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Stefan Hart de Keating :  « du slam mauricien aux héritages poétiques »

Dans l’archipel des mots, Stefan Hart de Keating occupe une place singulière : poète, slameur, passeur de voix et gardien d’héritages littéraires. Né à Maurice, il a su transformer ses expériences personnelles en tremplins pour une aventure poétique qui dépasse les frontières de son île.


Son parcours débute véritablement au tournant des années 2000, lorsqu’il présente son premier recueil au Salon du livre et au Printemps des poètes en France. Ce moment fondateur, nourri de rencontres et de hasards heureux, marque l’émergence d’une voix qui allait bientôt devenir l’une des plus emblématiques du slam dans l’océan Indien.

Considéré comme l’initiateur de ce mouvement dans la région, Stefan Hart a introduit le slam à Maurice en créant une communauté vivante, ouverte et intergénérationnelle. Ses scènes improvisées, ses mots scandés et partagés ont donné naissance à une véritable famille poétique, où chacun pouvait trouver sa place.

Mais au-delà du slam, son œuvre s’inscrit dans une filiation plus vaste : celle de Robert Edward Hart, son arrière-grand-cousin, poète reconnu par l’Académie française, et celle de Malcolm de Chazal, figure excentrique et visionnaire de la littérature mauricienne. Entre ces héritages et ses propres influences – Prévert, Baudelaire, Jim Morrison – Stefan Hart a forgé une voix hybride, à la fois intime et universelle.

Sa devise, « Je suis le hackeur des mots », résume bien cette démarche : détourner, jouer, réinventer le langage pour en révéler la puissance émotionnelle et la vérité cachée. Dans ses recueils, qu’il s’agisse de Page tournée ou de ses travaux consacrés à REH et à Chazal, il explore la mémoire, l’amour, la quête de la Muse, mais aussi l’histoire culturelle de Maurice. Sa plume oscille entre poésie et prose, entre fidélité et liberté, entre héritage et invention.

À travers cette interview, Stefan Hart revient sur les étapes marquantes de son parcours : ses débuts, l’accueil du slam dans l’océan Indien, son rapport à la Muse, son dialogue avec les figures tutélaires de sa famille et son désir de rendre la poésie accessible à tous. Plus qu’un témoignage, c’est une traversée poétique et humaine qui nous est offerte, où se mêlent souvenirs, convictions et éclats de mots.


Interview avec Stefan Hart de Keating


1. Vous avez été encouragé à présenter « Pages d’une vie » au Salon du livre et au Printemps des poètes. Que représente pour vous ce moment fondateur dans votre parcours ?

Cela remonte à l’an 2001. Je venais de sortir mon premier recueil en France. À Maurice, j’avais rencontré un éditeur réunionnais ; il m’avait proposé de participer au Salon du livre si je venais. Une cousine hôtesse de l’air m’a ensuite offert un billet d’avion pour Paris et, de là, j’ai pu y participer. Cela m’a surtout permis de revoir mon recueil, de le réduire à ce qu’il est devenu aujourd’hui, Page tournée, qui contient l’essentiel de ma poésie. C’est aussi à ce moment-là que j’ai découvert le slam poésie en France.

2. Vous êtes considéré comme l’initiateur du slam dans l’océan Indien. Comment ce mouvement a-t-il été accueilli à Maurice et dans la région à ses débuts ?

À mon retour de France, j’ai été invité par l’Alliance française de Maurice à introduire le mouvement dans l’île. Au départ, nous étions une famille slam et nous faisions des scènes ouvertes partout dans l’île, parfois improvisées. C’était une communauté de slameurs de tous âges et de tous bords. Par la suite, j’ai pu introduire le slam dans différentes îles de l’océan Indien.

3. Votre devise est « Je suis le hackeur des mots ». Pouvez-vous nous expliquer ce que signifie pour vous cette formule et comment elle guide votre écriture ?

C’est un vieux vers que j’ai écrit à l’époque où je travaillais comme opérateur dans un cybercafé, mais ce qui est aussi important, c’est le deuxième vers : « Celui qui tient à cœur les mots ». Au-delà de l’image, du son ou de ce que cela peut vous faire penser, j’aime jouer avant tout avec les mots, un peu comme le poète qui a réveillé mon âme, Prévert.

4. Dans Page tournée, vous revisitez des poèmes et slams déjà publiés tout en proposant des inédits. Qu’est-ce qui vous a poussé à revenir sur vos textes passés pour les réinscrire dans le présent ?

Comme je vous l’ai dit, le moment déclencheur a été lors du Salon du livre, lorsque l’éditeur réunionnais a lu mon recueil et m’a conseillé de le trier quelque part. Avec le slam, j’ai pu en effet en faire une meilleure sélection, et j’ai aussi pris comme devise ce que Robert-Edward Hart disait des œuvres de Malcolm de Chazal : « C’est une poubelle avec des diamants. »

5. La Muse occupe une place centrale dans votre poésie. Comment définiriez-vous cette figure, entre inspiration, jeu et quête ?

