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Immigration & Sociétés |ROMAN| “Jusqu’au bout de l’espoir” — Entretien avec l’Ecrivain Abdoul Aziz Gningue

Au seuil de “Jusqu’au bout de l’espoir”, l’immigration cesse d’être une statistique et redevient un chant d’êtres humains en marche. Dans la parole d’Abdoul Aziz Gningue se noue une tension ancienne et nouvelle : celle d’un continent qui a connu l’errance forcée et qui, par la mémoire et la parole, cherche à inventer d’autres destins.

jusqu'au bout de l'espoir

                               

Le roman installe d’emblée l’espace d’un récit éthique où l’espoir n’est ni naïf ni fataliste, mais une vertu active, une discipline patiente qui travaille la chair du monde et redéfinit la dignité collective.

Mise en scène et voix

Gningue construit « Sintiane » comme un théâtre du monde, un village symbolique où se jouent les collisions du cosmopolitisme, de la pauvreté, de la cupidité et de la résistance. Au centre, Mapathé n’est pas simple protagoniste mais principe d’une pédagogie civique : il porte une charte, consolide des habitudes et rivète un projet de société. La fiction n’excuse pas, elle éclaire ; elle met en scène les rapports de force sans se satisfaire de l’anecdote spectaculaire et sans céder à la stigmatisation des acteurs en souffrance !

Éthique du regard et correction des récits dominants

Le roman opère une correction discrète mais décisive des thèses occidentales trop souvent réductrices, refusant la lecture qui enferme les migrants dans la criminalité ou la pathologie et récusant l’idée que l’exil serait toujours renoncement à soi.

L’auteur et pédagogue d’origine sénégalaise Abdoul Gningue replace les actes dans leur contexte historique et moral, dévoilant que l’immigration clandestine est le témoignage d’un désordre global et d’opportunités manquées chez ceux qui partent et chez ceux qui attendent.

L’écriture d’Abdoul Aziz Gningue exige la lucidité sans basculer dans la compassion commode.

Langage et héritage

Le style revendiqué, mélange savant de lettres classiques et d’oralités ouest-africaines, transforme la langue en instrument politique. Les termes populaires, les néologismes et les images gréco-latines composent une langue hybride qui dit la spécificité africaine sans la replier sur le folklore ni l’américaniser. Cette langue est elle-même acte de souveraineté narrative : elle rend audible une mémoire collective et impose une manière d’entendre l’espoir qui est, avant tout, patience structurante et travail sur soi.

Transmission et projet collectif

La charte de Mapathé, objet de controverse dans le livre, est conçue comme dispositif d’émancipation et outil de gouvernance locale. Gningue pose la littérature comme instrument public utile, capable d’alimenter les politiques et d’éclairer les imaginaires. Le roman se fait ainsi « laboratoire de vie commune » : il propose des compromis, met en scène la médiation de l’État, valorise la décentralisation et porte l’idée que la lutte contre l’exil illégal passe aussi par la construction de chaînes de valeur sur les territoires.

Conclusion

Jusqu’au bout de l’espoir est une fable civique d’une portée prophétique : elle réinscrit l’exil dans une trajectoire possible de retour, de reconstruction et de projet. Gningue n’appelle pas à la morale simpliste, il appelle à la lucidité active — une lucidité qui sait défendre la jeunesse contre les mirages, promouvoir la patience comme force, et faire de la littérature le levier d’une souveraineté retrouvée.

GMSavenue salue une vocation littéraire digne des grands prix européens et médiatiques. La générosité dans le long contenu de l’échange a aussi été apprécié.

Lien du livre

https://www.lysbleueditions.com/roman/jusquau-bout-de-lespoir-vaincre-limmigration-clandestine/


INTERVIEW AVEC l’ECRIVAIN ABDOUL AZIZ GNINGUE, DU SENEGAL                


I. Genèse et intention de l’œuvre

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce roman à ce moment précis de votre parcours ?

