Dans cette rencontre littéraire, Cheikh Ahmed Tidiane Mbow nous ouvre les portes de son univers intérieur à travers son recueil Égographie. Poète et enseignant, il explore les intermittences de l’âme, les vibrations du moi, et les échos du monde.
Le lien du livre :
https://senegal.harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=73165&razSqlClone=1

Qui est Cheikh Mbow ?
Je suis Cheikh Ahmed Tidiane MBOW, un écrivain-poète sénégalais, natif de Pikine. Je suis un pur produit de la banlieue dakaroise, ayant grandi entre Thiaroye, Yeumbeul et Guédiawaye. Cette origine populaire forge mon identité et nourrit ma sensibilité littéraire. Aujourd’hui, je suis Maître ès Lettres en littérature comparée, professeur de français et formateur au CRFPE de Kaolack. À mon actif, j’ai publié deux ouvrages poétiques : “Poésies tous azimuts” et “Égographie”, et j’ai participé à deux recueils collectifs. Je suis également doctorant en didactique du français à la FASTEF, poursuivant ainsi ma quête intellectuelle entre recherche et création littéraire.
Quel est son parcours ?
Mon parcours est celui d’un enfant de la banlieue qui a su transformer les défis en opportunités. J’ai débuté mes études élémentaires à Thiaroye avant de les terminer à l’école primaire Abdoulaye Diop de Yeumbeul. Mes études moyennes se sont déroulées à Guédiawaye à l’école Pikine Est A, puis je suis retourné à Yeumbeul à l’école privée Kabuka pour décrocher mon baccalauréat L’1.
En 2009, j’ai rejoint l’Université Gaston Berger de Saint-Louis où j’ai soutenu mon mémoire de Master 2 en littérature comparée en 2013 avec mention Bien. Parallèlement, j’ai réussi le concours de la FASTEF et obtenu en 2015 le certificat d’aptitude à l’enseignement secondaire. Ma carrière d’enseignant m’a mené d’abord au lycée de Matam (2015-2018), puis au lycée Keur Madiabel à Kaolack depuis octobre 2018. En 2024, j’ai été nommé formateur au CRFPE de Kaolack, marquant une nouvelle étape dans mon engagement pédagogique tout en continuant à dispenser des cours au lycée Keur Madiabel.
Qu’est-ce qui le passionne ?
Mes passions gravitent autour de trois univers qui s’entremêlent : la lecture, l’écriture et le football. Cette dernière passion a d’ailleurs failli compromettre mes études durant ma classe de quatrième, lorsqu’une grave blessure au genou gauche m’a éloigné des terrains et des classes pendant une longue période. Bien que destiné au football selon mes aspirations d’adolescent, l’opposition de mes parents et les circonstances m’ont orienté vers une autre voie.
Mais j’ai su transmuter cette frustration en une alchimie créatrice remarquable : j’ai transformé la tactique du ballon rond en plume d’écriture. Désormais, je dribble avec les mots, je tire avec les vers, et au lieu de distribuer de longues passes, j’offre des rimes et des rythmes. Cette métamorphose du footballeur contrarié en poète accompli illustre ma capacité à sublimer les épreuves en art, faisant de l’écriture mon terrain de jeu privilégié.
Questions sur Égographie
Égographie est décrite comme une “échographie du moi et de la vie”. Que révèle cette image sur votre conception de la poésie ?
Cette métaphore de l’échographie révèle ma conception de la poésie comme un instrument d’exploration intérieure. Tout comme l’échographie permet de voir l’invisible à l’intérieur du corps, ma poésie sonde les profondeurs de l’âme pour révéler ce qui est caché, indicible, enfoui dans les replis de la conscience. Égographie n’est pas seulement une description de l’égo, mais bien une radiographie de l’être dans sa totalité.
La poésie devient ainsi un outil de diagnostic existentiel qui permet d’ausculter les battements secrets du cœur, les mouvements imperceptibles de l’âme, les pulsations sourdes de l’esprit. Elle révèle les “secrets profonds et les traits intimes” comme le souligne si justement Cheikh Mbow dans sa préface. C’est une poésie-miroir qui réfléchit autant qu’elle réfléchit.
