Né au cœur du Saint-Esprit en 1957, Arthur Briand incarne une voix singulière de la littérature martiniquaise contemporaine. Poète, nouvelliste, essayiste, mais aussi enseignant et militant, il a traversé les bouleversements sociaux et politiques de son île en portant une plume à la fois rebelle et fraternelle. Ses textes, qu’ils soient vers ou récits, se nourrissent d’une mémoire collective marquée par l’héritage de l’esclavage, les luttes syndicales, les espoirs d’émancipation et les fragilités intimes de l’amour.
À travers cet entretien, il revient sur son parcours personnel et professionnel, son engagement associatif et syndical, ses influences musicales et littéraires, mais aussi sur sa vision du rôle de l’écrivain dans une société postcoloniale. Entre mémoire et création, entre révolte et tendresse, Arthur Briand nous invite à découvrir une œuvre qui fait dialoguer la Martinique avec le monde, et qui rappelle que la littérature demeure une boussole pour comprendre le passé et éclairer l’avenir.




Echange avec Arthur Briand autour de ses livres
- Comment vous présenteriez-vous à un public néophyte d’outre-mer ?
Arthur Briand, poète écrivain martiniquais, résidant en Martinique et auteur à ce jour d’une dizaine d’ouvrages dont 4 consacrés à la poésie, 3 aux nouvelles (contes). Je suis le 6e d’une fratrie de 11 enfants, mon père travaillait en tant que saisonnier 6 mois sur 12 dans une sucrerie et ma mère était femme au foyer. J‘ai vu le jour en 1957 à Saint-Esprit, commune rurale du sud de la Martinique. Dans les conditions difficiles de l’après-guerre avec la période dite de l’Amiral Robert et ensuite le déclin de l’industrie sucrière, mon destin était tout tracé. Il n’y avait que 2 options : utiliser l’ascenseur social qu’était encore l’école tel que le décrit Joseph Zobel dans La rue case nègre pour sortir de la misère ou rejoindre la cohorte des jeunes déplacés vers l’ex-Métropole via le réseau de migration forcé mis en place avec le dispositif BUMIDOM (Bureau pour les Migrations dans les D.O.M.) en 1963. Les conséquences que ce dispositif sur la pyramide des âges se font encore sentir aujourd’hui. J’ai finalement réussi à m’en sortir grâce à ma volonté, ma pugnacité, ma force intérieure. Grâce à ce cursus scolaire plutôt bien réussi dans ce contexte, j’ai fait une carrière d’enseignant en lycée professionnel. Je me suis intéressé à l’écriture assez tardivement avec l’émergence des blogs sur les 1ers réseaux sociaux en 2005. Mon premier recueil de poésie parait en 2014.
- Pouvez-vous nous parler de votre parcours personnel et professionnel, entre enseignement et engagement associatif, et comment cela nourrit votre écriture ?
Le Saint-Esprit jusqu’à ce que j’atteigne mes 18 ans était dirigé par un maire communiste. La dialectique de son équipe, a aiguisé très tôt ma conscience de classe sociale : j’étais un fils de prolétaire à qui la vie, le système ne feraient pas de cadeau. De plus, il m’apparaissait évident à la lumière des analyses qu’en faisaient les partis de Gauche dès ce moment que la départementalisation n’était qu’une forme clinquante de néo-colonialisme. Cette lucidité s’est traduite par un engagement militant au lycée déjà. Il s’est poursuivi par une implication précoce dans vie communale et aussi le combat syndical. Par ailleurs j’ai eu un engagement associatif très important singulièrement dans le domaine du sport (cyclisme) et de l’insertion des jeunes. De plus, travailler en lycée professionnel me mettait en contact avec des jeunes pour la plupart d’origine modeste et déjà laissés pour compte par l’impitoyable sélection du système scolaire. Le challenge était de leur donner une chance de s’en sortir. Mon écriture est le reflet de mon histoire. Mon parcours transparait à travers la plume rebelle, les poèmes engagés et l’invitation à l’éveil des consciences. Mes ouvrages sont le reflet de ces décennies d’actions ou d’observation de l’évolution de mon pays.
