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LITTERATURE JEUNESSE | Fabrice Blazquez : une parole sur l’écriture, les traditions et les marges du monde (Exclusif)

Fabrice Blazquez revient sur son livre de 2006, ses récits ancrés dans les traditions locales, et sa vision d’une écriture comme acte de mémoire et d’avancée sociale.

Fabrice Blazquez Awa, petite détective du Sénégal

Auteur : Fabrice Blazquez
Genre : Littérature jeunesse –

Fabrice Blazquez : écrire depuis les marges du monde

Anthropologue de terrain, voyageur des zones oubliées, écrivain des interstices, Fabrice Blazquez a passé plus de trente ans dans des pays aussi contrastés que le Guatemala, l’Indonésie, le Mozambique ou la Serbie. Ses récits, souvent traversés par les traditions locales, les tensions géopolitiques et les mémoires enfouies, composent une cartographie sensible du monde contemporain.

Rare dans les médias, discret dans les cercles littéraires, il a pourtant accepté de répondre à l’invitation de GMSavenue. Cet échange, dense et nuancé, offre aux jeunes passionnés de sociologie, de littérature, de philosophie et de romans policiers une plongée dans une œuvre qui pense le monde depuis ses marges, ses silences et ses fractures.

Lien d’un livre qui mérite une place sur votre liste de fournitures scolaires (d’après GMSavenue) :

https://senegal.harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=21620


Origines et intentions

Pour un jeune lecteur africain, comment se présenterait Fabrice ?

Je suis un grand amoureux de l’Afrique où j’ai passé ma petite enfance (dans l’océan indien, à Madagascar et sur l’île de la Réunion), puis au cours de deux séjours professionnels, au Sénégal (5 ans) et au Mozambique (4 ans). Je m’intéresse beaucoup à la culture (anthropologie, traditions, littératures) des pays dans lesquels j’ai vécu.

Qu’est-ce qui vous a inspiré à écrire ce livre, et relater l’histoire d’Awa ?

Je souhaitais raconter une première histoire (puisqu’il s’agit de mon premier livre) qui s’adresse à un public de jeunes adolescents, africains mais aussi européens, et qui puisse conjuguer une histoire policière et l’expression de certaines traditions sénégalaises. L’héroïne (et donc l’enquêtrice) devait être une jeune fille qui se trouve à la lisière de l’enfance et du monde adulte et qui soit également au centre des tensions entre le respect des traditions et l’adaptation au monde moderne.

Pourquoi avoir choisi le Sénégal comme cadre principal du récit ?

J’ai écrit ce livre à la fin de mon séjour de 5 ans à Dakar. Je m’étais beaucoup intéressé à la culture sénégalaise, notamment wolof, aux confréries religieuses, dont les mourides et Baye Fall, et écrire ce livre était une manière de rendre hommage à ce pays.

Comment avez-vous construit le personnage d’Awa : est-elle inspirée d’une personne réelle ou d’un archétype littéraire ?

Il s’agit d’un personnage totalement fictif. J’ai voulu choisir une jeune femme au sortir de l’enfance mais avec déjà une certaine maturité et un caractère bien trempé !

Enjeux narratifs et symboliques

Le roman aborde des thèmes forts comme le mariage forcé, l’abandon scolaire, et les dynamiques familiales. Comment avez-vous équilibré ces enjeux avec le ton jeunesse du récit ?

C’est toute la difficulté d’aborder ces thèmes que je considère importants et de conserver un langage accessible à tous. Il faut éviter d’utiliser un ton professoral ou démonstratif. C’est pour cela que j’aime souvent faire parler mes personnages, notamment lorsqu’ils sont jeunes, à la première personne. Un jeune adolescent doit garder ce style simple, parfois encore enfantin, qui lui permet de pouvoir exprimer ses sentiments (même s’il le fait de manière ingénue, vue par les adultes).  