Vos poèmes sont les “intermittences d’une âme consciente de soi” : comment cette conscience s’est-elle construite au fil de l’écriture ?
Cette conscience s’est construite progressivement, par strates successives, à travers l’exercice même de l’écriture. Chaque poème a été une étape de cette prise de conscience, “par des intervalles inégaux” comme je l’écris dans l’avant-propos. L’écriture n’a pas été pour moi un simple exutoire, mais un véritable laboratoire de la connaissance de soi.
En couchant mes pensées sur le papier, j’ai appris à me regarder vivre, à observer mes propres mécanismes intérieurs. Les trois sections d’Égographie – “Univers du vers”, “Une âme reconnaissante” et “Revue de la vie” – témoignent de cette évolution : d’abord la découverte de mon rapport aux mots, puis l’exploration de ma gratitude envers l’existence, enfin une réflexion plus large sur la condition humaine. Cette conscience s’est affinée au fur et à mesure que ma plume apprenait à “tremper bestialement dans l’encrier réceptif”.
Le recueil semble dialoguer entre monde intérieur et monde extérieur. Comment articulez-vous cette tension dans votre travail poétique ?
Cette tension constitue le cœur même de ma démarche poétique. Je ne conçois pas la création comme un repli sur soi, mais comme un va-et-vient constant entre l’intime et l’universel. Mes poèmes puisent dans “le tréfonds de mon âme” mais s’adressent aussi aux “égos-lecteurs”, créant une résonance entre les expériences personnelles et collectives.
Cette articulation se manifeste concrètement dans la structure du recueil : tandis que “Magnétisme intime” ou “La glace” explorent la subjectivité pure, des poèmes comme “Banlieues dakaroises”, “Black lives matter” ou “Enfants sans enfance” s’ancrent dans des réalités sociales tangibles. Le poème “L’arche d’alliance” illustre parfaitement cette synthèse : partant de la conjugaison personnelle “Je suis, tu es, nous sommes”, il s’élève vers une vision universelle de l’humanité unie. Ma poésie trace ainsi “un sillon qui pénètre les autres âmes, s’insinue dans les corps et les paysages”.
Quelle place accordez-vous au silence, à l’indicible, dans votre poésie ?
Le silence et l’indicible occupent une place paradoxale mais essentielle dans ma poésie. Paradoxale car la poésie est art du verbe, mais essentielle car elle tente justement de dire l’indicible. Comme je l’écris dans “Le poète enfile encore son costume”, “Le poète est silence, il lutte avec les mots”. Cette lutte révèle la tension fondamentale de tout acte créateur.
Le silence n’est pas absence dans ma poésie, mais présence dense, chargée de sens. Dans “Le silence nocturne”, j’explore cette qualité particulière du silence qui “pose” la nuit et fait que “tout repose”. Le silence devient alors une force créatrice, un espace où naissent les mots les plus justes. L’indicible, quant à lui, transparaît dans les images, les métaphores, les suggestions. Il se glisse entre les vers, dans les blancs de la page, dans ce que mes “mots sibyllins” laissent deviner sans le dire explicitement.
La préface est signée Cheikh Mbow. Quel lien intellectuel ou affectif vous unit à lui dans ce projet ?
Le lien qui m’unit à Cheikh Mbow, directeur exécutif de la COSYDEP, dépasse le simple cadre professionnel pour toucher à l’affectif et au familial. Je l’ai connu grâce à mon défunt grand frère Moustapha Mbow, qui était pour moi un mentor et un guide. C’est lui qui me l’avait présenté lors de la publication de mon premier ouvrage “Poésies tous azimuts”.
Après avoir lu ce premier recueil, Cheikh Mbow m’avait promis de préfacer mon prochain ouvrage. Chose promise, chose due : il a tenu parole avec Égographie. Mais au-delà de cet engagement, Cheikh Mbow représente pour moi une figure paternelle et mentorielle, comme il l’était déjà pour mon regretté frère. Il incarne cette continuité dans la transmission, cette chaîne de soutien et d’encouragement qui permet aux jeunes créateurs de poursuivre leur chemin.
