Juliana Diedhiou Fouchart ” Ecrire pour éveiller les consciences “
Auteure engagée et voix singulière de la littérature sénégalaise, Juliana Diedhiou Fouchart nous parle de son parcours, de ses combats et de son dernier roman ”Un Pacte Perfide”, qui met en lumière les failles du système de santé et les injustices vécues par les plus vulnérables. Rencontre avec une plume qui dérange, éclaire et interpelle.
Liens de ses livres :
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Interview avec Juliana Diedhiou Fouchart — Entre plume engagée et regard nomade
Portrait d’écrivaine
Juliana, pouvez-vous nous raconter votre premier contact avec l’écriture ? Était-ce un besoin, un hasard, une vocation ?
Mon premier rapport avec l’écriture, c’est des lettres que j’écrivais pour des amis à l’école. Puis progressivement en grandissant écrire ou répondre à des lettres d’amour pour ceux qui ne trouvaient pas les mots justes ou n’étaient pas inspirés et même des lettres conflictuelles pour ceux qui étaient en conflit par écris, les demandes d’explications, puis les discours. Apparemment l’objectif recherché était toujours atteint quand j’écrivais pour eux. Et j’adore écrire pour les gens et les voir contents ensuite car tout s’est bien passé.
D’après mes proches j’ai toujours eu une imagination assez fertile surtout quand il s’agit de trouver une issue à un problème (rires).
Mais ce besoin d’écrire pour être lu un jour (romans) est tout simplement dû à un sentiment récurrent d’impuissance face aux histoires qu’on me racontait ou celles dont j’ai été témoin.
Je suis très empathique face à l’injustice, les drames ou tragédies de notre société et je suis aussi fascinée par les belles histoires d’amour et les sucess story.
Votre parcours est marqué par les voyages et les langues. Comment ces expériences nourrissent-elles votre écriture ?
Nous savons tous qu’en voyageant on apprend mieux. Personnellement je pense que le voyage rend tolérant, compréhensif, patient, humble et très modeste car diminue souvent la prétention de certaines personnes. Il met en épreuve notre capacité d’adaptation et notre courage et développe notre culture générale.
Par-dessus le côté pédagogique permet à l’humain de se faire son propre avis par rapport à l’histoire apprise, entendue ou vue à travers les canaux de communication.
Les langues selon moi c’est la liberté et l’indépendance car chaque langue apprise et finalement parlée ouvre une porte supplémentaire dans le monde du relationnel, dans le monde professionnel et surtout dans les relations humaines et socio-culturelles. Ca favorise une meilleure compréhension de la culture et des valeurs d’autrui.
Les langues étrangères telles qu’elles soient, sont aussi un gage d’indépendance, de liberté et parfois même de sécurité quand on va chez autrui.
Les langues que je parle m’ont aidé dans les voyages que j’ai fait et le tout a un impact positif sur les histoires que je raconte.
Vous avez étudié le tourisme, les relations internationales et la diplomatie. En quoi ces domaines influencent-ils votre regard sur les personnages et les sociétés que vous décrivez ?
Toutes ces études ont une très grande influence dans mes romans.
Dans mes études de tourisme j’ai appris par exemple : à créer des circuits, savoir trouver les bons mots pour faire la description d’un endroit. Savoir décrire son environnement dans le but de donner envie à autrui d’acheter ou de venir.
Et les cours techniques de communications (autre exemple) : ont complété le respect et la façon de toujours chercher et de trouver le mot ou la phrase adéquats face à l’autre (un handicapé, une personne en panique ou en colère et autres). Ce fut aussi un plus sur l’empathie et le respect des autres que j’avais déjà acquis dans mon éducation et mon environnement familial ou disons naturel.
Les cours de Relations internationales et de Diplomatie ont renforcé mon esprit critique et stimulés ma curiosité sur le fonctionnement de notre société et de l’Humain avec un grand H. Ces études m’ont permis de développer ma capacité d’analyser, d’essayer de voir derrière ou au-dessus de ce qui est lisible, visibles ou audible.
