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Pierre Krieg : « Schopenhauer et l’anéantissement du monde »

Pierre Krieg a fait ses études de philosophie à l’Université de Strasbourg. La découverte de l’œuvre de Schopenhauer fut un tel événement qu’elle motiva son désir d’en connaître toute l’étendue. C’est à présent vers les lettres créoles que son désir le porte.

(Collection Ouverture Philosophique, 2026).

Schopenhauer a souffert toute sa vie et aujourd’hui encore d’une marginalisation et d’une mauvaise réputation. Nous avons d’abord voulu rétablir un équilibre. Une vérité. Et donner à voir en quoi Schopenhauer fut un authentique philosophe, et son œuvre aussi inactuelle que profonde.


Cet ouvrage se propose simplement de rendre compte du sens de la philosophie de Schopenhauer, telle qu’elle se déploie dans son œuvre principale : Le monde comme volonté et représentation. Il nous a semblé que toute l’œuvre pouvait s’entendre en vue d’un projet métaphysique singulier : l’anéantissement du monde.


Mais qu’est-ce que c’est, l’anéantissement du monde ? Derrière ce problème, Schopenhauer cherche à exprimer autant la réalité du monde que son ressenti propre. Et c’est tout un nouvel imaginaire du monde qui se dévoile à nous. Cruel, désespérant, mais laissant une place à la révolte. Et comme disait le poète Hölderlin : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. »


https://www.editions-harmattan.fr/catalogue/livre/schopenhauer-et-l-aneantissement-du-monde/81734?srsltid=AfmBOoruWDDWFH3XMdJWfKqPLDsQCm4hupelSl9pnkHmlrNB-hv_iX2_


1 – Vous avez étudié la philosophie à Strasbourg : quel souvenir marquant gardez-vous de cette période et de vos premières rencontres avec les grands textes ?

Un souvenir marquant, c’est la rencontre avec le lieu même : je faisais mes premiers pas dans le Palais Universitaire, imposant de par son esthétique et son histoire ; ça me donnait le sentiment d’entrer de plein pied dans une effervescence intellectuelle. Et bien sûr, la philosophie, à Strasbourg, a une place importante, beaucoup de grands noms sont passés par là, y ont étudié ou enseigné, et ça nous donnait aussi le sentiment de participer à quelque chose de majeur.

C’est ce sentiment général, cette ambiance, au sens fort, qui m’a marqué, et qui m’enthousiasme encore quand je repense à ces années. Et puis, la rencontre avec les grands textes ; je me suis dirigé très vite vers les auteurs qui me passionnaient, Nietzsche d’abord, qui était presque inévitable, et qui m’a finalement conduit à son « éducateur » qui allait d’une certaine manière aussi devenir le mien : Schopenhauer.

2 – La découverte de Schopenhauer fut pour vous un événement décisif. Pouvez-vous raconter ce moment et ce qui vous a immédiatement frappé dans son œuvre ?

      Il y a cette phrase de Nietzsche : « je ne sais pas quel démon m’a glissé à l’oreille : Emporte ce livre chez toi » ; il parle du Monde comme volonté et représentation. On sent quelque chose qui s’impose à soi, de manière presque surréaliste. Et c’est vrai, il y a de ça. Et je crois que cette impression est commune à beaucoup de lectrices et lecteurs de Schopenhauer.

Pour ma part, j’avais une idée déjà de qui était le personnage, sa philosophie, mais ça restait vague. Et puis, un jour, je déambulais dans les rayons de la bibliothèque, et ce démon aussi, d’un coup, a guidé mes gestes et mes intentions, je me suis dirigé presque automatiquement (j’étais en même temps conscient de ce que je faisais) vers Le livre, je l’ai pris entre les mains, j’ai lu quelques pages, et j’ai compris tout de suite que tout allait changer à cette lecture. Je l’ai emporté chez moi et commencé l’instant d’après. Ce que j’y ai découvert : une intuition puissante et profonde du monde comme je n’en avais jamais lues.

3 – Pourquoi avoir choisi de consacrer un livre à Schopenhauer, philosophe souvent marginalisé ou mal compris ?