Sa préface témoigne non seulement de sa fine compréhension de mon travail poétique, mais aussi de cette affection bienveillante qui unit nos destins. Quand il m’appelle son “Tooma”, il exprime cette proximité fraternelle qui donne à ce projet littéraire une dimension profondément humaine.
Sur votre démarche créative et vos projets
Vous êtes Doctorant en littérature comparée et Professeur en Lettres modernes. Comment ces deux rôles nourrissent-ils votre écriture ?
Ces deux rôles créent une synergie féconde qui enrichit considérablement ma création littéraire. D’une part, ma formation en littérature comparée m’a ouvert les horizons de la création mondiale, me permettant de puiser dans différentes traditions poétiques. Comme le note Cheikh Mbow dans sa préface, cette “vaste culture” transparaît dans ma capacité à passer “du lyrisme au romantisme ou du réalisme au formalisme”, évoquant les grands maîtres comme Lamartine, Hugo, Baudelaire et Vigny.
Mon rôle de professeur, quant à lui, m’ancre dans la transmission et le partage. Enseigner les lettres modernes, c’est quotidiennement manipuler les mécanismes de la langue, explorer ses ressources expressives, analyser ses effets esthétiques. Cette pratique pédagogique affine ma sensibilité aux subtilités du verbe et nourrit ma “richesse du lexique” et mon “inspiration dans les rimes”.
La recherche académique me donne également les outils critiques pour analyser ma propre production, tandis que l’enseignement me rappelle constamment que l’écriture doit toucher, émouvoir, faire sens pour autrui. Cette double casquette fait de moi un créateur conscient de ses procédés autant qu’un artisan passionné par son art.
Quelle est la place de la poésie dans le paysage littéraire sénégalais contemporain selon vous ?
La poésie occupe une place particulière et paradoxale dans le paysage littéraire sénégalais contemporain. D’un côté, elle bénéficie d’un héritage riche et prestigieux – celui de Senghor, Birago Diop, David Diop – qui a donné ses lettres de noblesse à la création poétique sénégalaise sur la scène internationale. Cette tradition continue d’inspirer et de légitimer l’expression poétique.
D’un autre côté, la poésie contemporaine doit faire face aux défis de la modernité : concurrence des nouveaux médias, évolution des goûts du public, difficultés éditoriales. Elle doit aussi trouver sa voix propre, distinct de l’héritage négritudien, tout en gardant ses racines africaines.
Pourtant, je constate un renouveau poétique chez la jeune génération, une poésie plus urbaine, plus ancrée dans les réalités contemporaines comme on peut le voir dans mes poèmes sur les “Banlieues dakaroises” ou “Black lives matter”. Cette nouvelle poésie sénégalaise dialogue avec l’universel tout en gardant ses spécificités culturelles, créant ce “syncrétisme culturel” que relève Cheikh Mbow. Elle a sa place à prendre et à tenir.
En tant qu’auteur africain, ressentez-vous une responsabilité particulière dans la manière de représenter l’homme et l’univers particulièrement avec la sensibilité et la perspective noire ?
Cette responsabilité, je la ressens profondément, mais sans qu’elle devienne un carcan créatif. Être un auteur africain au XXIe siècle, c’est hériter d’un double legs : celui des luttes pour la reconnaissance de la dignité noire, et celui de la liberté créatrice conquise par nos aînés.
Mon poème “Black lives matter” témoigne de cette conscience. Quand j’écris “Moi noir, noir est mon cœur / Comme la nuit dans sa profondeur”, je revendique cette identité tout en la sublimant poétiquement. Cette responsabilité m’amène à dire les réalités africaines – la pauvreté dans “Enfants sans enfance”, les inégalités sociales, les héritages historiques – sans complaisance ni victimisation.
Mais elle m’oblige aussi à montrer la beauté, la richesse spirituelle, la profondeur philosophique de l’Afrique. Mes poèmes sur les guides religieux comme Ahmadou Bamba, sur les héros comme Lat-Dior, participent de cette mission de représentation digne et complète.