Ces cours m’ont permis de mieux comprendre la géopolitique mondiale, les stratégies et dynamismes de notre époque et les enjeux économiques dans le monde.
Tour ceci se voit et ressens beaucoup dans mes romans sur plusieurs personnages, évènements ou circonstances.
La lecture comme moyen de voyager sans bouger : pouvez-vous nous parler de cette conviction et de ce qu’elle représente pour vous ?
Si je dis souvent que la lecture est un moyen de voyager sans bouger :
C’est parce que personnellement au-delà de la dimension culture générale que m’apporte la lecture, lire me permet d’entrer chez les gens, de voir comment ils vivent, de découvrir leurs cultures, leurs croyances et convictions, d’aller dans des pays que je ne connais pas et d’apprendre de nouvelles choses à travers la description parfaite de l’auteur.
Quand je lis j’imagine tout ce que je lis même le décor et parfois je suis comme un fantôme assis dans l’intimité des personnages des livres que je lis.
Et c’est ça la différence entre lire et regarder un film. Dans un film tout vous est imposé comme une dictature et dans les livres il y’a pas de limite on a cette liberté infinie d’imaginer les lieux et les personnages selon la fertilité de notre esprit. Si l’auteur est bon, moi Juliana ; je pars facilement avec lui dans la destination qu’il décide de m’amener (par la magie de l’imagination).
Et j’écris aussi de cette façon en étant comme une personne invisible autour de mes personnages avec ce fabuleux pouvoir de contrôler ce qu’ils doivent dire ou pas.
Quel est votre rituel d’écriture ? Silence total, café, musique, ou improvisation selon l’inspiration ?
La solitude et l’obscurité.
J’écris beaucoup mieux la nuit et sur mon lit avec très grande tasse de thé ou un bon kinkeliba au citron. Le bruit ne me dérange pas forcément.
GMSavenue à propos du roman de Juliana Diedhiou FOUCHART
« “Le silence est parfois plus bruyant que les cris.” Cette phrase, tirée d’Un pacte perfide, résume l’intensité du roman de Juliana Diedhiou Fouchart, écrivaine polyglotte au regard affûté sur les sociétés africaines. »
Exploration des œuvres – Engagement et regard sur la société
Dans Un pacte perfide, vous abordez des sujets sensibles comme la santé publique, les non-dits familiaux et les tensions sociales avec une dimension théâtrale parfois et dramatique, expliquez-nous l’intention mêlée au choix de ce style narratif.
Montrer à ceux qui ne savent pas comment ça se passe dans les établissements de santé en Afrique. Confirmer à ceux qui savent déjà, qu’ils n’ont pas été les seuls à avoir vécu ce genre de mésaventures avec un malade ou en tant qu’usager. Interpeller ceux qui ont le pouvoir de décision sur le comportement des employés, leurs conditions de travail et les conditions d’admission et de prise en charge des malades ou disons de tous les usagers afin que des améliorations soient apportées.
Interpeller ou inciter et même rappeler à travers des tensions sociales certaines valeurs humaines : l’histoire d’amour entre Maodo et ses deux prétendantes et les fausses accusations de viol de la Twin sur son beau-père en sont quelques exemples parmi tant d’autres dans ce roman.
Mais faut noter aussi qu’au-delà de la dénonciation subtile des conditions parfois désastreuses dans les établissements de santé sous forme de problèmes ou de questions posés ; des suggestions, des réponses et solutions venant du simple usager que nous sommes ont été donnés dans ce roman. En gros c’est le regard et l’avis de l’usager sur notre système de santé et non celui du professionnel de santé.
Au-delà de ces problématiques, vos personnages discutent aussi de l’immigration, de politique, de la société… Pensez-vous que le roman peut être un outil de conscientisation sociale ?
Ça dépend de l’objectif de chaque personne.
Personnellement : Oui je le pense sinon lire serait pour moi une perte de temps énorme. Je ne lis pas tout et n’importe quoi. Je choisis minutieusement ce que je dois lire ou pas. Je ne lis pas pour lire. Je lis pour apprendre de nouvelles choses, réveiller en moi quelque chose qui dort ou confirmer des convictions.