Le rôle du marabout et du cousin Pape introduit des tensions entre tradition et autonomie. Comment avez-vous voulu que le lecteur jeunesse perçoive ces figures ?

Ces tensions entre maintien des traditions ancestrales et évolution vers une modernité qui entraine davantage d’individualisme, des choix de vie propre loin du cercle familial existent dans toutes les cultures. J’ai simplement souhaité exposer ces tensions, au lecteur de se faire sa propre opinion.

Le quartier périphérique de Dakar et le retour au village sont deux espaces très contrastés. Que représentent-ils dans le parcours d’Awa ?

Les deux quartiers représentent deux aspects différents de la vie dakaroise, entre tradition et modernité, entre une vie modeste et une relative opulence ; et ce voyage en ville annonçait peut-être déjà la vie qui serait celle d’Awa adulte, une citadine éduquée et moderne.

Le regard de la détective

Awa développe des talents d’enquêtrice. Pourquoi avoir choisi ce prisme narratif pour une jeune fille ?

Il n’y a aucune raison qu’une jeune fille ne soit pas aussi bonne enquêtrice qu’un jeune garçon, même si de nombreux auteurs confient plus volontiers ce rôle à des personnages masculins… Très souvent les filles sont d’ailleurs plus « mûres » que les garçons au même âge, et elles ont peut-être davantage de sens de l’observation et d’attention aux petites choses de la vie quotidienne.

Comment avez-vous articulé les deux enquêtes (le vol du téléviseur et l’assassinat du Baye Fall) dans la progression du récit ?

J’ai en effet souhaité introduire deux enquêtes. L’une relativement « mineure » concernant le vol du téléviseur familial, enquête directement menée par Awa. La seconde enquête concerne un meurtre, marquant aussi sa rencontre avec l’inspecteur Ka, avec lequel elle se mariera, et son entrée dans le monde des adultes.

Le personnage du Baye Fall est chargé de spiritualité et de mystère. Quelle place occupe-t-il dans l’univers du roman ?

En effet, l’univers des confréries, mourides et Baye Fall, occupe une place centrale dans le récit, car il tient aussi une place importante dans la vie quotidienne de nombreux Sénégalais. L’histoire du Baye Fall permet d’évoquer un mouvement mystique peu connu en Europe.

Public et réception

À quel lectorat avez-vous pensé en écrivant ce livre ?

Il s’agit d’un roman orienté en priorité vers les jeunes adolescents mais qui, je l’espère, a également pu intéresser des lecteurs plus âgés.

Quelles réactions avez-vous reçues de la part de jeunes lecteurs ou d’éducateurs ?

Je n’ai malheureusement reçu aucun retour direct de la part de mes lecteurs !

Pensez-vous que ce roman peut être utilisé dans un cadre scolaire ou éducatif ? Si oui, comment ?

En effet, j’ai la prétention de croire qu’il s’agit d’un livre facile d’accès qui peut permettre d’ouvrir le débat sur de nombreux sujets de société, comme vous l’avez indiqué plus haut: mariages forcés, abandon scolaire, tensions entre respect des traditions et modernité, rapport de la communauté et des individus à la religion, entre les hommes et les femmes…

Littérature jeunesse et Afrique

Selon vous, quels sont les défis et les opportunités de la littérature jeunesse en Afrique francophone aujourd’hui ?

Il est très important de donner aux jeunes écoliers le goût de la lecture et de l’apprentissage. Ce goût de la lecture, et pas uniquement des textes scolaires, doit être inculqué très jeune et la littérature jeunesse africaine contemporaine (avec des textes qui les concernent directement, des héros et héroïnes auxquels ils peuvent s’identifier) peut et doit y contribuer. Le facteur économique pour de nombreuses familles est évidemment essentiel, d’où l’importance de disposer de bibliothèques scolaires et publiques proposant ce type d’ouvrages. Malheureusement, il s’agit d’un domaine avec encore trop de sous-investissement.