Ma responsabilité, c’est de montrer que la “sensibilité noire” n’est ni folklorique ni misérabiliste, mais universellement humaine dans ses questionnements les plus profonds. C’est ce que j’exprime dans “L’arche d’alliance” : “Je suis, tu es, nous sommes / Des femmes et des hommes”.
Votre ancrage à Kaolack et à Saint-Louis influence-t-il votre imaginaire littéraire ? En quoi ?
Ces deux villes ont profondément marqué mon imaginaire et nourrissent constamment ma création. Kaolack représente mes racines les plus profondes. Mes parents sont originaires de Nianta, village fondé par mon grand-père Babou Souté Mbow, situé à proximité de Keur Madiabel qui est la terre d’accueil de mon père. Kaolack n’est pas seulement ma région d’origine géographique, mais ma région spirituelle puisque c’est la terre de mon guide religieux Cheikh Ibrahima Niass.
Cette dimension spirituelle transparaît dans mes poèmes mystiques comme “De l’Amour pour Allah” écrit à “Médina Baye, KL” ou “Mélodie divine”. Kaolack m’ancre dans une tradition soufie qui nourrit ma quête intérieure et ma recherche de l’Absolu.
Saint-Louis, quant à elle, a joué un rôle déterminant dans ma révélation poétique. C’est la première région que j’ai vraiment fréquentée après Dakar, où j’ai passé six années fondatrices. C’est dans cette ville historique que j’ai découvert que “la poésie sommeillait en moi”. Saint-Louis m’a offert mes meilleurs amis et les plus beaux moments de ma jeunesse “dans tous les compartiments”.
L’architecture coloniale de Saint-Louis, ses ruelles chargées d’histoire, la mélancolie du fleuve Sénégal ont éveillé ma sensibilité esthétique. Cette ville m’a appris que la beauté pouvait naître de la contemplation, du silence, de l’attente – comme dans mon poème “J’attends” où “Sous le baobab / Je tiens mon mal en patience”.
Quels poètes ou penseurs ont façonné votre sensibilité artistique ?
Ma sensibilité artistique s’est construite au confluent de plusieurs traditions. Les maîtres français du romantisme et du symbolisme ont d’abord façonné ma conception de la poésie. Lamartine m’a enseigné la musicalité du vers et l’épanchement lyrique, Hugo la puissance évocatrice et l’engagement social, Baudelaire la modernité poétique et la correspondance des sens, Vigny la méditation philosophique.
Mais je ne peux oublier l’influence décisive des poètes de la Négritude – Senghor pour sa synthèse entre cultures africaine et occidentale, Césaire pour sa révolte créatrice, David Diop pour son lyrisme engagé et Damas pour son rythme haletant. Ils m’ont montré qu’on pouvait être universellement poète en restant authentiquement africain.
Les mystiques soufis, particulièrement dans la tradition tidiane et mouride, ont également nourri ma quête spirituelle. Leurs écrits m’ont initié à cette poésie de l’âme qu’on retrouve dans mes textes religieux.
Plus près de nous, des poètes contemporains comme Pape Moussa Sy, Azo Dieng, Mame Balla Mbacké ou Landing Badji et tant d’autres , m’ont montré les voies d’un renouvellement de l’écriture sénégalaise. Enfin, la poésie orale wolof, avec ses griots et ses joutes verbales, irrigue souterrainement mon travail sur le rythme et la sonorité et influence mon prochain recueil poétique “Baobab des mots”.
Cette diversité d’influences explique ce que Cheikh Mbow appelle le “syncrétisme culturel” de mon œuvre : une capacité à puiser dans différentes sources pour créer une voix personnelle et singulière.
Vous avez également publié Poésies tous azimuts. En quoi ce recueil diffère-t-il ou complète-t-il Égographie ?
