I. Le Seuil et la Fissure : Pour une poétique du devenir
Certaines choses ne s’annoncent pas par le fracas de la rupture, mais par le glissement imperceptible d’un monde vers un autre, comme ces failles tectoniques où s’engouffre la lumière. Lire Ornella Pacchioni, c’est accepter d’emblée de fouler une terre instable, un archipel d’images où la mémoire s’effiloche et se recompose au gré d’un souffle organique. Avec son recueil L’Année de l’ourse, l’autrice, plasticienne et cinéaste signe un texte majeur qui refuse les assignations étanches pour embrasser l’incertitude féconde de l’entre-deux.
Dans l’histoire des formes littéraires, la transition de la prose vers le poème a souvent été pensée comme un repli ou une élévation mystique. De Rainer Maria Rilke traçant dans ses Cahiers de Malte Laurids Brigge le passage de l’observation urbaine à la ferveur des Élégies de Duino, jusqu’à la trajectoire d’inlassable traversée des genres chere à Susan Sontag, la création artistique exige parfois de briser le réceptacle de la prose narrative.
Chez Ornella Pacchioni, l’écriture ne relève pas d’une décision formelle abstraite ; elle surgit d’un impératif vital, d’une physique de l’existence où la parole s’incarne. À l’instar des recherches transdisciplinaires de la Central Saint Martins School de Londres où elle a aiguisé son regard, son art refuse la frontière arbitraire entre la forme plastique, le plan cinématographique et le vers poétique.
Le titre même du recueil, L’Année de l’ourse, résonne comme une promesse mythologique et zoologique. L’ourse est cette figure totémique de l’hivernation et de la résurgence, l’animal chtonien par excellence qui s’enfonce dans les profondeurs de la terre pour y opérer sa propre métamorphose. On pense à Ovide et aux Métamorphoses, où Callisto, changée en ourse par la jalousie céleste, devient la constellation qui veille sur la nuit des hommes. L’ourse d’Ornella Pacchioni participe de ce même mouvement : elle est l’archétype de la traversée des ténèbres, le corps qui endure le froid de la chrysalide pour réapparaître réinventé, prêt à affronter l’éclat du monde. brûlés) étalonnage argenté)
II. L’Écologie de la cendre : Réparer le monde brisé
Dans une époque saturée de discours auto-référentiels et de narrations du moi découpées pour l’étalage marchant, la poésie d’Ornella Pacchioni opère un carottage profond dans le sous-sol de l’expérience collective. Ses textes ne cherchent pas à bâtir un sanctuaire préservez de la douleur du siècle ; ils s’exposent délibérément à la blessure, au chaos et à la ruine. Lorsqu’elle évoque ces séquoias brûlés dont les troncs calcinés laissent sourdre une pousse d’un vert acide et indomptable, l’autrice rejoint les méditations fondamentales sur la résilience du vivant.
« Amenez-moi aux ravages, aux glissements, je veux voir comme le vert pousse sur la cendre noircie… »
Cette posture rappelle l’éthique de la vulnérabilité développée par Maggie Nelson dans The Argonauts ou l’activisme poétique d’Audre Lorde, pour qui le poème n’est pas un luxe bourgeois mais une nécessité d’existence, une forge où le minerai de la souffrance se transforme en outil de libération. Marcher parmi les séquoias calcinés, c’est adopter la posture du voyageur de Caspar David Friedrich, mais un voyageur défroqué de son romantisme contemplatif, contraint de poser ses mains nues sur le charbon encore chaud. Il ne s’agit pas d’esthétiser le désastre, mais de constater la puissance d’obstination de la vie.
Cette dialectique de la brisure et du réassemblage évoque également la tradition séculaire du Kintsugi japonais, où les fêlures d’une céramique brisée sont soulignées à l’or pur, transformant l’accident en marqueur de beauté et de dignité. Chez Pacchioni, les fissures identitaires ne sont pas des lacunes à colmater, mais des espaces d’incubation où la lumière circule. La métaphore de la constellation, récurrente dans l’entretien, renvoie à ce geste cosmique qui consiste à relier des points isolés dans la nuit pour former une figure intelligible sans jamais abolir le vide qui les sépare.