- Votre ouvrage Saint-Esprit (Martinique) et sa vie politique d’un siècle à l’autre explore l’histoire de votre commune natale. Qu’est-ce qui vous a poussé à consacrer un livre entier à cette mémoire locale ?
Comme je le dis dans l’introduction de cet ouvrage :. Bientôt, nous n’aurons plus aucun témoin sur qui nous appuyer. Nous devrons alors prendre garde à l’oubli qui s’installera et qui faisant son œuvre insidieuse ouvrira la porte à l’ignorance et aux excès de toutes sortes. Acteurde cette période j’ai jugé opportun de laisser pour les générations futures un témoignage de l’œuvre de ceux qui ont bâti notre commune. J’ajoute d’ailleurs : ils ont œuvré à leur tour pour le rayonnement du Saint-Esprit. Au-delà de toutes considérations partisanes, il faut graver sur le marbre le nom et les tribulations de ces bâtisseurs. C’est un hommage que nous leur devons. La période troublée que vit actuellement la Martinique avec des jeunes militants qui ignorent tout des combats et sacrifices de leurs ainés semble me donne raison. Mon ouvrage que je situe dans le prolongement de celui qu’écrit Solange Fitte Duval en 1976 (SAINT-ESPRIT) est un passage de témoin. D’autres se chargeront au milieu de ce 21ème siècle d’écrire la suite.
- Dans vos recueils de poésie, comme Dérive d’une île rebelle ou Des fleurs des pleurs, vous abordez des thèmes variés allant de la révolte à l’amour. Comment choisissez-vous les registres et les sujets de vos poèmes ?
Au fond, je ne fais pas de choix. Mon écriture est spontanée. Les textes viennent tout seuls et s’imposent à moi. J’écris le plus souvent d’un jet avec très peu de retouches, dans un état que mes enfants ont une fois comparé à une forme de transe ou de possession. Julius Amédé Laou qui a écrit ma 1e préface sur Une date un repère m’a dit à l’époque que je suis un passeur. Que l’univers m’a attribué cette mission. J’ai peut-être inconsciemment accepté la mission.
Votre écriture oscille entre poésie et sciences humaines. Comment conciliez-vous ces deux approches, l’une sensible et l’autre analytique ?
Cette dualité vient de mon parcours. Ma formation de dessinateur concepteur en génie mécanique et également le syndicalisme m’ont appris la rigueur et l’analyse. L’amour du pays, de mon environnement géographique et l’engagement culturel qui va avec ont cultivé la fibre poétique. Ma passion pour la musique latine qui dit qu’un village sans musique est un village sans âme a fait le reste. La poésie et la musique sont intimement liées, une belle chanson est souvent un poème mis en musique. Dans un même temps, le syndicalisme, le combat pour la justice sociale et le respect de l’Homme ne peuvent se faire sans une analyse rigoureuse. Ma dualité est là.
- Dans Des fleurs des pleurs, vous explorez les multiples facettes de l’amour. Quelle place occupe la dimension intime et universelle dans votre poésie ?
Dans la société martiniquaise née de la plantation et de la violence de l’esclavage, l’homme a du mal à faire une place à la douceur et à la tendresse. Mettre à nu son cœur est une forme de faiblesse dans l’univers post esclavagiste. Dans cette œuvre, en abandonnant les textes engagés, j’ai voulu montrer que même dans la lutte, les sentiments restent présents quand ils ne sont pas des moteurs. Les Hommes mènent la lutte avec des femmes à leurs côtés.
- Votre travail sur la Martinique met en lumière les dynamiques politiques locales. Pensez-vous que la littérature peut contribuer à une meilleure compréhension du vécu citoyen ?