“Poésies tous azimuts” et “Égographie” forment un diptyque révélateur de l’évolution de ma démarche poétique. Le premier recueil, comme son titre l’indique, explore “toutes les directions” avec une ambition panoramique. Dans l’avant-propos, j’exprimais mon “objectif de présenter la poésie à la portée de tous” à travers des “poèmes diversifiés” pour “faire voyager le lecteur, l’amuser, le troubler, l’émouvoir, ou juste le faire sourire”.
“Poésies tous azimuts” est plus centrifuge, plus expansif. Il embrasse large : de la spiritualité avec “Salam pour l’islam” aux préoccupations sociales comme “Nation alitée”, de l’amour avec “Je me souviens…” aux héros nationaux comme “Le pharaon de l’unité” sur Cheikh Anta Diop. C’est une poésie d’exploration, de découverte de ma propre voix.
“Égographie”, en revanche, est plus centripète, plus introspectif. Il creuse davantage l’intériorité, proposant une “échographie du moi”. Là où “Poésies tous azimuts” multiplie les angles d’approche, “Égographie” approfondit l’analyse de l’être. Le premier recueil pose les jalons de mon univers poétique, le second en révèle la profondeur métaphysique.
Si “Poésies tous azimuts” est l’apprentissage de la diversité thématique, “Égographie” en est la synthèse mature, plus unifiée dans sa quête existentielle.
Vous préparez un roman, Gora Gueye, et un nouveau recueil, Baobab des mots. Pouvez-vous nous en dire plus sur les thématiques que vous y explorez ?
”Gora Gueye” et “Baobab des mots” représentent deux facettes complémentaires de ma création littéraire actuelle, explorant chacun des territoires thématiques distincts mais reliés par une même préoccupation : comment être authentiquement africain dans le monde contemporain.
”Gora Gueye” plonge dans la réalité cruciale du chômage des jeunes diplômés africains. À travers le parcours de ce personnage emblématique, j’interroge les contradictions de notre système éducatif qui forme des diplômés sans leur offrir de débouchés. Gora incarne cette jeunesse qui refuse la résignation et transforme l’épreuve du chômage en tremplin vers l’entrepreneuriat agricole.
Le roman explore plusieurs thématiques interconnectées : d’abord, la question de l’inadéquation entre formation et emploi dans nos sociétés africaines. Ensuite, la tension entre modernité urbaine et retour aux sources rurales – Gora quitte Dakar pour retrouver son village de Keurma au Saloum, redécouvrant la richesse de l’agriculture et de l’élevage.
J’y aborde aussi les valeurs qui résistent aux épreuves : l’intégrité de Gora face à la corruption, sa spiritualité qui guide ses choix, son engagement citoyen et environnemental. Le roman questionne également l’impact des nouvelles technologies sur les relations humaines, la place de l’amitié véritable dans un monde de plus en plus virtualisé.
”Baobab des mots”, quant à lui, puise dans le trésor de la sagesse wolof pour éclairer nos défis contemporains. Chaque poème naît d’un proverbe traditionnel que je “déplie” pour révéler ses résonances actuelles.
Ce recueil s’organise autour de quatre mouvements : “Racines profondes” interroge nos héritages, “Miroirs du temps” reflète nos contradictions présentes, “Graines en germination” évoque notre développement personnel, et “Horizons nouveaux” projette nos espoirs collectifs. C’est une poésie de passeur entre les générations, entre les langues, entre les cultures.
Comment évolue votre écriture entre poésie et prose ? Y a-t-il des passerelles ou des ruptures ?
Mon passage de la poésie à la prose révèle plus de continuités que de ruptures. La formation poétique imprègne profondément mon écriture romanesque. Dans “Gora Gueye”, on retrouve cette attention au rythme de la phrase, cette recherche de l’image juste, cette économie de moyens héritée de la pratique poétique.
La principale passerelle réside dans ma conception de la langue comme matière vivante. Qu’il s’agisse de vers ou de prose, je cherche toujours cette musicalité qui fait que les mots “chantent” en wolof comme en français. Mes descriptions du jardin d’Aldiana dans le roman portent la même charge lyrique que mes poèmes sur la nature.