Il est vrai que je suis à la retraite après 35ans d’expérience dans l’enseignement et l’administration scolaire (26 ans d’enseignement en latin, grec et français aux lycées CHARLES DE GAULLE de Saint Louis et Lamine Gueye ex VAN VOLLEN HOVEN, puis 09 ans comme Principal de collège au Cem Elhadji Mamadou Ndiaye de Ouakam).

Cela m’a permis de prendre du recul par rapport aux réalités de la société et de participer à la réflexion collective en tant qu’intellectuel panafricaniste ou citoyen du monde.

C’est ainsi que l’immigration clandestine, phénomène social polarisant l’actualité nationale et internationale a retenu mon attention et j’ai décidé d’écrire pour livrer ma pensée, au lieu de ressasser les mêmes complaintes comme les autres, s’en désoler en comptant le nombre de morts, se délecter de tout cela comme un fait divers ou bien rejeter facilement la responsabilité aux gouvernants.

Le titre “Jusqu’au bout de l’espoir” évoque une forme de persévérance. À quoi ressemble, selon vous, l’espoir dans le contexte de l’immigration clandestine ?

Le titre du roman “JUSQU’AU BOUT DE L’ESPOIR” n’est pas choisi de manière fortuite.

Le groupe de mots JUSQU’AU BOUT évoque un effort à fournir, une patience pour atteindre ce qui est désiré, une persévérance, une constance dans l’effort qui doit caractériser celui qui doit agir pour vaincre l’immigration clandestine.

J’ai décidé de mettre les VALEURS éminemment africaines comme la PATIENCE, le REFUS DE LA FACILITE, LA PERSEVERANCE, L’ESPOIR, L’OPTIMISME et LA CONFIANCE EN SOI et AU CREATEUR, à la base de toute action salutaire.

Nos ancêtres qui ont cultivé la terre, première richesse pour les humains, l’ont expérimenté et cela se transmet de génération en génération. Il n’est pas question que la jeunesse actuelle s’impatiente, cherche à tout avoir tout de suite après avoir perdu du temps à ne pas se former et s’éduquer…

Dans le contexte de l’immigration clandestine, l’espoir est la patience, l’acceptation d’attendre en toute confiance en soi et au Créateur la récompense à cette attente difficile, à cette livraison personnelle à la volonté du Seigneur, il est l’expression d’un optimisme total qui produit la conviction d’une réponse positive à une attente acceptée comme une sorte de souffrance personnelle pour rejoindre le sens étymologique de patience (patior, pati= souffrir en latin).

Comment avez-vous construit le personnage de Mapathé ? Est-il inspiré d’une figure réelle ou d’un idéal que vous portez en vous ?

Mapathé, personnage principal du roman et Sintiane son village relèvent de la fiction même s’ils sont inspirés du réel quelque part puisque le roman, comme le dit Stendal, est un miroir promené le long du chemin. Il s’y ajoute que le personnage est un possible que l’auteur tire souvent de lui-même.

Ainsi Mapathé est un personnage que j’ai créé et qui est dépositaire de mes idées, de mes intentions pour juguler l’immigration clandestine et proposer une solution, une pédagogie par l’exemple.

Les péripéties du voyage difficile de Mapathé et de ses compagnons de fortune telles qu’elles sont évoquées dans le roman en une sorte de flash-back relèvent de ma documentation ou des récits effroyables d’aventuriers rapatriés ou rescapés miraculeusement de leur odyssée en haute mer, s’ils n’évoquent pas le racisme berbère ou le discours perfide des trafiquants.

Sintiane, ce village en tension, est-il une métaphore d’un territoire plus vaste ? D’un pays ? D’une Afrique en mutation ?

Quant à Sintiane, il est un village idéalisé, presque parfait pour accueillir le projet structurant de Mapathé ; de manière symbolique il rappelle tous les pays prospères d’Afrique qui attirent du monde, des aventuriers de tout acabit et si on agrandit l’image ou exagère le symbolisme, Sintiane est l’Afrique moderne, accueillante et cosmopolite, confrontée à tous les défis.

II. Écriture et style

Vous revendiquez un style libre, imprégné du français d’Afrique de l’Ouest. Quelles libertés vous êtes-vous autorisées dans ce roman ?

Par mon expérience de lecteur ou d’enseignant des langues et littératures anciennes et modernes, j’ai apprécié les choix des auteurs dans leur projet d’écriture, leur liberté d’expression, de style, je dirais même parfois de leur anticonformisme : Ainsi par exemple dans mes cours de français , de littérature africaine j’ai apprécié en poésie comme dans le roman, la liberté d’un Aimée Césaire dans son long poème “Cahier d’un Retour au Pays Natal” face à l’académisme de Léopold Sédar Senghor grammairien auteur de plusieurs recueils dont “CHANTS D’OMBRE”.

Césaire qu’André Breton a révélé au public se particularise par une écriture automatique surréaliste dépourvue de ponctuation, de versification classique, un flot d’images insolites et des mots créés ou savants etc.

Il est comme un révolté de la plume face à la rhétorique senghorienne.

D’autre part dans le roman, un écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma dans son œuvre intitulée “SOLEILS DES INDEPENDANCES” s’est signalé par l’interférence entre l’oralité et l’écrit pour traduire l’imaginaire malinké, la saveur du parler local. Ainsi soleil au pluriel signifie jours, époque.

Les romanciers de la jeune génération se sont signalés également par une certaine audace dans le choix des termes et le traitement de la syntaxe[MG1]  française : la camerounaise Calixthe Beyala s’est révélée aux lecteurs avec une certaine liberté dans l’évocation de réalités érotiques, sexuelles, du corps de la femme. Elle s’est permis une rupture syntaxique entre une proposition subordonnée et la proposition principale lorsqu’elle écrit ceci : si elle sautait par la fenêtre. Elle tomberait.

Une telle phrase n’est pas acceptée par les puristes de la langue qui lui reprocheraient l’utilisation du point entre les propositions à la place de la virgule.

On peut parler de transgression culturelle et syntaxique pour caractériser le style de Beyala.

Mais en ce qui me concerne je n’ai pas voulu aller trop loin en tant que latiniste, me réservant seulement quelques libertés qui semblent se justifier car une langue traduit les réalités du lieu qui la parle et donc forcément elle se trouve exposée aux néologismes, à des déformations ou bien à des emprunts.

Il en a été ainsi avec le latin qui s’était mué en latin vulgaire au contact des dialectes de l’espace gallo-romain durant la colonisation romaine avec César, et la langue a évolué pour donner le français ancien et plus tard moderne.

Avec la colonisation française ou anglaise on en est arrivé en Afrique à utiliser des mots francisés ou anglicisés avec un mot par exemple de l’espace sénégambien comme « boudiouman » signifiant un récupérateur d’objets dans les dépôts d’ordures et qui ne se soucie pas souvent des risques pour sa santé et celle des autres en défaisant et fouillant les tas d’immondices.

Voici quelques termes que j’ai utilisés propres au français d’Afrique : le verbe compétir qui veut dire entrer en compétition. Je précise que ce verbe n’existe pas en français de France même s’il est toléré par le dictionnaire.

Pour traduire les réalités bien sénégalaises, j’ai employé » Cebu jeen » plat national sénégalais à base de riz au poisson, les « trois-normaux » pour désigner la partie de thé au Sénégal, le mot « coxeur » pour dire rabatteur dans les garages à la recherche de passagers.

D’autres mots sont venus s’ajouter à la liste ; il s’agit de « poulet -bicyclette » comme on dit au BURKINA FASO, le déverbal « enjaillement » formé sur le verbe pronominal s’enjailler voulant dire s’amuser en Afrique de l’Ouest surtout en Côte d’Ivoire. etc.

Comment votre formation en lettres classiques et modernes influence-t-elle votre manière de raconter l’Afrique contemporaine ?