Si la Martinique malgré son histoire tragique a produit tant de grands penseurs, Césaire, Fanon, Glissant et d’autres, c’est sûrement la preuve que la littérature doit nous aider à analyser le passé pour comprendre le présent et construire l’avenir. À mon niveau, j’essaye modestement d’inciter la nouvelle génération à lire en proposant des nouvelles ancrées dans l’univers caribéen et permettre ainsi à un jeune lectorat de découvrir la magie de l’évasion par le livre. Le livre reste une porte sur le savoir, la compréhension du monde et la prise de décision.
- Quels auteurs ou traditions littéraires vous inspirent le plus dans votre démarche poétique et intellectuelle ?
J’ai fait un cursus sciences et techniques industrielles et dans ces sections, la littérature est le parent pauvre dues programmes. De fait, je n’ai pas d’influences particulières, même si j’ai lu par amour du livre beaucoup d’auteurs et dans tous les genres. Je crois néanmoins que le poète et chanteur engagé Panaméen Ruben Blades a eu une grande influence sur mon écriture. C’est un artiste qui occupe une grande place dans mon univers musical et que quand j’écris, je rêve toujours que les textes deviendront un jour chansons.
- Votre engagement associatif transparaît dans vos écrits. Comment voyez-vous le rôle de l’écrivain dans la société contemporaine, en particulier dans le contexte caribéen ?
Je parlerai plutôt pour être plus précis du rôle de l’écrivain engagé dans une société post- coloniale. L’écrivain est forcément un phare pour éclairer la masse qui peine encore à sortir de la nuit de l’Histoire. Patrick Chamoiseau que l’on ne présente plus a longtemps tenu une chronique qui s’intitulait : écrire en pays dominé dans un magazine local. C’est aussi tout le sens du « Discours sur le colonialisme ». I ’écrivain est comme une boussole. Il peut aider à éviter les nombreux écueils qui jalonnent la route vers l’émancipation. C’est sous cet angle que je vois ma poésie.
- Vous publiez régulièrement chez L’Harmattan. Qu’est-ce qui vous attire dans cette maison d’édition et dans son catalogue ?
L’Harmattan c’est un choix par défaut. Ma préférence irait naturellement vers un éditeur de la zone Antilles Guyane mais sur ce petit marché, difficile d’en trouver publiant à compte d’éditeur. Être publié chez L’Harmattan ne donne pas une grande visibilité dans notre sphère géographique. Aucun évènementiel, aucune promotion n’est mise en place par l’éditeur malgré toutes les réserves que nous pouvons émettre aux Antilles, cette maison nous offre une ouverture et nous permet d’atteindre les lecteurs.
- Quels sont vos projets littéraires à venir : nouveaux recueils, essais ou peut-être un roman ?
J’ai en cours de fabrication un ouvrage illustré pour la jeunesse. Il sortira courant 2026 aux Éditions Nestor (Guadeloupe) chez qui j’ai déjà publié 2 ouvrages. Un nouveau recueil de poésie est en chantier également. Je projette d’écrire un essai sur la situation politique de l’ile. Ce projet prendra forme probablement après les élections de 2026.
- GMSavenue, dont le « M » fait référence à la Martinique, organise un concours littéraire, que pensez-vous de l’initiative et quelle part pour les lycées de Martinique ?
Quels que soient les auteurs ciblés, un concours littéraire est toujours l’occasion de découvrir de nouveaux talents et donc j’approuve. Concernant les lycéens c’est peut-être une opportunité pour inciter ceux qui lisent à écrire mais avec l’IA est-ce encore possible, je m’interroge. Comment concilier l’acte d’écrire avec les outils désormais disponibles ?
- Ça vous dirait d’intégrer le jury ?
Si ce faisant, je peux apporter une contribution à l’émergence d’une jeunesse martiniquaise consciente, engagée, je dis oui sans hésitations.
- Mot de la fin
GMSavenue, vous m’apportez la preuve qu’un auteur ne doit pas déposer la plume et que les ouvrages voyagent à notre insu. Je vous dis donc Merci pour cet intérêt porté à mon travail et j’espère que nous réaliserons de belles choses ensemble.