L’engagement social traverse également mes deux formes d’écriture. Les préoccupations exprimées dans “Black lives matter” ou “Banlieues dakaroises” se retrouvent dans les réflexions de Gora sur l’insalubrité de Dakar ou son combat contre la corruption. La voix poétique et la voix romanesque parlent des mêmes urgences.
La rupture principale tient au rapport au temps et à l’espace narratif. La poésie saisit l’instantané, l’épiphanie, l’émotion pure. Le roman développe la durée, permet l’approfondissement psychologique des personnages, la complexité des situations. Gora évolue sur plusieurs chapitres là où un poème cristallise un moment de conscience.
Cette différence enrichit ma pratique globale. Le roman m’apprend la patience narrative, l’art du développement progressif. La poésie m’enseigne la densité, la force de suggestion. Ces deux écoles se nourrissent mutuellement : mes poèmes gagnent en narrativité, mes romans en concentration poétique.
Quel rôle jouent les mots dans votre vie quotidienne — sont-ils refuge, arme, ou simple matière ?
Les mots sont ma respiration quotidienne – refuge, arme et matière première à la fois, selon les circonstances et les nécessités de l’existence.
Refuge d’abord : quand la réalité sociale pèse trop lourd, quand le chômage des jeunes me désespère, quand les injustices m’accablent, je trouve dans l’écriture un abri nécessaire. Les mots deviennent alors thérapeutiques. Dans “J’attends”, j’exprime cette patience créatrice qui transforme l’attente en force : “Sous le baobab, toujours assis, / J’attends encore, encore, longuement.” L’écriture métamorphose la souffrance en beauté.
Arme ensuite : face aux préjugés de caste que dénonce “La lame blessante”, face au néocolonialisme que critique “Nation alitée”, face aux inégalités sociales qu’évoque “Enfants sans enfance”, ma plume se fait combat. Les mots deviennent instruments de résistance, de dénonciation, de transformation. Quand j’écris “Le noir que je fuis / n’est peut-être que l’ombre / de mon coeur noir / projeté sur le monde”, j’utilise la poésie pour déconstruire les traumatismes collectifs.
Matière enfin : en tant que professeur de lettres, je manipule quotidiennement les mots, j’explore leurs possibilités expressives, leurs effets sur les apprenants. Cette dimension artisanale de mon rapport au verbe nourrit ma création. Les mots sont mes outils de travail autant que mes compagnons spirituels.
Mais au-delà de ces trois fonctions, les mots m’habitent comme des êtres vivants. Dans “Le poète enfile encore son costume”, j’évoque cette “lutte avec les mots” qui révèle leur autonomie créatrice. Ils résistent, ils surprennent, ils imposent parfois leurs propres chemins. Cette dimension mystérieuse du langage fait de l’écriture une aventure toujours renouvelée.
Dans ma vie quotidienne d’enseignant, les mots sont ponts entre les générations. Dans ma pratique de citoyen, ils deviennent moyens de sensibilisation et d’éveil des consciences. Dans mon intimité créatrice, ils sont compagnons de solitude et révélateurs d’invisible.
Cette omniprésence du verbe dans mon existence explique pourquoi mes recueils explorent si souvent la métapoésie – cette réflexion sur l’acte d’écrire lui-même. Les mots ne sont pas seulement mes objets d’étude ou mes instruments d’expression : ils constituent mon habitat existentiel.
Si vous deviez définir votre œuvre en un seul mot, lequel choisiriez-vous — et pourquoi ?
Je choisirais le mot “résonance”. Ce terme capture l’essence de ma démarche poétique qui consiste à créer des échos entre l’intime et l’universel, entre le personnel et le collectif, entre l’Afrique et le monde.
Mes poèmes résonnent avec les voix de mes ancêtres – les héros comme Lat-Dior, les guides spirituels comme Ahmadou Bamba, les résistantes comme les femmes de Nder. Ils résonnent aussi avec les réalités contemporaines de mon continent et de ma communauté.
Cette résonance se manifeste dans la structure même de mes recueils : les trois sections d’Égographie (“Univers du vers”, “Une âme reconnaissante”, “Revue de la vie”) créent un écho entre création, gratitude et réflexion existentielle. De même, “Poésies tous azimuts” fait résonner différents registres – spirituel, social, amoureux, patriotique.