Donc quand j’écris mes objectifs reflètent aussi mes attentes chez les autres écrivains qui sont tout simplement : Amour – Divertissement mais dans la pédagogie.
Apprendre quelque chose d’où parfois l’utilisation dans mes romans d’un vocabulaire pas commun en pensant à certains comme les étudiants qui pourraient découvrir un nouveau mot ou une nouvelle métaphore par exemple.
Motivation : Etre une Source de motivation positive : Inciter humblement les gens à être dans le positif (valeurs, comportements et actions au quotidien). Tout en leur laissant une certaine liberté de penser et d’agir.
Créer un déclic sur certains lecteurs face aux injustices, oppressions ou inégalités.
Déclencher chez d’autre une prise de conscience sur l’inaccessibilité de certains droits fondamentaux pour les uns ou pour les autres à travers le monde.
Et enfin faire des recherches et donner mon avis qu’il soit bon ou pas sur des faits historiques ou récents en rapport avec le sujet du roman.
Dans Un choix impossible, vous mêlez humour, satire et critique sociale. Comment trouvez-vous l’équilibre entre légèreté et gravité dans vos récits ?
Parce que je suis comme ça ! Je suis une personne qui quelle que soit la personne en face dira toujours ce qu’elle pense mais avec beaucoup de respect. Car je mets toujours les mots ou phrases à la place d’un être humain.
Je m’explique : on peut dire que la seule vérité c’est qu’on est tous nés nus sans artifices et pourtant quand on sort certaines personnes mettent 10 mn ou 30 mn pour s’habiller et d’autres 1 heure voire 2 heures pour s’apprêter ainsi de suite, juste pour se faire beau, pour soigner leur apparence ou simplement par respect aux règles, aux habitudes ou à la morale collective.
Les mots et les phrases pour moi c’est pareil. Il faut les habiller, les apprêter avant de les sortir. Surtout ne pas les maquiller, mais leur donner une apparence correcte !
Quand on rajoute du respect, de la politesse, un peu de pudeur et beaucoup de bienveillance on peut mêler humour, satire, critique sociale et vérité (qu’elle soit amère ou moche) sans heurter ni choquer les gens.
Conclusion : Toujours avoir l’empathie nécessaire à chaque circonstance pour trouver les mots et les phrases justes pour chaque situation.
Y a-t-il un personnage qui vous ressemble ou qui vous a particulièrement marquée dans vos romans ? Et pourquoi ?
Baye !!!
Un personnage très poli, respectueux et fort de caractère.
Il est correct avec tout le monde mais n’hésitera pas à « fermer toute porte qui lui apportera du courant d’air » car (la porte qui t’apporte le courant d’air faut la fermer).
Il n’est pas dans la fausse courtoisie.
Il n’a pas peur de la solitude donc ne dépend pas affectueusement des autres pour vivre.
Il n’est pas un saint et ne fait pas semblant de l’être.
Il n’est pas parfait, mais il est très honnête et essaie d’être juste au quotidien.
Il déteste l’injustice, l’abus de pouvoir et l’hypocrisie de notre société.
Sa liberté dans tous les sens du mot est sa priorité (liberté amicale, professionnelle et autres)
Je pense que Baye me ressemble énormément.
« Écrire, c’est semer des graines d’empathie. Juliana Diedhiou Fouchart nous rappelle que la littérature peut être un miroir, mais aussi une boussole. »
GMSavenue sur Juliana Diedhiou Fouchart
Comment choisissez-vous en général les thèmes que vous abordez ? Sont-ils dictés par l’actualité, par des expériences personnelles, ou par des rencontres ?
Mes thèmes sont dictés par toutes mes rencontres au quotidien, mon entourage et mon environnement mais aussi par mes expériences personnelles.
Quel regard portez-vous sur la place des femmes dans la littérature africaine contemporaine ?
