Dans l’univers littéraire de Calixthe Beyala, la nourriture n’est jamais un simple détail décoratif. Elle est mémoire, désir, pouvoir. Elle est politique. Ses romans regorgent de plats, de recettes, d’odeurs et de saveurs qui deviennent autant de métaphores pour dire l’Afrique, l’exil, la domination et la résistance.
À travers ses héroïnes, Beyala transforme la cuisine en un langage narratif, où chaque plat raconte une histoire de survie, de lutte et de réinvention.
La cuisine comme mémoire coloniale
Dans Les Honneurs perdus (1996), la nourriture est un marqueur identitaire. Les plats traditionnels camerounais — le ndolé, le poisson braisé, les beignets de manioc — apparaissent comme des symboles de résistance culturelle face à l’uniformisation occidentale. Beyala écrit : « Le goût du ndolé, amer et fort, c’était celui de l’Afrique qui refusait de se dissoudre dans les sauces fades de l’Occident. »
La gastronomie devient ici une métaphore politique : manger africain, c’est se souvenir de ses racines, c’est refuser l’effacement. Les repas sont des actes de mémoire, des gestes de résistance contre la colonisation culturelle.
La table comme scène de pouvoir
Dans Maman a un amant (1993), les repas familiaux sont des scènes de confrontation. Autour de la table, les personnages s’affrontent, se séduisent, se dominent. La nourriture devient un outil de pouvoir : celui qui cuisine, celui qui sert, celui qui mange. Beyala montre comment la cuisine est traversée par les rapports de genre et de classe.
La table est un théâtre politique : elle révèle les hiérarchies, les tensions, les désirs. Elle est un espace où se joue la domination patriarcale, mais aussi la résistance féminine.
La cuisine comme désir et sensualité
Chez Beyala, la nourriture est aussi une métaphore du désir. Dans C’est le soleil qui m’a brûlée (1987), les odeurs de plats se mêlent aux corps, les saveurs aux caresses. La cuisine devient une extension de la sensualité, un langage érotique. Elle montre comment le corps féminin est à la fois nourricier et désiré, comment la nourriture est liée à la sexualité et à la politique du corps.
Comparaisons contemporaines : chefs et écrivains
On peut rapprocher l’approche de Beyala de celle des chefs africains contemporains comme Pierre Thiam (Sénégal) ou Dieuveil Malonga (Congo), qui réinventent la cuisine africaine pour en faire un langage universel. Comme eux, Beyala fait de la gastronomie un outil de revendication identitaire et politique.
Dans la littérature, on retrouve des échos chez Laura Esquivel (Comme l’eau pour le chocolat), où la cuisine est un langage émotionnel et politique, ou chez Chimamanda Ngozi Adichie, qui décrit les repas nigérians comme des marqueurs de mémoire et d’identité.
La cuisine diasporique : Paris et Belleville
Dans Le Petit Prince de Belleville (1992), la gastronomie africaine est transplantée à Paris. Les marchés de Belleville regorgent de produits africains : poissons séchés, épices, manioc. Beyala décrit ces odeurs comme des fragments d’Afrique en exil. La cuisine devient un moyen de recréer la communauté, de maintenir le lien avec la terre d’origine.
Mais elle est aussi un espace de marginalité : les plats africains sont souvent stigmatisés, considérés comme « exotiques » ou « étranges ». Beyala montre comment la gastronomie diasporique est traversée par le racisme et la discrimination.
La cuisine comme métaphore de l’Afrique contemporaine
La gastronomie chez Beyala est une métaphore de l’Afrique contemporaine : riche, diverse, mais traversée par les tensions du pouvoir et de la mémoire. Les plats sont des récits : ils racontent l’histoire coloniale, les luttes identitaires, les désirs intimes. Ils sont des archives vivantes, des poèmes comestibles.
Chez Calixthe Beyala, la cuisine est politique. Elle est mémoire coloniale, scène de pouvoir, langage du désir, outil de résistance. Elle est une métaphore de l’Afrique et de la diaspora, un espace où se jouent les tensions de l’identité et de la modernité.