| Concept Poétique | Ancrage Philosophie & Littérature | Manifestation dans l’œuvre d’Ornella Pacchioni |
| La Ruine Fait Récit | Walter Benjamin (Thèses sur le concept d’histoire) | Les paysages urbains zébrés de racines, la cicatrice devenue paysage. |
| Le Corps-Chambre | Virginia Woolf (Une chambre à soi) | Le corps comme “maison-rivière”, réceptacle et fluide à la fois. |
| L’Entre-Deux / Queer | Eve Kosofsky Sedgwick, Paul B. Preciado | Refus de la catégorisation fermée, fluidité des identités et des formes. |
| L’Écopoétique Sismique | Marie Howe, Édouard Glissant (Poétique du Tout-Monde) | Le monde perçu comme un corps souffrant et vibrant (“the beautiful body of the world”). |
III. Le Cinéma comme rythme, la Poésie comme lumière
Comment le cinéma et la poésie s’articulent-ils dans cette œuvre protéiforme ? Pour beaucoup de créateurs, passer de la caméra à la plume relève du grand écart stylistique. Pour Ornella Pacchioni, ces deux modes d’expression relèvent d’une même pulsion scopique et rythmique. Le poème n’est pas la légende d’une image absente ; il est l’image elle-même dans sa saisie la plus immédiate, arrêtée dans sa course ou propulsée par le montage.
Inspirée par la poésie américaine contemporaine – de la précision cinématographique d’Ocean Vuong à la scansion intime de Marie Howe –, l’autrice aborde la page blanche comme une table de montage. La disposition des vers agit comme une coupe franche, un raccord dans le mouvement ou un plan séquentiel où le regard du lecteur devient l’objectif d’une caméra invisible. Lorsqu’elle parle de l’étalonnage argenté de L’Année de l’ourse, elle ne convoque pas une métaphore filée mais une véritable chimie de la vision : le poème capture la réfraction de la lumière sur la peau, le reflet d’un couteau dans l’herbe haute ou l’éclat mat d’une vitre de building sous la pluie de Paris.
CINÉMA (Le Temps / Le Flux des images)
Le cinéma est ici qualifié avec une lucidité saisissante de « genre le plus espérant mais le plus immature ». Immature par sa volonté de tout embrasser, de vouloir capturer le réel dans sa totalité matérielle et affective au risque de s’y épuiser. Face à cette démesure, la poésie apparaît comme l’instance de la pure présence : elle n’a rien à prouver, elle n’a pas à mobiliser la lourde machinerie du tournage, elle est, tout simplement, dans l’instantanéité de sa révélation.
IV. Organique et Céleste : La chair du texte
On ne saurait comprendre la portée de L’Année de l’ourse sans interroger la place centrale qu’y occupe le corps. Un corps qui n’est ni abstrait ni idéalisé, mais soumis aux exigences de la gravité, de la fatigue et du rythme. L’autrice évoque avec une franchise rare ces sessions d’écriture précédées de courses matinales éperdues, où il fallait épuiser la machine physique pour laisser émerger la clarté du chant poétique. Ce corps-athlète, ce corps-moine, devient le filtre unique par lequel passe la rumeur du monde.
Cette approche somatique de la création littéraire s’inscrit dans la lignée des réflexions d’Antonin Artaud sur le « corps sans organes » ou des propositions de la phénoménologie de Maurice Merleau-Ponty dans Le Visible et l’invisible. Le corps n’est pas devant le monde comme un spectateur devant un tableau ; il est enchâssé dans la chair des choses. Quand une baie sauvage devient une hanche et que les étoiles se lisent comme des grains de beauté dessinés sur le ciel, la poésie abolit la séparation cartésienne entre le sujet connaissant et l’objet observé.

Dans sa pratique pédagogique auprès des adolescents hospitalisés et des adultes allophones, Ornella Pacchioni réactive cette puissance thérapeutique et sensorielle du langage. Faire écrire à partir du toucher, de l’odorat, ou en adoptant le point de vue d’un membre blessé, ce n’est pas seulement procéder à un exercice de style : c’est réapprendre à habiter son propre corps par la médiation des mots. La langue étrangère ou la langue confisquée par la souffrance retrouve sa fluidité dès lors qu’elle se reconnecte à la mémoire des sens.
https://www.editions-harmattan.fr/catalogue/livre/l-8217-annee-de-l-8217-ourse/74049
V. L’Entretien : À la rencontre d’une voix souveraine
L’interview qui suit n’est pas un simple questionnaire promotionnel ; elle constitue le prolongement naturel de l’œuvre d’Ornella Pacchioni. À travers dix questions conçues comme autant de traversées, l’artiste s’y livre sans fard, avec cette générosité grave et lumineuse qui caractérise ses écrits. De la genèse de sa vocation à Londres jusqu’aux détours intimes de L’Année de l’ourse, en passant par sa vision de l’identité queer comme un état d’incontenabilité permanente, chaque réponse claque comme une étincelle née du choc des mots.