Peut-être justement pour ces raisons. Comme Nietzsche, il me semblait réellement comprendre cette philosophie, réellement lire ce livre. C’était une véritable expérience de lecture, bouleversante, écrasante, brutale. On n’en sort pas indemne.

Maupassant disait de Schopenhauer qu’il était « le plus grand saccageur de rêve qui ait passé sur terre. » La contre-partie, c’est une lucidité tout aussi violente. Un regard vif sur le monde. Et le sentiment d’être dans le vrai. Schopenhauer s’est toujours revendiqué d’être un philosophe authentique, qui ne s’occupait que de la recherche de la vérité.

Le soucis de la vérité. Je crois que c’est ce qui m’anime également. Alors, j’ai voulu d’une certaine manière rendre compte d’une vérité inscrite dans une œuvre et chez un personnage.

Voilà pourquoi ce livre. Aussi parce que j’étais touché par cet homme qui passa trente ans de sa vie ignoré par tout le monde, dans une solitude effroyable, convaincu d’avoir offert au monde la vérité, désireux de la partager, mais ne butant que sur de l’ignorance, du mépris, ou de l’indifférence.

4 – Votre ouvrage parle d’« anéantissement du monde ». Comment définiriez-vous cette notion dans le cadre de la pensée schopenhauerienne ?

D’abord de manière très concrète. Le constat premier est le suivant : l’être c’est la douleur, le néant c’est l’absence de douleur. La douleur est insupportable, d’autant plus qu’elle ne fait que se perpétuer avec l’être, puisque l’être est volonté de vivre dans son éternelle répétition.

Pour briser ce cycle de l’être, il faut nier la volonté de vivre. Dans sa portée universelle, la négation de vivre devient l’auto-abolition de soi du monde, ce qui fait alors basculer l’être (la douleur) dans le néant (l’absence de douleur). Et c’est le but : le néant. Alors Schopenhauer va développer de manière très précise et rigoureuse le cheminement qui conduit de l’être au néant.

Mais bien sûr c’est plus ambigu que ça, et c’est là qu’on comprend que la philosophie de Schopenhauer est emprunte de poésie. Ce désir d’anéantissement c’est d’abord ce que j’appelle un « cri métaphysique », un désir poétique. Elle n’est pas le saccage systématique et brutal de la réalité du monde, tout le désastre humain et écologique. Non. Elle en est presque l’inverse.

Ce désastre-là, réel, c’est l’être. Et en voulant faire basculer l’être vers le néant, c’est avec ce désastre-là que Schopenhauer veut en finir.

5 – Schopenhauer est réputé pour son pessimisme. Pensez-vous que ce pessimisme ouvre paradoxalement une voie vers une forme de salut ou de révolte ?

Oui, j’en suis convaincu. On caricature trop rapidement le « pessimisme » de Schopenhauer, en faisant de sa pensée un banal tableau sombre du monde. C’est une vue simpliste et pour tout dire fausse de son œuvre. Et c’est de la mauvaise foi.

Par là, on essaye simplement de minimiser une attitude de lucidité, pour justifier le monde tel qu’il est. Je crois que le véritable pessimisme de Schopenhauer est celui d’une lucidité active. Nietzsche est le premier à avoir vu toute la « vigueur » de son pessimisme qui philosophait déjà à « coups de marteau » ; cette attitude-là, est celle d’une négativité relative à la logique de l’être.

L’être c’est le saccage de la nature, c’est la lutte de tous contre tous, c’est le triomphe de l’ego, toutes les injustices, comme disait Lévinas : « l’être c’est la guerre ». Et tout ceci participe de ce que Schopenhauer nomme « l’affirmation de la volonté de vivre » ; à l’inverse l’ « attitude pessimiste » ou la « négation de la volonté de vivre » c’est une manière de se positionner contre l’être, contre la légitimité même du monde tel qu’il est. C’est une manière de se révolter, oui, de proposer du possible plutôt que se borner à ce qui est. Et cette révolte, Schopenhauer peut nous aider à la vivre et la penser.

6 – Vous citez Hölderlin : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. » Comment ce vers éclaire-t-il votre lecture de Schopenhauer ?

