• Home  
  • Afrique Centrale | iTW avec Bertrand Aoulinsa Troumba : « Transformer l’abondance en souveraineté »
- INTERVIEW

Afrique Centrale | iTW avec Bertrand Aoulinsa Troumba : « Transformer l’abondance en souveraineté »

Dans un monde où l’insécurité alimentaire et les crises climatiques redessinent les frontières de la stabilité, la voix de Bertrand Aoulinsa Troumba s’élève avec force et lucidité.

Juriste de formation, diplômé de l’IRIC – haut lieu de la diplomatie africaine – il a choisi de consacrer son expertise à l’intégration régionale et à la sécurité alimentaire, deux piliers essentiels pour l’avenir de l’Afrique centrale. Originaire du Sahel, marqué par les sécheresses, les conflits et la faim chronique, il transforme son vécu en une mission : penser et agir pour une souveraineté alimentaire durable.

Son parcours, jalonné d’expériences auprès d’organisations internationales et de projets gouvernementaux, témoigne d’un engagement constant à relier les réalités locales aux dynamiques globales.

Dans son ouvrage La FAO face au défi de la sécurité alimentaire, il interroge avec rigueur et passion les paradoxes d’un Cameroun riche en terres arables mais fragilisé par les crises, et propose des pistes concrètes pour bâtir un avenir où l’abondance rime avec justice.

https://www.editions-harmattan.fr/catalogue/livre/cooperation-multilaterale-et-developpement-agricole-en-afrique-centrale/79535

À travers cette interview, Bertrand Aoulinsa Troumba revient sur son itinéraire académique et professionnel, ses expériences de terrain, sa vision de la coopération multilatérale et les leviers indispensables pour renforcer la résilience des systèmes alimentaires africains. Plus qu’un témoignage, c’est une invitation à repenser la sécurité alimentaire comme socle de paix et de prospérité partagée.

Interview avec Bertrand Aoulinsa Troumba.

 

  1. Parcours académique et professionnel
    Qu’est-ce qui vous a conduit, après vos études en droit public et relations internationales, à vous spécialiser dans l’intégration régionale et la sécurité alimentaire ?

Après une Licence en droit public à l’Université de Ngaoundéré, j’ai audacieusement réorienté ma trajectoire vers l’excellence internationale en triomphant du concours ultra-sélectif de l’IRIC , prestigieux pionnier de la diplomatie et des relations internationales en Afrique subsaharienne. Au sein du Département de l’Intégration Régionale et Coopération au Développement, j’ai opté pour la filière Intégration Régionale et Management des Institutions Communautaires, forgeant ainsi une expertise stratégique d’élite.

Originaire d’un creuset sahélien marqué par l’insécurité alimentaire, les assauts climatiques et les vulnérabilités conflictuelles, une passion ardente pour la sécurité humaine m’a irrémédiablement animé. Cette vocation m’a propulsé au rang d’expert en intégration régionale et sécurité alimentaire, où je transmue les défis cruciaux d’Afrique centrale en opportunités innovantes de souveraineté et de prospérité durable.

  • Expériences institutionnelles
    Vous avez travaillé pour des organisations variées comme l’Initiative Sahélienne pour l’Environnement et le Climat, l’UIT et le Programme National de Sécurité Alimentaire. Quelles leçons majeures tirez-vous de ces expériences ?

Chez l’Initiative Sahélienne pour l’Environnement et le Climat (ISECC), j’ai vécu une immersion émouvante auprès des communautés rurales du Mayo-Tsanaga (Extrême-Nord Cameroun), terre martyre où la faim chronique dévore les enfants, les sécheresses calcinent les maigres récoltes, et les conflits armés (Boko Haram) sèment terreur et déplacements massifs.​

Au plus près des paysans, j’ai accompagné leur lutte héroïque : reboisement participatif contre la désertification, agroécologie pour régénérer les sols épuisés, points d’eau salvateurs face aux inondations et sécheresses extrêmes. Leurs regards, gravés par la survie quotidienne, m’ont révélé l’essence humaine de l’action, celui de transformer la résilience collective en victoire tangible contre l’insécurité alimentaire et le chaos climatique.​

À l’UIT et au Programme National de Sécurité Alimentaire, j’ai affiné l’approche terrain par une vision systémique de la coordination multilatérale sur mesure, où institutions globales épousent réalités locales pour des impacts durables et humains.

Aujourd’hui, cette flamme m’anime au sein du PROPIEJ (Projet de Promotion de l’Inclusion Économique et Employabilité des Femmes/Jeunes), initiative gouvernementale qui propulse 20 000 TPE en agriculture, agro-transformation et énergies vertes – prioritairement pour femmes et jeunes (18-35 ans). Piloté par l’AGEC avec appui international, je vis l’émotion de voir des entrepreneures locales conquérir leur indépendance, reliant mon héritage sahélien à un avenir inclusif.