Entre l’évocation d’un morceau de Depeche Mode volé sur un iPod et les méditations mystiques sur les rimes symboliques des textes anciens, on découvre une créatrice en perpétuel mouvement, réfractaire aux dogmes et aux étiquettes rassurantes. Une femme qui sait que le secret de la vie réside peut-être dans cette capacité à laisser son cœur se briser, pour mieux en ramasser les fragments au matin et repartir vers la forêt.
Entrez dans cet archipel. Laissez-vous guider par cette voix de sang et d’âme. Il fait nuit, mais sous les pas de l’ourse, la terre commence déjà à trembler de toute sa verte promesse.
Interview Exclusive avec : Ornella Pacchioni
Bonjour Ornella et Merci d’accepter cet échange malgré votre agenda actuellement chargé…
Comment vous décririez-vous et quel a été votre parcours ?
Je me décris comme un être de sang et d’âme avec un intérêt particulier pour la poésie.
Il se trouve aussi que je suis une femme, que j’aime particulièrement ce qui brille, le vent, les cornflakes et la musique.
De manière plus horizontale, je me décrirais comme une femme dont la quête est de tendre vers une vie libre et sensée, répondant à un appel intérieur fort.
Quel est votre parcours globalement des prémices jusqu’à votre niveau actuel ?
Je suis née à Suresnes, attirée par le mystérieux, je décide de devenir artiste, élève médiocre mais très déterminée, j’arrache mon bac avec mention et file à Londres faire la Saint Martins School après un an de classe préparatoires artistiques à Paris.
À Londres, je découvre la passion de créer sans cesse, je découvre aussi des voix anglophones comme celles de Maggie Nelson. Bouleversée, mon expression s’est ouverte, je lie parole et sculpture.
Rentrée à Paris en pensant faire carrière comme artiste plasticienne, je me fais rattraper par la pandémie. J’écris alors mon premier roman. Puis mon second court-métrage. Et ainsi de suite, entre Paris, Copenhague et l’Italie. En parallèle, j’enseigne l’écriture poétique aux adolescents en hôpitaux et aux adultes allophones, c’est une merveilleuse source de vie.
Votre œuvre navigue entre mise en scène, poésie et cinéma. Comment ces trois dimensions dialoguent-elles dans votre processus créatif ?
Je me rappelle très fort la fois où j’ai écouté Wrong de Depeche Mode, j’avais volé l’iPod de mon père, j’avais appuyé sur aléatoire, et tout mon être a vibré. Je parle de musique car c’est cette même quête entre la poésie, le cinéma et la mise en scène. C’est la même question : qu’est-ce qui nous fait battre le cœur, comment se crée une mélodie, comment se maintient une harmonie, que viennent révéler des images contre des sons, qu’est-ce qui est vivant ? J’écris pour créer des images plus que je ne filme pour créer des images. Je filme pour créer du mouvement. Et je fais ça inlassablement.
Ces trois dimensions dialoguent donc sans cesse. Je n’écris pas un film en regardant d’autres films. Souvent j’écris un film en ayant lu de la poésie ou en ayant écouté. J’écris en ayant vu.
Que pensez-vous du cinéma comme genre créatif ?
Je pense que le cinéma est le genre le plus espérant mais le plus immature. (il veut, tout contenir, l’humain, le son, les sentiments, les objets, la parole, le monde ! – et tout ça dans un temps réduit avec une équipe complexe — mais il ne peut pas, personne ne le peut).
La poésie aussi espère mais elle ne désire pas, elle n’a pas besoin de vouloir puisqu’elle est. C’est la plus sage, la plus spirituelle. La mise en scène, elle, se prend pour Dieu, elle rejoue le monde mais si elle est consciente de cela, de ses limites, elle lie des liens humains sincères et déclenche des situations inattendues où vient se loger la vie. Je continuerai à mêler ces pratiques, ils allient mes tendances.
Ces dimensions dialoguent sans cesse. Je n’écris pas un film en regardant d’autres films. Souvent j’écris un film en ayant lu de la poésie ou en ayant écouté. J’écris en ayant vu. Elles sont pour moi indissociables. Mais un recueil de poésie vient souvent après un film. C’est rare que je puisse faire les deux à la fois, faire un film est très dense – écrire de la poésie demande de l’espace.