La littérature africaine a toujours été dominée par la gente masculine, mais heureusement que durant ces dernières décennies de plus en plus de femmes prennent la plume pour exprimer leur point de vue sur la société et je profite de cette occasion pour rendre hommage à l’une des pionnières de la littérature : la célèbre écrivaine africaine de nationalité sénégalaise Mariama BA qui a contribué à donner une voix aux femmes africaines dans le monde littéraire.
La place de la femme dans notre société a toujours suscité des débats et la description des femmes africaines faites pendant longtemps par les autres ou par la gente masculine n’a pas toujours été réaliste.
Le fait de nos jours de voir des femmes de différents pays africains écrire permet d’avoir une vision plus objective et plus juste de la famille, de la femme et de notre société en général. Une Démocratie de la littéraire africaine qui équilibre le traitement de plusieurs sujets et c’est excellent !
Avez-vous des modèles littéraires ou des auteurs qui vous inspirent particulièrement ?
J’aime beaucoup Jean d’Ormesson pour son côté solaire et jovial. On apprend beaucoup dans ses livres.
Mais celui qui m’a le plus inspiré dans ma vie c’est l’écrivain ivoirien Ahmadou Kouroumah et son roman : « Allah n’est pas obligé » que j’ai adoré.
Un roman qui t’emporte facilement dans les aventures du jeune Birahima (enfant soldat). On se surprend à être révolté par la réalité de la situation africaine et même à pleurer de tristesse face aux injustices et aux horreurs décrites par l’auteur dans ce livre.
J’ai pleuré la première fois que je l’ai lu ! J’ai été en colère, j’ai ris et j’ai appris des choses.
Cet ouvrage m’a beaucoup marqué et m’a influencé dans mon style littéraire, car il est la raison pour laquelle je ne change pas forcément la façon de parler de la personne qui me raconte son histoire pour l’écrire. Je me suis rendu compte que c’est plus réel et ça touche forcément les lecteurs par la véracité des émotions racontées.
C’est un ouvrage écrit dans un français particulier, un français qui ne respecte pas forcément les codes de l’académie française mais très agréable. Certains l’ont même accusé d’avoir montré une mauvaise voire chaotique image de l’Afrique, mais moi je pense qu’au contraire ce roman est un chef d’œuvre car c’est l’un des meilleurs plaidoyers des citoyens de ce continent. Sans en avoir l’air Mr Kroumah (Paix à son âme) a su dénoncer subtilement les conséquences de l’impérialisme, le capitalisme, les injustices et l’hypocrisie au niveau international autour de la mort d’innocents pour les intérêts d’une minorité, autour des droits de l’Homme et de la misère humaine dans un monde ou l’écart entre « le beaucoup » et « le peu » est honteux.
Il y dénonce aussi les graves conséquences de l’égoïsme historique des dirigeants africains.
« Allah n’est pas obligé d’être juste dans toutes ces choses ici-bas » est pour moi la démonstration écrite que la vie n’est pas juste et ne le sera peut-être jamais. Mais que nous en tant qu’humains pouvons essayer de l’être envers nos semblables.
Si vous deviez résumer votre univers littéraire en trois mots, lesquels choisiriez-vous ?
Injustices
Revendications
Amour
Quel message aimeriez-vous que vos lecteurs retiennent après avoir refermé Un pacte perfide ?
Que la santé doit être une priorité
L’Homme Noir où qu’il soit en particulier l’Africain, doit arrêter de s’auto flageller et doit croire en son potentiel.
Et à travers l’histoire d’amour je veux que mes lecteurs retiennent que :
Dans la vie le bien ou le mal que l’on fait nous revient toujours d’une manière ou d’une autre. Alors attention aux actes que l’on pose au quotidien !
Et enfin… si vous pouviez dîner avec un personnage de fiction, lequel choisiriez-vous et pourquoi ?
Mon personnage dans un Pacte Perfide :
Baye évidemment pour son intelligence, sa sagesse, son honnêteté, son côté marrant et sa culture générale sans avoir fait de grandes études.
Je ne m’ennuierai jamais avec ce personnage !!! Et je suis convaincue que je passerais une agréable soirée rigolote et riche en discussions.