  • Consulting et expertise
    En tant que consultant pour New Horizon Consulting, comment accompagnez-vous les États ou institutions dans la mise en œuvre de politiques de développement agricole ?

En tant que consultant stratégique chez New Horizon Consulting, je pilote des diagnostics incisifs, business plans percutants et accords de partenariat pour États et institutions, tout en appuyant des associations locales dans l’accompagnement direct des jeunes femmes des communautés vulnérables, transformant leur résilience en indépendance économique via agriculture inclusive et entrepreneuriat.

Mon étude phare au sein du Cabinet sur, « Le développement agricole et la réforme foncière au Cameroun : la nécessité d’une refonte structurelle », dissèque le paradoxe camerounais : 60% de la population active agricole (22% PIB), 13 millions d’hectares arables étouffés par des infrastructures défaillantes (5% irriguées), dualisme foncier paralysant (90% terres rurales coutumières non reconnues depuis 1974), conflits agro-pastoraux (300 morts Nord depuis 2016) et accaparements massifs (12 000 ha Est, 2010-2020).

Je mobilise des solutions disruptives : formalisation hybride des droits coutumiers (Rwanda 2013 : +78% accès crédit petits exploitants), géoréférencement satellite + blockchain (Kenya : -60% litiges), quotas fonciers femmes (25% Bénin pour leurs 70% de main-d’œuvre agricole), crédits agroécologiques conditionnés (rotation cultures, agroforesterie).

Avec nos partenaires associatifs, nous formons ces jeunes femmes vulnérables à l’entrepreneuriat agricole durable, les dotant de business plans viables et d’accès foncier sécurisé brisant le cercle de la précarité dans les zones sahéliennes et rurales. Ces leviers, via PPP (Farmfit Banque mondiale) et concertations (chefs traditionnels, OSC), priorisent les hotspots pour faire du Cameroun le grenier de l’Afrique centrale.

  • Genèse de l’ouvrage
    Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire La FAO face au défi de la sécurité alimentaire et pourquoi avoir choisi le Cameroun comme étude de cas ?

Mon livre « La FAO face au défi de la sécurité alimentaire » n’est pas né d’un simple exercice académique, mais d’une révolte intérieure. Master en intégration régionale et coopération pour le développement terminé, je rentrais au Nord, sahélien dans l’âme, hanté par ces mères qui rationnent quelques tasses de mil pour leurs enfants alors que le Cameroun, grenier potentiel de l’Afrique centrale laisse pourrir ses 13 millions d’hectares arables sous les conflits, sécheresses et spéculations mondiales.

Ce paradoxe me rongeait car  31,8% de sous-alimentation dans une région aux terres bénies, où le blé ukrainien manquant ravive le fantôme des émeutes de 2008. J’ai plongé dans le cas camerounais, « Afrique en miniature » brisée par les crises sécuritaire ( Boko Haram, crises anglophones et réfugiés centrafricains) pour décrypter l’action de terrain de la FAO auprès des pays de la CEEAC.

Au-delà des chiffres, c’est un cri pour la souveraineté alimentaire : le droit sacré de chaque famille à manger à sa faim, sain et digne. Mon terrain, mes entretiens, mes nuits à croiser néo-institutionnalisme et sécurité humaine nourrissent cette quête éclairer décideurs et communautés vers un futur où l’abondance rime enfin avec justice.

  • Coopération multilatérale
    Selon vous, quels sont les principaux atouts et limites de la coopération multilatérale dans la lutte contre l’insécurité alimentaire en Afrique centrale ?

L’atout majeur du multilatéralisme réside dans sa capacité à institutionnaliser la coordination internationale face aux défis globaux. Pour l’Afrique centrale, cela permet de mobiliser des ressources financières significatives, de partager des savoirs techniques pointus et de promouvoir des solutions durables qui dépassent les capacités des États pris isolément. La diplomatie multilatérale offre un cadre normatif essentiel pour bâtir un environnement politique stable, condition sine qua non de la sécurité alimentaire.

Cependant, les limites sont réelles. L’ouvrage souligne un paradoxe : malgré la multiplication des initiatives, l’insécurité alimentaire persiste en raison de vulnérabilités structurelles profondes et d’un déficit de coordination entre les instances régionales et nationales. De plus, les politiques de libéralisation imposées par certains acteurs internationaux ont parfois conduit au désengagement des États du Sud, fragilisant les systèmes productifs locaux. Enfin, au niveau interne, l’efficacité de l’aide multilatérale est souvent entravée par la “mal-gouvernance” et la corruption qui freinent l’impact des projets sur le terrain.

  • Rôle de la FAO
    Comment évaluez-vous l’impact concret de la FAO dans l’accompagnement des politiques agricoles régionales de la CEEAC ?

L’impact de la FAO est celui d’un catalyseur stratégique. Elle joue un rôle moteur dans la formulation et l’opérationnalisation de la Politique Agricole Commune (PAC) de la CEEAC et du Programme Régional d’Investissement Agricole (PRIASAN). Au Cameroun, son action est multidimensionnelle : assistance politique pour élaborer des stratégies nationales, soutien financier et assistance technique directe aux producteurs.