Après votre premier roman Londres a beau être une ville laide, vous publiez un recueil de poésie. Qu’est-ce qui vous a conduit de la prose romanesque à la forme poétique ?
J’ai toujours écrit des poèmes. Même avant que je ne sache écrire, je les disais à voix haute. Ma première auto-publication est de la poésie. Seulement, le recueil est venu après le roman (dans l’ordre de publication) car il m’a peut-être fallu être confortée dans ma capacité de pouvoir être publiée en prose pour oser concrétiser la forme poétique. J’avais besoin d’un acte ancré dans le monde à ce moment, la prose était cela. Savoir qu’être publiée était possible m’a permis de m’attaquer à l’impossible et y croire.
Mais mes poèmes ont toujours été là, en pile sur le sol de mon appartement, dans mes tiroirs, sur mes murs, dans mes carnets. Je les découpe et je les colle partout où je peux.
L’Année de l’ourse est présentée comme une traversée des âges et des corps. Comment avez-vous pensé cette construction identitaire fragmentée et en mouvement ?
Exactement comme je la vivais. En me recomposant après une crise intérieure. Mais cette crise n’était pas dépressive, au contraire, elle me tendait entre le tout bas et le très haut. J’ai suivi sa direction pour l’écriture. Je crois que L’Année de l’Ourse relate cette évolution de la descente à la montée, de la décomposition à la recomposition, de l’invisible à l’incarné – sans jugement de valeur.
Chaque poème est comme un caillou sur le chemin d’une personne en quête de soi. J’ai pris tous les poèmes que j’avais écrit sur une période précise (de mes 24 à 27 ans). Ils retraçaient naturellement les questions et les évolutions parcourues : de ‘suis-je femme ?’ à ‘je choisi de vivre’. Je les ai mis au sol et j’ai tracé les étapes de chemin.
Vos poèmes cherchent « l’intime dans le collectif, l’animal dans l’urbain, l’invisible dans le visible ». Pouvez-vous nous raconter une image ou une scène qui incarne le mieux cette recherche ?
Un couteau tombé dans l’herbe un soir, brillant dans la nuit. Cette envie de griffer les façades vitrées des buildings. Les routes défoncées par les racines. La femme qui pleure le visage tourné vers la pluie Boulevard Barbès.
Le corps morcelé qui se recompose comme une constellation est une métaphore forte. Quelle place occupe le corps dans votre écriture poétique ?
Une place immense et difficile je dois dire. Pendant l’écriture de L’Année de l’Ourse, je devais aller courir chaque matin, comme une dératée. Je courrais je courrais, je me levais très tôt, je travaillais des heures de suite. J’avais ce rythme de guerrière et de moine. J’avais tant d’énergie à relâcher pour pouvoir écrire clairement. Maintenant c’est différent, je n’ai plus besoin de fatiguer mon corps car il agit pendant que j’écris. En ce moment c’est une maison-rivière. L’idée est qu’il soit à la fois chaise et aigle, c’est-à-dire ancré pour pouvoir s’élever, et retourner à lui-même.
Lors des cours que je donne, nous explorons toujours les sens pour écrire. Nous sentons des choses, nous touchons les yeux fermés, ou même goûtons. Le sensoriel permet d’atteindre des lieux que la pensée ne peut pas, avec douceur et spontanéité nous allons là où notre mémoire intime et collective nous guide. C’est ainsi que se libère la voix. Souvent aussi, je fais écrire du point de vue d’une partie du corps. Pour les étudiants de français c’est une incroyable manière de trouver son chemin à la langue.
Répondre ainsi me fait prendre conscience que je n’investis peut-être pas assez mon corps dans l’écriture. Pourtant il apparait partout entre les lignes. Le corps tient tout. Comme un immense paysage où se balader, il est le lieu de l’infini. Après des années à combattre, j’ai aujourd’hui beaucoup de gratitude pour ce corps qui frissonne et prend le stylo.
En parlant de la nature présente dans toute sa poésie, Marie Howe dit ‘it is the beautiful body of the world’. Le monde aussi a un corps. Si nous regardons ainsi, une baie vraiment est une hanche, et les étoiles les grains de beauté du ciel.