Une chose qui m’a marqué dans ma lecture de Schopenhauer, c’est ce fait paradoxal qu’en faisant basculer l’être vers le néant, en nous conduisant vers « l’anéantissement du monde », il nous mettait en lumière le monde, et nous permettait d’en comprendre mieux les rouages, en se sentant plus lucide, plus distant, moins déterminé par le réel, en un mot plus conscient.

Et c’est justement parce que je suis détaché du monde, que j’en suis d’une certaine manière libéré. Et parce que je suis libre, au milieu du péril, libre avec les autres, je peux apercevoir ou imaginer « ce qui sauve ». Alors oui, ce vers bien connu de Hölderlin m’a semblé éclairer ce sentiment que j’avais toujours eu à ma lecture de Schopenhauer. Et renvoyer encore une fois à ce pessimisme qui insuffle une certaine énergie, une révolte.

C’est peut-être aussi une des raisons de la marginalisation de Schopenhauer. Il était trop conscient, trop libre, trop indépendant. À l’opposé de son rival : Hegel, dont la philosophie rayonnait dans toute l’Europe. Une philosophie qui justifiait le triomphe de la civilisation occidentale de par le monde, le triomphe c’est-à-dire le saccage. Le péril.

7 – Dans votre livre, vous insistez sur la dimension métaphysique du projet schopenhauerien. Qu’est-ce qui distingue cette métaphysique des autres philosophies du XIXe siècle ?

Dans mon livre, un moment je cite Bergson qui nous dit que ce qui a manqué le plus aux métaphysiciens de ce siècle, c’est la « précision » ; il faut entendre par là que tous ces grands systèmes majestueux (il a bien sûr en tête Hegel et tous les représentants de l’Idéalisme allemand) ne prennent pas en compte la réalité des choses, mais imposent des cadres rationnels qui réduisent la réalité à la pensée ou bien la voilent carrément.

Je crois que s’il y a un écueil que Schopenhauer a su brillamment éviter, c’est bien celui-ci, et il a su accorder pleinement son système philosophique à toute la réalité du monde. En cela il a fait preuve d’une « précision » incomparable. Schopenhauer avait une connaissance des animaux, des plantes, des minéraux, d’une grande ampleur et d’une grande diversité ; et il nourrissait sa pensée autant des philosophes, que des poètes, des scientifiques, ou d’articles de journaux, d’histoires populaires.

Il s’intéressait aussi aux sciences occultes et au paranormal. Sa pensée provenait de la relation entre l’esprit et le monde, quand celle des autres métaphysiciens provenait seulement de l’esprit, c’est-à-dire la raison froide et distanciée du monde.

8 – Comment répondez-vous à ceux qui considèrent Schopenhauer comme un penseur inactuel, voire dépassé ?

Dit-on de Platon ou de Spinoza qu’ils sont dépassés ? Nous ne sommes plus dans la Grèce antique ni dans l’Europe du 17e siècle, pourtant ces penseurs nous parlent encore. C’est la même chose pour Schopenhauer. Les « grands esprits » sont inactuels, au sens fort, au sens nietzschéen.

9 – Votre intérêt se porte désormais vers les lettres créoles. Voyez-vous un lien entre cette ouverture culturelle et votre travail sur Schopenhauer ?

Oui, je pense qu’il y a un lien. La lutte symbolique entre Schopenhauer et Hegel ouvre à deux perspectives : l’une qui s’entête à perpétuer une Histoire strictement européenne, voire européocentriste ; l’autre qui nous ouvre à de nouveaux horizons. L’intérêt permanent de Schopenhauer pour les cultures orientales n’est pas anecdotique, c’est une ouverture sur des ailleurs. Il est un des premiers à vraiment s’intéresser et comprendre les pensées hindouistes et bouddhistes. Il est à la fois européen et ouvert sur le monde. C’est cette ouverture qui m’a passionné.

Cette façon de regarder hors de soi, de s’ouvrir aux autres, de ne pas s’enliser dans sa propre culture ; ce que Victor Segalen nommait la sensibilité au « Divers ». Il y a aussi des textes où Schopenhauer prend la cause de ses « frères noirs » ; il est résolument contre l’esclavage, et toute forme de barbarie.