Comme je l’écris dans mon avant-propos d’Égographie, mes poèmes sont “une chambre d’échos de mon égo” qui permet de “tracer un sillon qui pénètre les autres âmes”. Cette capacité à faire résonner les expériences individuelles avec les questionnements universels constitue, je crois, la spécificité et la force de mon écriture.
La résonance implique aussi cette qualité musicale de mes vers, cette attention au rythme, aux sonorités, aux correspondances internes qui font que mes poèmes “chantent” autant qu’ils signifient.
Partie IV – Pour conclure
Que souhaitez-vous que le lecteur ressente en refermant Égographie ?
En refermant Égographie, je souhaite que le lecteur éprouve avant tout un sentiment de reconnaissance mutuelle – cette reconnaissance de soi dans l’autre qui constitue l’essence de toute vraie rencontre littéraire. Mes poèmes sont certes “les intermittences d’une âme consciente de soi”, mais ils aspirent à réveiller chez le lecteur sa propre conscience de soi.
Je voudrais qu’il ressente cette vérité exprimée dans mon avant-propos : nous sommes tous “égos”, et les échos de mes vers peuvent “refléter la musique de toute âme”. Quand il lit “Magnétisme intime” ou “La glace”, j’espère qu’il reconnaît ses propres questionnements intérieurs, ses propres combats avec lui-même.
Au-delà de cette reconnaissance, je souhaite qu’il éprouve un apaisement. Égographie n’est pas seulement diagnostic, il est aussi thérapeutique. Dans “Désormais, il faut que mon cœur…”, j’exprime cette volonté de transformation positive : passer de la haine à l’amour, de la violence à la paix, de l’individualisme à la solidarité. Je veux que le lecteur reparte avec cette conviction que le changement est possible, d’abord en soi, puis autour de soi.
Enfin, je souhaite qu’il ressente une ouverture vers l’universel. Mes poèmes partent de mon expérience personnelle d’homme sénégalais, mais ils interrogent des questions qui concernent tout être humain : l’amour, la spiritualité, la quête de sens, la relation à l’autre. En refermant le recueil, le lecteur devrait sentir que la poésie abolit les frontières géographiques et culturelles pour révéler notre humanité commune.
Quelle est votre vision de l’avenir de la poésie en Afrique et quel devrait être sa place dans le monde ?
L’avenir de la poésie en Afrique me semble prometteur mais conditionné par notre capacité à dépasser certains écueils du passé tout en valorisant nos richesses spécifiques. Nous devons sortir de cette alternative stérile entre universalisme déraciné et particularisme replié sur lui-même.
La nouvelle génération de poètes africains, dont je me sens faire partie, a la chance de pouvoir puiser librement dans un triple héritage qui sont : les traditions orales de nos sociétés, l’héritage de la Négritude et ses dépassements, et les innovations de la poésie mondiale contemporaine. Cette synthèse créatrice peut donner naissance à des voix originales qui parlent d’Afrique au monde entier.
Je vois dans “Baobab des mots” un exemple de cette voie : partir des proverbes wolof pour éclairer les défis universels de notre temps. La poésie africaine de demain devra être cette poésie de passeur qui fait dialoguer les sagesses ancestrales avec les questionnements contemporains, qui traduit nos langues nationales dans les langues de grande diffusion sans les trahir.
Sa place dans le monde ne peut être celle du folklore ou de l’exotisme, mais celle d’une voix nécessaire dans le concert des littératures mondiales. L’Afrique traverse des mutations historiques , urbanisation, révolution numérique, changements climatiques, transformations politiques, qui concernent l’humanité entière. Nos poètes peuvent témoigner de ces mutations avec une acuité particulière.
La poésie africaine doit aussi assumer sa mission pédagogique et citoyenne. Dans nos sociétés où l’oralité reste forte, où l’éducation cherche ses voies, les poètes peuvent être des éducateurs, des éveilleurs de consciences, des passeurs de valeurs. C’est le rôle que j’essaie de jouer à travers mon enseignement et mes écrits.