Vous évoquez des « temps rêvés, en suspend » mêlés à des scènes contemporaines. Comment articulez-vous mémoire, rêve et présent dans vos textes ?
Passé et futur font le présent. La mémoire, le rêve, permettent le présent et donc l’écriture. Ils sont liés et interdépendants. Ils s’animent alors dans mes textes ainsi peut-être, en étant ce qu’ils sont. Je ne cherche pas de structures particulières pour créer un effet. Cependant, j’écris souvent depuis ce que je ressens présentement, mon univers étant contemporain, mon inspiration, elle, étant plus ancienne voire mystique, l’articulation se fait ainsi.
Toutefois, lorsque je remarque que je m’éloigne de ce qui m’est présent (la vie quotidienne), je fournis un effort pour revenir ici. En effet, je m’efforce à ce que mes textes restent contemporains.
Parfois, je reçois des éléments en rêves – par exemple l’Ourse, ou ce cortège qui porte le corps d’une femme évanouie vêtue de rouge dans « Tenez cette phrase. »
Récemment, je contemple la mémoire collective. Je refuse cette tendance à l’auto-narration unique qui tend à me faire tourner en rond et en surface, voire qui tend vers se creuser soi-même comme un bloc de pierre, plutôt qu’une riche terre. Il existe cette mémoire complexe, infinie, multicolore, qui se transmet depuis des générations. J’en ai conscience, je cherche aujourd’hui à la porter et à la nourrir.
La mémoire est très importante, mais à condition qu’elle ouvre vers. C’est que je cherche en poésie, l’ouverture vers. Lorsque je lis ou écris, que ce soient des poèmes de mémoire ou de rêves, je cherche cela.
La citation « Marchez dans la forêt des séquoias brûlés… » semble être un manifeste poétique. Quelle croyance ou vision du monde avez-vous voulu refléter à travers ces vers ?
Ces vers me guident, j’y pense souvent, je le développe sous de formes nouvelles ‘amenez moi aux ravages, aux glissements, je veux voir comme le vert pousse sur la cendre noircie’…
Il s’agit d’une éthique d’espoir et de confiance qui se fonde sur l’observation du réel. Maggie Nelson disait un jour qu’on traitait ses écrits de morbides alors qu’elle ne faisait que décrire de la manière la plus réelle un accouchement. Le réel est cruel et violent. La vie contient la mort et pourtant cela ne l’amoindrie pas, ça ne fait que l’accroitre.
Dans certaines traditions, on casse le verre sous le pied de la mariée, c’est pareil : il faut briser pour lier. Il faut brûler pour faire pousser. Il faut mourir pour naître. Il n’y a rien de dramatique, c’est la Vie dans sa plus profonde vérité.
Je suis allée voir les séquoias après avoir eu le cœur brisé, ravagé. Lorsque je marchais dans la forêt de sequoias brûlés, j’ai vu ce vert si tendre, si jeune et si acide pousser sur tous les troncs devenus charbon. J’ai été prise d’un tel respect, d’une telle humilité face à la vie que j’ai eu envie de croire en elle d’autant plus. J’ai alors su que de mon cœur désert allait pousser des forêts aux cimes immenses. Tout cela, je ne l’aurai su sans le témoigner par la nature. Il faut visiter ces lieux comme il ne faut pas se fermer au chaos. Il ne faut surtout pas s’enfermer dans l’apparence d’une beauté ‘parfaite’, du ‘bien’, de la sécurité oppressante. Il faut voir la vie choisir la vie encore et encore pour y croire d’autant plus.
Il y a cette histoire très belle d’un sage qui porte partout avec lui deux papiers dans ses poches. Sur l’un est écrit ‘je ne suis que poussière’, sur l’autre ‘l’univers est fait pour moi’. Les deux ne sont pas seulement possible, ils sont complémentaires. L’un ne vit pas sans l’autre.
Un sage disait ‘je crois que le secret de la vie est de laisser son cœur se briser’. Ce qui est devenu le dernier poème de mon prochain recueil.
après cela
demain
tu ramasseras les fragments
trouveras les racines
les clairières
volcans
PS : Tout de suite après « Marchez dans la forêt / Des séquoias brûlés » vient « Mais revenez ». Cette suite est très importante. Il faut revenir de ces lieux, absolument. Pour en témoigner.
Votre travail explore l’ « entre-deux » et l’« identité fragmentée ». Est-ce une manière de traduire les tensions du monde contemporain ou une expérience plus intime ?
Merci pour cette belle question. Je me dis souvent hermétique à la mode, je suis anachronique, j’ai du mal à me tenir au courant de l’actualité et cela m’attriste parfois. Pourtant je suis une éponge. Comment différencier notre être intime de notre environnement ? c’est impossible. Ces tensions identitaires et de genre sont contemporaines, en effet, mais elles sont aussi anciennes que le premier être !
Adam était homme et femme avant Eve. Nous nous construisons en rapport à l’autre. Avant l’autre nous ne sommes pas un / unique, après l’autre nous sommes deux et alors nous pouvons être un / unique. Cette tension née de l’altérité asymétrique m’obsède, me passionne. Je crois en la mosaïque d’une identité, je vois dans les fissures entre les fragments un espace nécessaire.
Mais lorsque j’écrivais L’Année de l’Ourse, je pensais à ces thèmes de manière plus précise. Je pensais au genre et à l’identité activement. Ces réflexions étaient animées par mes lectures (Audre Lorde, Susan Sontag, Alok Vaid-Menon, Virginia Woolf, Maggie Nelson, Paul B Preciado et j’en passe). Je continue de naviguer ces tensions, je crois qu’elles ne me quitteront jamais.
Je suis heureuse qu’aujourd’hui les questions au sujet du genre et de l’identité soient mises en avant. Toutefois, je veille à ce qu’elles restent des quêtes de vérité intérieure plutôt que des étiquettes de société (même dans leur vocation à libérer). En effet, l’entre-deux comme la fluidité du genre sont des états à maintenir, le but, selon moi, n’est pas d’arriver à une définition nominable de soi. Mais à une identité en constante évolution. Le mot queer a été réinvesti par Eve S. Sedwicck pour signifier ‘qui échappe toute définition’. L’incontenabilité (l’indicible?) de l’être est nécessaire, il faut la maintenir à tout pris dans un monde où la tendance est de s’auto-définir, de se catégoriser et de se vendre comme une marchandise qu’on pourrait mettre boîte.
Que l’être humain ait besoin de se nommer dans la société, certes, mais cela doit être un point de départ, jamais une destination. Le langage ne pourra jamais nous contenir, ni même les mots nous libérer, nous ne pouvons que le pratiquer, le heurter à d’autres et laisser le sens de ces étincelles ainsi choquées dire quelque chose de plus grand que nous.
Certains textes mystiques anciens font cela : ils répètent les même images – au lieu des rimes sonores, ce sont des rimes symboliques – pour que ces images, à force, s’usent, se dépouillent et lâchent un sens tout autre, comme à force de tailler la pierre jaillisse le cours de la rivière. J’aime cette idée que nos limites nous libèrent par ailleurs.
Parlez-nous de la relation que vous entretenez avec le Cinéma…Depuis quand et comment le cinéma a influencé votre manière d’être et d’écrire la poésie ? Y a-t-il une dimension visuelle ou scénographique dans vos poèmes ? Inspiré d’où, de qui ?
Je cherche à créer une dimension visuelle et scénographique dans mes poèmes, j’espère que cela se ressent. La poésie anglophone, voire américaine, m’a ouvert à cela. Ocean Vuong fait ça si bien. On sent la caméra s’enfoncer dans les images, on sent le mouvement de regard. Marie Howe aussi, dans sa manière de donner des vers comme un montage de scènes.
Comme dans le cinéma, il y a de l’écriture dans la poésie, il y a aussi capter des images, des voix. Et puis il y a du montage dans la poésie, je colle les fragments de phrases les uns aux autres, je cherche un rythme. Un poème n’est qu’un montage d’images à la suite des autres. Tout comme pour un film, l’inversion de deux scènes change absolument tout au film. Il y a même de l’étalonnage (travail des teintes de couleurs de l’image d’un film) dans les poèmes ! Par exemple, L’Année de l’Ourse est argentée.
Dans les films, j’ajoute des petits bouts de poèmes partout. Que ce soit en montage ou en voix. Un film doit être un poème sinon c’est un échec pour moi.
Enfin, quel rôle souhaitez-vous que L’Année de l’ourse joue auprès de vos lecteurs : une invitation à l’introspection, un miroir du collectif, ou une constellation ouverte à chacun ?
Une constellation ouverte à chacun, c’est beau, j’aime cela.
Je vous remercie de votre invitation, et d’avoir pris le temps de concevoir ces questions.
https://www.imdb.com/fr/name/nm10006074/