Quand j’ai commencé à écrire en 1991, je vivais seul sur l’île aux Aigrettes, dans la baie de Mahébourg, au sud-est de Maurice. Je me suis dit qu’un jour, je publierais mon recueil, que mon âme sœur me lirait et qu’à moi elle viendrait. Je n’écrivais pas encore sur l’amour ou les femmes. C’est venu par la suite et, disons qu’en chaque femme qui m’inspirait, je retrouvais une partie de cette âme sœur qui n’est jamais venue.

6. Vous avez présenté Essentiel, un recueil de Robert Edward Hart, votre arrière-grand-cousin. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans son œuvre et en quoi son héritage résonne-t-il dans votre propre écriture ?

À cette époque où je vivais sur l’île aux Aigrettes, j’ai découvert une anthologie des poèmes de REH et le poème Vœu est celui qui m’a le plus parlé. Il disait qu’un jour, un poète aux yeux clairs, vivant pour l’idéal loin de la foule dure, exhumera son œuvre. Je me suis tout de suite assimilé à ce présage et, quand sa maison, La Nef, a été détruite par le gouvernement par la suite pour être reconstruite, j’ai eu l’occasion de sortir un premier recueil de ses poèmes, qui est devenu Essentiel. Lui aussi prônait le fait que la poésie devait être triée.

7. Robert Edward Hart a reçu deux médailles de l’Académie française et reste une figure majeure de la poésie mauricienne. Pensez-vous que sa reconnaissance internationale a ouvert la voie à une meilleure visibilité des poètes de l’océan Indien ?

À son époque, il a été un grand influenceur, si je puis dire. Des artistes venaient le voir ; ils mangeaient, buvaient ensemble, discutaient et c’est en cela qu’il a touché les gens, mais principalement à Maurice. Il a aussi voyagé dans plusieurs pays, mais cela ne l’a pas empêché de mourir dans la misère à Souillac. Il a peut-être insufflé chez certains de quoi les inspirer, mais de là à dire qu’il a ouvert la voie, non. Chacun a suivi sa voie.

8. Avec Malcolm de Chazal autrement, vous vous tournez vers la prose pour brosser le portrait de votre arrière-grand-oncle. Quelles libertés vous êtes-vous accordées en choisissant une biographie « romancée » plutôt qu’académique ?

Le livre a commencé comme un article de magazine que je devais écrire et, au fil des ans et des rencontres, j’ai recueilli des anecdotes et des légendes sur MDC auprès de proches, d’amis ou de gens qui l’ont simplement croisé quelque part.

Les historiens purs et durs ne s’y fieraient pas, alors que moi, je trouvais rigolotes ce qu’on me racontait sur lui. D’autant que j’ai écrit avec les propres mots de ces personnes : rien d’académique, rien de savant, comme Malcolm lui-même écrivait ou comme d’autres ont pu écrire sur lui. Je voulais que les gens ordinaires, comme moi, puissent le découvrir.

On y trouve aussi des paroles que Malcolm a pu dire à ces gens ou dans ses livres, mais elles sont accessibles à tous. En filigrane, je parle aussi de Maurice, qui va évoluer de son enfance à sa mort, et je le place dans ce pays, ce qui en fait une biographie romancée.

9. Malcolm de Chazal était connu pour son caractère excentrique et ses frasques. Comment avez-vous équilibré humour, anecdotes et fidélité historique dans ce livre ?

Je pense avoir répondu plus haut.

10. Vous êtes à la croisée de plusieurs héritages littéraires : celui du slam contemporain, celui de Robert Edward Hart et celui de Malcolm de Chazal. Comment conciliez-vous ces influences pour construire votre propre voix poétique ?

Ma poésie a commencé avec Prévert, comme je l’ai dit, puis la découverte de REH, de Baudelaire et de Jim Morrison. J’avais dans ma manière d’écrire du Prévert, mais, dans le fond, j’avais avant tout du Baudelaire et du Morrison, puis est venue ma propre voix. Dans les années 90, je passais mon temps à dire mes poèmes à tout bout de champ, n’importe où, n’importe quand.

Le slam a été un moyen de mieux les partager en public et de faire en sorte que d’autres, poètes ou pas, puissent aussi en faire de même. Malcolm, je l’ai dans mon sang : il est l’oncle de ma grand-mère et, comme certains dans la famille, j’ai ce moutouk Chazal, comme on dit. Donc, tout cela s’est mis en place naturellement.

https://lexpress.mu/s/stefan-hart-de-keating-publie-trois-livres-en-un-an-chez-lharmattan-539766

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