  • Vulnérabilités structurelles
    Vous évoquez dans votre ouvrage la dépendance alimentaire et les effets du changement climatique. Quels leviers d’action prioritaires devraient être activés pour réduire ces vulnérabilités ?

Réduire ces vulnérabilités exige une mutation profonde de nos modèles. Le premier levier est la promotion d’une agriculture durable et intelligente face au climat, intégrant l’irrigation et la mécanisation pour rompre avec la dépendance aux aléas pluviométriques. Le deuxième levier est la réforme foncière : il est impératif de sécuriser les droits de tenure pour encourager l’investissement à long terme des petits exploitants.

Enfin, nous devons impérativement diversifier nos cultures pour construire des systèmes alimentaires résilients. Cela passe par la valorisation de l’import-substitution, afin que l’Afrique centrale cesse de subir les fluctuations des marchés mondiaux de céréales alors qu’elle dispose de richesses agroécologiques exceptionnelles.

  • Chocs exogènes récents
    Les crises sanitaires et géopolitiques ont accentué les fragilités des systèmes alimentaires. Comment les États de la région peuvent-ils renforcer leur résilience face à ces chocs ?

Les crises de la COVID-19 et le conflit russo-ukrainien ont été des révélateurs brutaux de notre exposition aux chocs extérieurs. Pour renforcer notre résilience, la réponse doit être collective. Il faut privilégier la promotion de chaînes de valeur agricoles régionales, permettant aux pays de la CEEAC de se spécialiser selon leurs avantages comparatifs et de fluidifier le commerce intra-régional.

Parallèlement, la mise en place de mécanismes de solidarité régionale, tels que des réserves alimentaires communes et des systèmes d’alerte précoce permettrait aux États de s’entraider lors des périodes de crise, réduisant ainsi l’impact des ruptures d’approvisionnement mondiales.

  • Vision prospective
    À l’horizon 2030, quelles évolutions espérez-vous voir dans la coopération régionale et la sécurité alimentaire en Afrique centrale ?

Mon espoir pour 2030 est de voir l’Afrique centrale passer du “paradoxe de l’abondance” à une véritable souveraineté alimentaire. Cela implique une intégration régionale achevée où l’agriculture et l’industrialisation sont devenues les moteurs de la croissance. J’espère voir des petits agriculteurs pleinement intégrés dans les marchés régionaux, bénéficiant d’infrastructures modernes et de technologies accessibles. En somme, une sécurité alimentaire pensée “par les Africains et pour les Africains”, alliant solidarité traditionnelle et rigueur scientifique.

J’aimerais voir l’Afrique centrale transformer la ZLECAf (Zone de Libre-Échange Continentale Africaine) en un moteur de prospérité rurale. J’’aspire à une Afrique où le commerce intra-communautaire de produits transformés aura pris le pas sur les exportations de matières premières brutes. Selon la Banque Mondiale, cette intégration pourrait sortir 30 millions de personnes de la pauvreté. enfin , je rêve d’une Afrique centrale qui ne tend plus la main, mais qui nourrit ses enfants grâce à une agro-industrie locale forte et inclusive, notamment pour les femmes et les jeunes.

  1. Message aux décideurs et chercheurs
    Quel conseil donneriez-vous aux jeunes chercheurs et aux décideurs politiques qui souhaitent contribuer à la sécurité alimentaire et au développement agricole dans la région ?

Aux jeunes chercheurs, je dis : sortez des bibliothèques. Allez sur le terrain, là où la faim se vit. La recherche doit être actionnelle et pluridisciplinaire, croisant le droit foncier, l’agronomie et l’économie politique etc …

Aux décideurs politiques, mon message est un rappel à l’ordre : respectez l’Engagement de Maputo. Consacrer 10 % du budget national à l’agriculture n’est pas une option, c’est une nécessité de sécurité nationale. La sécurité alimentaire est le socle de la paix sociale. Sans souveraineté alimentaire, notre indépendance politique reste une illusion.

ON A PARLE DE :

  • « Intégration régionale et souveraineté alimentaire : le parcours de Bertrand Aoulinsa Troumba »
  • « La FAO face au défi de la sécurité alimentaire : regards croisés avec Bertrand Aoulinsa Troumba »
  •  « Du Sahel aux institutions internationales : Bertrand Aoulinsa Troumba, une voix pour la sécurité alimentaire »
  • « Transformer le paradoxe de l’abondance en souveraineté : l’engagement de Bertrand Aoulinsa Troumba »
  •  « Nourrir l’Afrique centrale : le combat de Bertrand Aoulinsa Troumba »
  • « Quand la diplomatie rencontre la terre : plaidoyer pour une Afrique souveraine »

La Croatie en 50 livres

Leave a comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *