dans votre oeuvre ?

Quelle est votre manière d’aborder les rapports humains : par l’ironie, la tendresse, la critique ?

Pensez-vous que la littérature peut être un outil de déconstruction ou de réconciliation ?

Pouvoir, folie, mémoire et territoire résument bien mon œuvre. J’aurais juste une réserve pour ce dernier mot : « folie » tout comme « pouvoir » tendent bien à en appeler à un territoire, ce qui montre le voisinage inquiétant de ces termes. En revanche, « mémoire » en appellerait plutôt à « terroir ». Dans un « terroir de la mémoire », je me sens tout-à-fait réconcilié tandis que la critique peut s’en prendre, rigoureuse et ferme, au pouvoir. Tout le reste se joue sur une tendre ironie, et, faudrait-il ajouter, sur une compassion. C’est pourquoi la littérature est ambivalente : elle déconstruit pour comprendre ; elle expose (plutôt qu’elle n’explique) pour réconcilier.  

VII. Sur la réception et les lecteurs

Comment vos livres ont-ils été reçus par le public ou la critique ?

Avez-vous eu des retours marquants de lecteurs qui vous ont surpris ou touché ?

Quel type de lectorat imaginez-vous ou espérez-vous atteindre ?

 Les messages positifs ne manquent pas mais ne font pas d’un auteur discret un auteur à succès. Mes lecteurs sont des aficionados, « happy fews » sensibles à ce à quoi ils trouvent de l’attrait ou du talent. Impossible donc, en dépit du propos humaniste de mes ouvrages (que complètent deux amples romans et des recueils de nouvelles parus en Belgique, et une pièce de théâtre consacrée à Toussaint Louverture), de me poser en maître à penser.

Par eux-mêmes, les retours peuvent souvent être éclairants. Tel me dit avoir ouvert le livre sans y penser et y être resté accroché. Tel y voit l’influence du roman américain. Tel souligne, d’un ouvrage à l’autre, la singularité de mes protagonistes, le relief de leur comportement. Tel apprécie « les cavalcades de l’imaginaire ». Un critique souligne des récits « bien composés », « inattendus » et « toujours très vivants », que, remarque intéressante, il qualifie de « sérieusement loufoques ». Je n’échappe pas toujours au reproche d’écrire des livres d’abord difficile.

 VIII. Sur ses projets et sa vision

Travaillez-vous actuellement sur un nouveau projet littéraire ?

Envisagez-vous d’explorer d’autres genres : théâtre, poésie, essai ?

Quel regard portez-vous sur la littérature contemporaine francophone ?

La poésie est le genre par excellence qui s’impose en Belgique. C’est un genre  gratifiant. Depuis trois ans, j’ai opéré un retour vers la poésie, que j’avais commencé à pratiquer très tôt et qui a eu l’exclusivité jusqu’en 2005, année où je commence à aborder les autres genres existants. Sur les 21 ouvrages que j’ai publiés, 10 sont des recueils de poésie, lesquels ont pour la plupart été primés. Outre 1 pièce de théâtre, 5 romans et 4 recueils de nouvelles, vient un essai, « Le Correspondant de paix ».

Par ailleurs, depuis mes débuts jusqu’à aujourd’hui, bon nombre de recensions et d’articles touchant à des sujets divers ont été publiés en revues, en particulier la série consacrée au mythe de Spartacus en tant que thème dans les littératures européennes.

Pour ce qui concerne mon opinion concernant la littérature contemporaine francophone, ma position est la suivante :

1) ce n’est plus une littérature exclusivement française, mais francophone, et c’est un mieux.

2) Son évolution comme son déploiement restent toutefois très étroitement tributaires des institutions, des décideurs et des éditeurs parisiens, centralisme qui s’explique historiquement mais conduit à un étouffoir pour les petites maisons éditions, un tribunal pour les modes et les choix littéraires, un marqueur du conformisme pour la pensée.

3) Le droit d’écrire appartient à chacun. Quoi de plus beau qu’une civilisation où chacun trouverait quelque chose de vrai et de puissant à dire ?

Cependant, la littérature française d’aujourd’hui, poésie exceptée, à mes yeux, souffre de trois maux : l’écrit autobiographique de ceux qui, peu imaginatifs, estiment suffisant de parler d’eux-mêmes. J’y vois l’effet de l’hyperconsumérisme qui affecte jusqu’à l’édition ; la langue se prenant pour son propre objet ou la littérature se prenant elle-même pour objet de littérature ; le resserrement des thèmes et les tendances lourdes de la thématique : écrire fait matière de tout, tout thème repris a sa valeur, mais sa valeur littéraire attend plus que réclamer réparation ou raconter son tribut au Père ou à la Mère.

4) Il appartient donc aussi aux marges de faire connaître leurs différences par rapport au centre, à la métropole. Or, déconvenue, le provincialisme, l’intimisme ou les modes locales guettent ceux qui écrivent au pays. Quant aux auteurs périphériques adoubés par Paris et ses maisons d’édition, s’estimant reconnus, ceux-ci ne sont pas tentés de se démarquer. Ou, à l’inverse, restés sensibles à leurs origines, ils forcent le trait et versent dans le pittoresque et les rappels d’identité sans quoi ils se verraient reprocher leur éloignement.. 

5) Il y a plus d’espoir dans les œuvres traduites des langues étrangères, les filtrages et les horizons étant plus nombreux et divers.

6) La littérature française souffre encore de deux autres maux qui sont ceux mêmes de la société française d’aujourd’hui : la contagion de la dramaturgie médiatique et de l’écriture journalistique ; le divorce existant entre des sociétés contemporaines jusqu’il y a peu prétendument pacifiées et désormais « la perte de crédit moral des formes les plus civilisées de la vie » (Fabrice Luchini dans « Alice et le maire » (1919) de Nicolas Pariser…


Philippe Cantraine Né en 1954, Philippe Cantraine est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages de prose, poésie et théâtre, des nouvelles et des romans.

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Pour GMSavenue.com

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