J’ai été formé en lettres classiques et modernes et cela ne m’empêche pas en tant qu’intellectuel puriste de la langue française d’écrire en tenant compte des attentes de mes lecteurs, m’adapter à leur goût, plaire par l’histoire racontée, instruire par les idées et susciter la curiosité des lecteurs par mes choix d’écriture, de composition littéraire, quand il s’agit de décrire l’Afrique contemporaine.

C’est ainsi que dans la narration j’ai utilisé des termes propres à la mythologie grecque pour désigner par Dionysos le parrain de la drogue régnant impunément sur tout un empire acquis à sa cause ; le mot odyssée sert à évoquer les aventures de Mapathé et compagnie, l’expression cité-Etat dans la bouche des détracteurs de Mapathé avec sa fameuse charte contestée, renvoie à ces états rivaux de l’antiquité, Athènes et Sparte.

Il s’est agi donc d’écrire un texte qui allie au respect de la syntaxe classique, une ouverture du vocabulaire à la culture populaire africaine et à la culture gréco-latine.

Avez-vous ressenti des résistances ou des attentes normatives dans le monde éditorial face à votre volonté de libérer le roman africain des modèles traditionnels ?

Le monde éditorial, le comité de lecture a respecté mes choix et m’a même félicité pour avoir innové la structure externe du texte avec des unités narratives cohérentes tout en respectant les fondamentaux du roman, le schéma narratif, le schéma actantiel, la focalisation et le temps de la narration.

 

III. Thématiques et tensions

La charte proposée par Mapathé divise profondément la population. Que dit cette division sur les fractures sociales et culturelles actuelles ?

L’aspect cosmopolite de Sintiane fait que de nombreuses personnes de nationalité et de culture différentes se retrouvent sur place si bien que la massification de la population pose d’énormes défis à Sintiane, des défis démographiques, sécuritaires et culturels.

La charte proposée par Mapathé cherche à relever ces défis, à ramener de l’ordre dans ce village jadis aux mœurs pures, à la vie tranquille ; cette charte dérange les gens indisciplinés, les aventuriers sans éducation, sans foi ni loi, les trafiquants menacés dans leurs intérêts sordides et cherchant à diaboliser Mapathé et son projet quand ils parlent de cité -état défiant l’administration territoriale.

La division entre partisans et détracteurs de cette charte s’explique par le choc des cultures entre des individus se retrouvant subitement ensemble, la culture négro-africaine, la culture arabo-musulmane acquise, la culture occidentale, le besoin de liberté et d’ouverture au monde acquis à La mondialisation. Certains ont parlé même de Sintiane comme quartier du gros village planétaire qu’est le monde global ; donc Mapathé n’a pas à dicter une conduite à tenir par une soi-disant charte.

Comment donc sauver la vie commune, le vivre-ensemble de cette polémique ? le sous-préfet est obligé d’intervenir pour créer un équilibre entre les parties.

Le sous-préfet incarne une forme d’autorité institutionnelle. Pensez-vous que l’État peut encore jouer un rôle de médiateur dans les conflits communautaires ?

Oui le sous-préfet, l’Etat peut jouer un rôle de médiateur dans les conflits communautaires.

Le sous-préfet a parlé de gestion de proximité pour réunir chez lui le week-end les gens, les personnes impliquées dans la controverse au sujet de la charte proposée par Mapathé qui a le mérite au moins de produire un outil de gestion collective au village.

Il a montré avec intelligence qu’il y a possibilité de rapprocher Mapathé et les autres contestataires de la charte puisque toutes les idées, tous les avis sur la gestion de la communauté, toutes les propositions pour un meilleur vivre-ensemble sont pris en compte par les autorités dans le cadre de la décentralisation.

Mieux la collaboration avec les forces de défense et de sécurité est souhaitée surtout pour les défis sécuritaires et démographiques

Le roman aborde les défis démographiques, sécuritaires et culturels. Lequel vous semble le plus urgent à traiter aujourd’hui, et pourquoi ?

