« Les peuples qui n’ont pas de mémoire n’ont pas d’avenir », écrivait Aimé Césaire, rappelant que l’histoire est une boussole autant qu’une cicatrice.
En convoquant Les remparts de Québec, Daniel Machabée s’inscrit dans une tradition où l’écrivain devient passeur de mémoire, à la manière de Victor Hugo qui voyait dans l’histoire « un écho du passé dans l’avenir ».
Comme Alexandre Dumas, dont l’art du roman historique a inspiré Machabée, il mêle la rigueur des faits à la puissance de la fiction, donnant chair aux pierres et aux voix oubliées.

Entre la poésie qui illumine les récits et la chronique qui vulgarise les événements, Machabée fait résonner les sacrifices des ancêtres avec les dilemmes contemporains du Québec. À l’instar de Pierre Bourgault ou René Lévesque, il rappelle que la mémoire collective est une arme contre l’oubli et une clé pour comprendre notre identité.
Interview avec Daniel Machabée – Les remparts de Québec
1. Votre formation d’historien et votre expérience dans la Reconstitution des débats politiques à l’Assemblée nationale de Québec ont-elles influencé directement la manière dont vous avez abordé l’écriture de Les remparts de Québec ?
Plus ou moins. Bien sûr, faire des recherches sur le terrain, avoir accès aux archives et voir les lieux, tout cela m’a aidé à concevoir la trame historique de mon roman. L’étincelle m’est venue un soir alors que je marchais dans les rues de la vieille ville. Je me suis dit que ça serait bien d’écrire une histoire sur ces rues, ces personnages inertes qui ont été les témoins privilégiés de ces événements. Mais ce qui m’a le plus inspiré, je dois dire, c’est la lecture des romans d’Alexandre Dumas. Sa relation entre l’histoire, les événements et les personnages m’a tout de suite séduit et je l’ai prise comme modèle pour la construction de mon roman.
2. Dans votre mémoire sur la commission Laurendeau-Dunton, vous abordiez la dualité canadienne. Comment ce thème de la dualité se retrouve-t-il, selon vous, dans le récit des années 1759-1760 que vous retracez ?
La dualité canadienne est une chimère que certains intellectuels francophones ont bien voulu croire lors de la création du Canada fédéral en 1867. Dans mon mémoire, j’aborde la problématique de la reconnaissance de cette dualité dans les années 1960, époque où le nationalisme québécois est en plein essor et en pleine définition. La Commission Laurendeau-Dunton devait répondre pour le centième anniversaire de la Confédération au profond malaise de l’inégalité des deux langues officielles sur le plan juridique et politique.
Dans mon roman, l’histoire s’arrête à l’occupation de la ville de Québec par les Anglais. Il n’y a pas de dualité à ce moment. Ce sont des envahisseurs qui ont voulu détruire la Nouvelle-France pour imposer l’impérialisme britannique. Cet événement, qui se termine en 1763 par la Conquête britannique – que j’appelle l’abandon de la France – est terrible pour la population de l’époque. Pendant deux siècles et demi, l’occupant anglais s’est accaparé les ressources et les richesses en maintenant les francophones dans un état de colonie. À plusieurs égards, le gouvernement fédéral d’aujourd’hui agit encore comme un gouvernement colonial envers le Québec.
3. Vous êtes également poète et chroniqueur historique. Comment ces deux sensibilités – la rigueur de l’historien et la voix du poète – se sont-elles entremêlées dans la construction de cette fresque ?
La poésie a toujours été importante pour moi. J’ai été assez productif dans ma vie en écrivant environ 400 textes. Il était naturel que le ton employé dans l’écriture soit mêlé de poésie. En effectuant mes recherches pour le roman, j’ai été étonné de la richesse du langage de l’époque dans les communications. Il faut comprendre également que les gens parlaient un bien meilleur français en 1759. C’est une ode presque lyrique qui décrit le mieux l’esprit de cette histoire.
4. Le livre met en avant des personnages fictifs comme Antoine Dumouchel et Valérie de Neufchâtel, mais aussi la ville de Québec elle-même comme personnage central. Pourquoi avoir choisi cette approche narrative plutôt qu’un récit strictement documentaire ?
Encore là, vous y verrez l’influence de Dumas. Il était important pour moi de présenter certains des vrais personnages qui ont fait l’Histoire. Mais je voulais également construire une histoire d’amour qui mêlait la bravoure du sang colonial et la force de caractère des femmes, dont l’historiographie parle très peu. Plusieurs personnes peuvent reconnaître leurs ancêtres dans ces deux personnages qui, soit dit en passant, n’auront pas une fin heureuse.
J’ai voulu également mettre la ville de Québec en avant-plan car c’est elle qui est au cœur de l’histoire. C’est la capitale de la Nouvelle-France, le berceau de l’Amérique française. C’est ça que les Anglais attaquent : le cœur. J’ai voulu démontrer qu’il n’y a pas que les personnages et la population qui souffrent de la guerre, mais que la ville de Québec est littéralement défigurée.
5. Le siège de Québec et sa capitulation sont des événements marquants de l’histoire nord-américaine. Quelles leçons contemporaines pensez-vous que l’on peut tirer de la bravoure et du sacrifice des habitants de la Nouvelle-France ?
Nos ancêtres ont combattu vaillamment afin de défendre leur patrie. La guerre a fait mal à beaucoup de familles. Les élites bourgeoises, militaires, religieuses et économiques ont été exilées en France après la capitulation de Montréal en 1760. C’est comme si un enfant perdait ses parents. Cela a pris des générations afin de former de nouvelles élites.
Aujourd’hui, peu de gens réalisent les sacrifices des gens de l’époque pour conserver le rêve français. Oui, nous avons survécu culturellement et linguistiquement. Mais de nos jours, la protection du français touche de moins en moins de gens. Il y a une sorte d’abandon tranquille, surtout depuis 30 ans. On aurait intérêt à rappeler aux gens qui nous sommes, que nous ne contrôlons toujours pas toutes nos ressources et nos leviers économiques, que nous avons encore des réflexes du colonisé conquis. On a besoin d’une éducation historique et de figures comme Pierre Falardeau, Pierre Bourgault ou René Lévesque pour réveiller notre esprit combattant d’autrefois.
6. Vous insistez sur le devoir de mémoire dans votre ouvrage. Comment espérez-vous que les jeunes générations, notamment vos élèves au secondaire, s’approprient cette mémoire collective ?
Le devoir de mémoire est essentiel dans l’identité d’un peuple. Tu ne peux pas oublier les traumatismes qui t’ont forgé. Les francophones de la vallée du Saint-Laurent n’ont pas demandé à être conquis et abandonnés en 1763! Ce n’était pas un choix. S’ils avaient eu plus de ressources, l’histoire aurait été écrite autrement.
Dans le cours d’Histoire du Québec, il est important d’enseigner le parcours de résistance, de résilience et de survivance de ce peuple que les Anglais ont voulu effacer. Ils nous ont volé notre territoire et jusqu’à notre identité! (le nom Canadien, le drapeau et l’hymne national). Marcel Tessier disait que les Québécois seraient indépendants depuis longtemps s’ils connaissaient leur histoire. Éduquer les élèves en leur présentant les faits et les événements est un devoir. Ne pas oublier les luttes, les combats, les sacrifices de nos ancêtres pour terminer le travail et devenir un peuple normal comme tous les autres.
7. En tant que chroniqueur historique au Journal des citoyens, vous avez l’habitude de vulgariser l’histoire. Quelles difficultés avez-vous rencontrées pour rendre accessible un épisode aussi complexe et dramatique que celui de 1759-1760 ?
Je n’ai pas eu de difficultés à raconter et écrire mon histoire. Je me suis immergé dans la peau de mes personnages et je connais assez bien le sujet pour ne pas buter sur des problématiques d’écriture. Vous savez, certains éditeurs québécois ont refusé de publier mon roman car il y avait trop de personnages! Je crois que leur rigueur intellectuelle n’est pas assez développée pour la complexité d’une histoire aux multiples personnages.
8. Enfin, si vous deviez résumer en une phrase l’héritage que Les remparts de Québec souhaite transmettre, quelle serait cette phrase ?
Ce roman souhaite transmettre l’héritage de la mémoire collective d’un peuple marqué par la guerre, en rappelant que la chute de Québec n’est pas seulement un événement militaire, mais une épreuve humaine et fondatrice de l’identité québécoise.
On a parlé de :
- « Les remparts de Québec : quand la mémoire devient résistance »
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