Enfin, quel conseil donneriez-vous à un jeune poète qui cherche sa voix dans le tumulte du monde ?
Mon premier conseil serait : creuse d’abord ton propre puits avant de vouloir irriguer le monde. La quête de la voix poétique passe par un travail d’introspection, d’exploration de soi qui ne peut être escamoté. Mes meilleurs poèmes naissent quand j’ose plonger dans mes propres profondeurs, quand j’accepte de dire mes fragilités autant que mes certitudes.
Ensuite, enracine-toi avant de t’universaliser. Connais tes traditions, tes langues, tes cultures d’origine. Mes poèmes les plus universels sont souvent ceux qui partent de références très locales – les femmes de Nder, les proverbes wolofs, les réalités sénégalaises. L’universel ne s’oppose pas au particulier, il passe par lui.
Troisièmement, lis beaucoup et diversement. Ma formation en littérature comparée m’a appris que la poésie est un dialogue permanent entre les voix du passé et du présent, entre les cultures et les langues. Un jeune poète doit être curieux de tout : poésie classique et contemporaine, littératures africaines et mondiales, mais aussi philosophie, histoire, sciences humaines.
Quatrièmement, n’aie pas peur de l’engagement. La poésie n’est pas évasion du monde mais plongée au cœur du monde. Mes poèmes sur les inégalités sociales, sur les traumatismes historiques, sur les défis environnementaux ne sont pas moins poétiques que mes textes intimistes. L’art pour l’art est un luxe que l’Afrique contemporaine ne peut pas se permettre.
Enfin, cultive la patience et la persévérance. La voix poétique ne se révèle pas du jour au lendemain. Il faut accepter les tâtonnements, les échecs, les remises en question. Mon évolution entre “Poésies tous azimuts” et “Égographie” témoigne de ce cheminement nécessaire. Chaque poème écrit, même imparfait, est un pas vers la maturité artistique.
Aimeriez-vous encadrer un des gagnants de nos concours littéraires ?
Cette proposition m’honore profondément et correspond parfaitement à ma conception de la littérature comme transmission et partage. En tant qu’enseignant et formateur, j’ai déjà l’habitude d’accompagner de jeunes talents dans leur découverte de l’écriture. Encadrer un lauréat de vos concours représenterait un prolongement naturel de cette mission.
Mon approche pédagogique repose sur l’écoute et l’encouragement. Je crois qu’un mentor doit d’abord savoir reconnaître la voix singulière de celui qu’il accompagne, plutôt que de vouloir l’orienter vers sa propre esthétique. Chaque créateur a son chemin particulier, ses obsessions propres, sa manière unique de saisir le monde.
Je pourrais apporter à ce jeune créateur plusieurs types d’accompagnement . D’abord, une aide technique dans le travail du vers, de la prose, de la construction d’un recueil ou d’un récit. Ma double expérience de poète et de romancier en cours me permet d’aborder différents genres. Ensuite, une réflexion sur les enjeux de l’écriture africaine contemporaine, sur la manière d’articuler héritage et modernité. Enfin, un soutien dans la découverte du milieu littéraire, des circuits de publication, des réseaux de diffusion.
Cette collaboration serait aussi enrichissante pour moi. Les jeunes créateurs apportent souvent des perspectives nouvelles, des questionnements inédits qui peuvent nourrir la réflexion de leurs aînés. Ce dialogue intergénérationnel me semble essentiel pour la vitalité de notre littérature.
Je serais donc ravi d’accepter cette mission d’encadrement, dans l’esprit de fraternité littéraire qui anime votre belle initiative. C’est ainsi que se construisent les véritables écoles poétiques : par la transmise et l’émulation créatrice entre les générations.



TL ; DR : Ce qu’il faut retenir
- Égographie est un recueil de poésie introspective, une “échographie du moi” selon l’auteur.
- Cheikh Mbow y explore les liens entre le monde intérieur et l’univers extérieur.
- L’interview révèle un poète engagé dans une quête de sens, de transmission et de lucidité.
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