Et dans mon esprit il y a ces deux images qui se superposent : la vision horrifiée de Schopenhauer à la vue des galériens qui vivent l’enfer, et cette autre vision, de l’écrivain martiniquais Édouard Glissant, de toutes ces femmes et ces hommes parqués dans des bateaux qui vivent aussi l’enfer. Ce sont deux images de la misère et de l’injustice absolues de la condition humaine.

Ainsi, mon intérêt pour ce que Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant nomment les « lettres créoles », en plus d’être littéraire et personnel, s’inscrit dans cette ouverture à l’altérité, et ce désir de fraternité.

10 – En quoi la philosophie de Schopenhauer peut-elle encore parler aux lecteurs contemporains, confrontés à des crises écologiques, sociales ou existentielles ?

Toutes ces crises sont relatives à notre monde : le monde tel qu’on l’imagine et tel qu’on le désire. Notre monde qui pousse la logique de l’être, c’est-à-dire la guerre, l’égoïsme, l’inégalité, le désastre, à son paroxysme.

En nous faisant faire un pas de côté à l’égard de cette logique, un pas qui suppose aussi une forme de marginalité et de désespoir, la philosophie de Schopenhauer rend possible une lucidité et une révolte. Horkheimer est le premier à avoir pensé dans son œuvre un lien possible entre Schopenhauer et Marx. Et même si ce lien nous paraît d’abord peu évident, il est réel.

Comprendre le monde c’est aussi vouloir le transformer, c’est-à-dire l’imaginer autrement, et le désirer autrement. Que ce soit pour la nature, la société, ou l’individu. Ces trois démarches ne sont pas dissociées, il faut les penser en relation, dans une conscience de ce que Glissant nomme le « Tout-Monde ».

Et cette conscience, en tant qu’elle est fondée sur un principe de compassion, de « sympathie universelle », s’exprime déjà chez Schopenhauer. Le « Tu es Cela » qu’il reprend de la pensée hindoue, dit bien ceci : tu es la nature, tu es la société, tu es l’autre. C’est dans cette unité fondamentale que nous pouvons, peut-être, faire face à ces crises, et imaginer, désirer, le monde autrement.

11 – Quelle place accordez-vous à la littérature et à la poésie dans votre démarche philosophique ?

Après avoir étudié pendant cinq ans la philosophie, j’ai ressenti le besoin d’en sortir. De m’ouvrir à autre chose. La littérature et la poésie sont ainsi venues naturellement. Je me suis plongé dans les œuvres de romanciers ou de poètes, Rimbaud bien sûr, et Saint-John Perse, et puis Kerouac qui m’a permis de prendre le large, et Kundera qui m’a fait comprendre que le romancier philosophe à sa manière, que le roman est « une exploration de l’être ».

Mais c’est Glissant surtout qui m’a fait sentir le lien viscéral entre philosophie et poésie. Ce lien, c’est l’écriture, c’est le sentiment de son appartenance au réel et à l’imaginaire. Schopenhauer éprouvait aussi ce lien. C’est connu qu’il avait une très belle plume (à la différence de ses contemporains), et on sent dans toute son œuvre à quel point ses vues métaphysiques sont empruntes de visions poétiques.

C’est beau. Et c’est aussi cette beauté qui fait vérité. La philosophie n’est pas indissociable du style et de la rêverie. De la même manière que la littérature aussi pense.

12 – Enfin, si vous deviez résumer en une phrase l’apport essentiel de Schopenhauer à notre imaginaire du monde, quelle serait-elle ?

C’est la violence de la vérité. Je crois que pour tout lecteur ou lectrice honnête de Schopenhauer, il y a ce sentiment d’une vérité presque implacable, qui vient s’imposer avec violence. La vérité du monde tel qu’il est. Inacceptable. Qui bouleverse de fond en comble notre imaginaire. Je comprends qu’on ne veuille pas lui faire face, de la même manière que les images actuelles de guerres, de crimes, de génocides, sont intolérables et nous brisent le cœur. Mais il faut peut-être avoir le courage d’une telle vision. Qui conduit à la révolte.

À ne pas accepter l’injustice de notre condition. C’est comme un pas de côté, difficile mais nécessaire.

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