Le défi sécuritaire parait plus urgent avec la circulation des personnes et des biens dans l’espace CEDEAO, entrainant un déplacement massif de populations aux cultures et idéologies différentes souvent portant atteinte à l’intégrité territoriale des états comme ceux du SAHEL, à la propagation des maladies/

Y a-t-il une scène du roman qui vous a particulièrement bouleversé en l’écrivant ?

L’évocation de la maltraitance des talibés à l’école coranique où se trouve le frère de Mapathé m’a beaucoup touché. Les enfants sont pratiquement abandonnés par les parents dont les visites sont rarissimes voire inexistantes.

Une scène s’est produite devant les enfants médusés : une femme très en colère est venue récupérer son enfant pour maltraitance ; elle s’en est prise aux responsables de ce foyer ardent où les enfants sont comme dans un lieu de punition à la moindre erreur, livrés à la fureur des ainés supposés les instruire. Il fallait voir les autres enfants en larmes quand la femme repartait avec son enfant laissant les autres frustrés et désemparés. Modou le frère de Mapathé posa une question pertinente ; il se demandait quand sa mère viendrait elle aussi le récupérer pour qu’il retourne au village grandir auprès des siens, apprendre un métier et envisager sa vie future d’adulte.

IV. Émotion et transmission

Que souhaitez-vous que le lecteur ressente à la fin du livre : de la colère, de la tendresse, de la lucidité ?

A la fin du livre le lecteur est invité à plus de lucidité, à une prise de conscience…

Ce roman est-il aussi une lettre adressée à la jeunesse africaine ? Si oui, quel message leur transmettez-vous entre les lignes ?

Ce roman contient un message adressé à la jeunesse africaine en quelques mots :

Les jeunes africains doivent revisiter les valeurs qui ont guidé les pas de leurs parents telles que le refus de la facilité pur rejeter l’argent facile de la drogue, de la politique, du moindre effort, du vol pour cultiver l’esprit d’équipe, d’association, réussir et éloigner la jalousie et l’esprit de compétition ; la patience pour résister à la pression sociale qui veut la réussite précipitée immédiate et totale ;l faut prendre le temps d’apprendre un métier, de développer d’autres compétences pour  être polyvalent,s’adapter au monde moderne. Que les meilleurs pilotent les projets pour un partage équitable des richesses

Enfin que tous gardent espoir pour revenir ou rester au pays, identifier les opportunités par localité et se fixer des objectifs dans le cadre d’un projet structurant porteur de chaine de valeurs, attendre en toute confiance les retombées positives.

V. Engagement et avenir

En tant que consultant en expression et communication, comment reliez vous votre travail à votre écriture ?

Mon travail de consultant en expression et communication me donne l’occasion de pratiquer la langue française avec les étudiants et de voir les techniques de communication écrite et orale dans le cadre d’une situation de communication donnée.

Tout le monde sait que les 6 constituants d’une situation de communication incluent le message, le destinateur et le destinataire. L’écrivain étant un émetteur de message est le destinateur d’un message au public, à ses lecteurs, les destinataires.

Cela explique facilement pourquoi je me retrouve dans mon domaine d’activités. L’écriture est donc par essence un acte productif de message, un acte de communication. Il s’y ajoute que l’écrivain est un concepteur de société, celui qui peut penser autrement la société.

Ainsi l’écriture est au service des politiques publiques comme par exemple la gestion des questions migratoires. D’ailleurs dans le roman le sous-préfet a fait de Mapathé un conseiller pour sa gestion de proximité des questions liées à l’immigration.

C’est ainsi que la charte de Mapathé serait un outil non négligeable de décentralisation, de gouvernance locale ; le prochain pas de Sintiane serait d’être érigé en sous-préfecture vu son importance grandissante et la question du vivre-ensemble qu’il faut suivre de près.

Pensez-vous que la littérature peut réellement influer sur les politiques migratoires ou sur les imaginaires collectifs ? Et de vos expériences de lecture, quelle est l’importance de l’espoir dans la littérature africaine ?