Comment voyez-vous le rôle des jeunes héroïnes africaines dans la construction de récits contemporains ?

Il existe trop peu de jeunes héroïnes africaines auxquelles les jeunes adolescentes peuvent s’identifier afin de construire leur personnalité. La littérature jeunesse présente en Afrique propose encore trop de modèles européens et nord-américains, et trop de personnages masculins.

Avez-vous des projets futurs qui prolongent cette démarche littéraire ?

Pas actuellement. J’ai écrit d’autres romans policiers pour la jeunesse, dont l’un a aussi pour héroïne une adolescente africaine : « Qui a tué le roi du Swaziland ? »

Bonus – Création et coulisses

Avez-vous une anecdote particulière liée à l’écriture de ce roman ? Si Awa devait grandir dans un prochain tome, que deviendrait-elle ?

Je la verrai bien comme la jeune femme décrite dans l’épilogue du roman : moderne mais respectueuse de certaines traditions, ouverte, au fort tempérament…

Sur l’œuvre globale de Fabrice Blazquez

Parcours et diversité littéraire

Votre bibliographie couvre des territoires très variés : du Swaziland au pays Maya, en passant par l’Indonésie ou les Balkans. Qu’est-ce qui vous attire dans cette exploration géographique et culturelle ?

J’ai sans doute une très forte curiosité des pays où j’ai eu la chance de vivre et surtout de leurs habitants. De leurs langues, de leurs cultures et de leur manière de voir et de comprendre le monde. Je m’intéresse beaucoup aux peuples dits « premiers », marginaux ou marginalisés par le monde moderne, dont beaucoup ont disparu ou sont en voie de disparition.

Comment passe-t-on de Meurtre en pays Maya à Awa, petite détective du Sénégal ? Y a-t-il un fil conducteur dans votre écriture ?

Outre l’Afrique, j’ai un profond attachement à l’Amérique latine et notamment au Guatemala, toile de fond de certains de mes romans. Je souhaitais choisir cette fois un jeune garçon enquêteur, très enraciné dans l’une des ethnies indigènes (tzutuhil dans ce cas précis) et dont l’histoire puisse mettre en valeur une tradition ancestrale (le culte de « Maximon »).

Vos titres comme Patzicia 1944, Port Désolation ou La quête du ruisseau aux fleurs de cerisier évoquent des mondes à la fois poétiques et énigmatiques. Quelle place occupe l’imaginaire dans votre travail ?

Je tente d’entremêler réalité et mondes imaginaires, dont le dosage peut varier en fonction des ouvrages. Dans les trois cas cités : « Patzicia 1944 » est une histoire imaginée mais basée sur un épisode tragique de l’histoire du Guatemala pendant la révolution de 1944; « Port Désolation » est un travail d’imagination basé notamment sur l’effacement des peoples fuégiens; quant à « La quête du ruisseau aux fleurs de cerisier », il s’agit d’un ouvrage totalement imaginaire, mais avec quelques clins d’œil à la littérature…

Rapport à l’enquête et au mystère

Plusieurs de vos œuvres semblent tourner autour de l’enquête : Qui a tué le roi du Swaziland ?, Une enquête philosophique, Mort au dojo… L’enquête est-elle pour vous un outil narratif ou une posture philosophique ?

Je suis assez amateur de romans policiers mais un bon roman doit pour moi aller bien au-delà d’une « simple » enquête, aussi habile soit-elle, et pouvoir traiter ou porter d’autres thèmes, sociologiques, voire philosophiques. La nouvelle « Une enquête philosophique » a ainsi pour ambition de conjuguer enquête policière et réflexion sur l’immatérialisme, doctrine philosophique qui soutient que la réalité matérielle n’existe pas en dehors de la perception. « Les frères Karamazov » de Dostoïevski, que je considère comme l’un des plus grands romans jamais écrits est ainsi un roman « total », roman policier, psychologique, de mœurs mais aussi philosophique.

Dans Awa, l’enquête est menée par une enfant. Dans d’autres récits, elle semble plus adulte, voire métaphysique. Comment adaptez-vous cette mécanique à différents publics ?

Il s’agit en effet, en fonction des livres, de différents publics. Les livres « pour adultes » ont des intrigues souvent plus complexes ; le caractère des détectives est souvent plus tourmenté, avec parfois leur part de noirceur (tel Juan Avila dans « Le cinquième codex »).

Le cinquième Codex, Le voyage à Coban, El viaje a Ica… Ces titres évoquent des quêtes initiatiques. Peut-on dire que l’enquête chez vous est aussi une manière de chercher du sens ?

Plusieurs de mes ouvrages peuvent en effet se lire comme des récits initiatiques, et pas uniquement les romans policiers (ainsi « Baliem »). Il y a souvent une quête de sens à travers différentes épreuves ou grâce à des rencontres avec des personnes issues de cultures différentes. L’enquête policière peut en effet souvent être considérée comme une quête initiatique.

Littérature jeunesse et transmission

Awa est votre première incursion dans la littérature jeunesse africaine. Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire pour ce public, et dans ce contexte ?

Je souhaitais écrire une histoire racontée par une très jeune fille (à ma connaissance peu présente dans la littérature, notamment policière, africaine) qui puisse donc s’adresser à de jeunes adolescents et adolescentes qui pourraient s’identifier à Awa.

Pensez-vous que vos autres œuvres pourraient être adaptées ou réécrites pour un lectorat jeune ?

Cela me semble difficile, en particulier pour les romans policiers pour adultes.

Quel rôle attribuez-vous à la littérature jeunesse dans la transmission des cultures africaines et dans l’éveil critique des jeunes lecteurs ?

Elle a un rôle essentiel pour l’ouverture d’esprit, le goût de l’apprentissage et de la réflexion critique.  Il faut donner le goût de la lecture aux enfants dés leur plus jeune âge et on doit pour cela leur procurer des ouvrages assez faciles d’accès et ancrés dans la culture des lecteurs (même s’il ne s’agit bien-sûr pas d’un choix exclusif, le goût de la lecture doit aussi se former par la découverte de littératures jeunesse venues d’autres horizons).

Langues, traductions et circulation

Certains de vos titres sont en espagnol (El viaje a Ica), d’autres en français, et vous avez traduit de la poésie indonésienne. Comment choisissez-vous la langue de vos récits ?

L’essentiel de mes livres est écrit en français s’agissant de ma langue maternelle, mais j’aime aussi écrire en espagnol des nouvelles, notamment lorsqu’elles sont ancrées dans le monde latino-américain. Quant à l’indonésien, langue apprise lors d’un séjour à Jakarta, il s’agit d’une langue aux sonorités que je trouve particulièrement adaptées à la poésie (le monde malais a d’ailleurs une longue tradition poétique avec les pantoums) et j’ai pris beaucoup de plaisir à faire ces traductions.

Avez-vous des projets de traduction pour Awa, petite détective du Sénégal ?

Non, pas pour l’instant.

Comment imaginez-vous la circulation de vos œuvres dans les espaces francophones, hispanophones ou anglophones ?

La quasi-totalité des ouvrages circulent uniquement dans le monde francophone.

Quelle est la question que personne ne vous a encore posée sur vos bouquins ?

Au fond, pourquoi écris-tu ?

Le mot de la fin ?

Sans vouloir paraitre trop pédant, je crois que la littérature nous aide sans doute à mieux vivre, à mieux penser, à développer notre esprit critique, à éviter les préjugés et les idées préconçues, bref qu’elle peut participer à l’élaboration de notre propre « manuel d’autodéfense intellectuelle »… La littérature jeunesse est ainsi le premier jalon essentiel pour la formation des jeunes esprits.

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