L’espoir est important pour la littérature africaine née en 1920 pour suivre la marche du continent depuis la période d’entre les deux guerres mondiales avec la quête d’identité culturelle portée par le mouvement de la Négritude des années 1930 de même que le procès du colonialisme à partir de 1954 pour déboucher sur l’époque des indépendances africaines à partir de 1958/60.

La littérature africaine continue de s’interroger en posant les problèmes de l’Afrique actuelle sur les plans politique, économique et social.   

Quel serait, selon vous, le prochain pas pour faire de “Sintiane” un modèle durable de vivre-ensemble ?

Ce roman que j’ai écrit s’inscrit dans ce cadre pour aborder un problème de société, l’immigration clandestine.

L’avenir de l’Afrique menacée par le mouvement djihadiste n’est pas compromis et avec les ressources humaines, matérielles nous avons les moyens de redéfinir notre sécurité, de participer à la réflexion géopolitique en s’appuyant sur nos ressources convoitées par les Européens qui ne peuvent plus décider à notre place.

Et dans un contexte de décolonisation monétaire et de souveraineté en éveil, la littérature doit être à l’avant-garde de la réflexion prospective, baliser le chemin pour affronter avec optimisme les questions sécuritaires, sanitaires et autres.

Enfin, quel est votre propre rapport à l’exil, au retour, à la reconstruction ?

La première partie de mon roman s’intitule le retour de Mapathé puisque pour moi il est inconcevable que les Africains fassent de l’immigration pour ne plus revenir en Afrique et être prisonniers d’un exil en Europe pour devenir des renégats ,des sans domicile, des ratés, des acculturés sans compter les insultes xénophobes qu’ils subissent sans cesse,

On en a un écho dans la littérature de la migration ,cette littérature que le professeur Jacques Chevrier appelle littérature de la migritude et qui n’envisage pas un retour aux sources de ses personnages.

Moi je défends la thèse contraire pour faire revenir mon personnage principal aux sources de ses ancêtres, à la terre qu’il va valoriser par un projet structurant qui finit par révolutionner la vie au village de Sintiane.

Il va par un pacte social concevoir le vivre-ensemble à partir d’une charte villageoise quoique controversée. Mapathé passe donc de concepteur de projet à concepteur de société.

Pour moi l’exil favorise la réflexion, la méditation, la reconstruction. Mapathé a toujours tiré profit de la méditation solitaire, de l’exil hors du pays pour envisager avec optimisme et confiance les perspectives d’un retour au pays là où les autres voient dans le rapatriement un retour improvisé forcé par les autorités !


{ Jusqu’au bout de l’Espoir } d’Abdoul Aziz GNINGUE

Mots clés & Champ Lexical de l’interview

  1. Jusqu’au bout de l’espoir — Entretien avec Abdoul Aziz Gningue
  2. Sintiane : voix, charte et retour au pays
  3. Mapathé et la pédagogie du retour
  4. Écrire l’immigration sans jugement : conversation avec Gningue
  5. Patience et projet : récit d’une lutte contre l’exil
  6. Quand la fiction sous-tend la politique : Sintiane en miroir
  7. De l’exil au pacte villageois : le roman comme manifeste
  8. Gouvernance, espérance et littérature africaine
  9. Entre Odyssée et charte : la nouvelle cartographie du vivre-ensemble
  10. Paroles de retour : repenser l’immigration clandestine
  11. Langue hybride, mémoire partagée : l’écriture de Gningue
  12. Contre les récits occidentaux : réécrire l’imaginaire migratoire
  13. Mapathé, la charte et l’art de reconstruire la communauté
  14. L’espoir en actes : lecture d’un roman civique
  15. Sintiane, laboratoire de souveraineté narrative
  16. Retour, reconstruction et patience : un entretien essentiel
  17. Le roman comme outil de gouvernance locale
  18. Raconter l’Afrique aujourd’hui : immigration, éthique et langage

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