Introduction
Auteur mais aussi héritier d’une tradition orale foisonnante et lecteur précoce des grands classiques africains et européens, Bli Honoré Toua Bi inscrit son écriture dans une tension féconde entre le réel et le symbolique, entre le combat intérieur et la quête de sens. Sa parole, à la fois enracinée et universelle, interroge les mécanismes du destin, les fractures sociales, les héritages spirituels, et les responsabilités de l’écrivain dans une société en mutation.
À travers cette interview, nous plongeons dans un parcours littéraire façonné par l’adversité, la mémoire familiale, la spiritualité ivoirienne et une volonté farouche de faire œuvre utile. Loin de toute posture narcissique, l’auteur revendique une littérature de veille et de veilleur, une parole qui éclaire, qui relie, qui répare. Ses récits, ses contes, ses essais et ses projets en gestation dessinent une cartographie de l’Afrique intérieure, celle des luttes silencieuses, des sagesses ancestrales et des espoirs tenaces.
C’est donc à la fois un homme et une œuvre que nous rencontrons ici : un écrivain qui, par-delà les mots, cherche à toucher les consciences, à réconcilier les mondes, et à transmettre ce qu’il nomme, avec une simplicité désarmante, « l’amour entre les hommes, entre les peuples, entre le visible et l’invisible ».

Lien du livre
https://www.editions-harmattan.fr/catalogue/livre/les-embuches-dune-vie-autobiographie/9802
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Bli Honoré Toua Bi
Interview autour de « Les embûches d’une vie »
Votre autobiographie commence par une naissance marquée par la perte et l’espoir. En quoi cette “revanche sur la vie” a-t-elle façonné votre regard sur le destin et la résilience ?
J’ai été très vite instruit par l’adversité que mon destin n’était pas dans l’échec et qu’il se trouvait dans le succès à obtenir en me dressant coûte que coûte contre tous les obstacles. Cela m’a imposé la résilience comme approche de combat. Refuser d’être la victime résignée du sort lancé par l’adversité.
Vous évoquez des “forces invisibles” qui vous projettent dans l’échec et la souffrance. Comment avez-vous interprété ces obstacles, et quel rôle la spiritualité ou la culture ivoirienne joue-t-elle dans cette lecture ?
Pour mieux faire comprendre ma méthode d’interprétation de ces obstacles je voudrais commencer par citer deux exemples : le premier se rapporte à mon différend avec mon maître de CM2 (Cours Moyen deuxième année ou dernière année du Primaire, la classe à partir de laquelle les élèves ivoiriens achèvent l’école primaire et présentent l’examen du Certificat d’études primaires élémentaires et le concours d’entrée en sixième (enseignement secondaire). Je n’ai rien vu venir. Je n’avais commis aucune faute méritant une punition et le maître savait que j’avais mal au coup. Lui-même m’avait apporté des médicaments de la ville à deux reprises. Comment pouvait-il me punir à faire plusieurs tours à la pompe en portant un seau d’eau sur la tête ? L’affaire ressemblait étrangement à celle de mon père avec son maître en 1946, dans la même classe de CM2 et qui a conduit à son exclusion sans dossier de tout le système scolaire du pays. La colère qui s’était emparée de moi ressemblait à celle qui s’était emparé de mon père 28 ans plus tôt.
Le deuxième exemple est relatif à cette malédiction prononcée par une fille de la patriarchie (structure familiale élargie). Avant ou peu après mon entrée à l’école, je ne saurais le dire. S’adressant à ma mère, elle avait dit : « si c’est la dot de nos mères qui a servi à payer ta dot, que jamais ton fils-ci ne réussisse… » Or tous les biens reçus des gendres (époux des filles de la patriarchie) sont regardés, par les croyances ancestrales, comme créant un droit spirituel très fort en faveur des filles de la patriarchie sur les enfants de leurs pères, oncles, frères, etc.
Le livre trace un parcours semé d’embûches mais aussi de dépassement. Quelles ont été les clés de votre transformation personnelle vers un “statut acceptable dans la société” ?
L’une des clés de cette transformation c’est la détermination à ne jamais s’avouer vaincu. Pour moi tout combat de la vie est une bataille et non la guerre dans son entièreté. On peut perdre une bataille sans que cela ne constitue la perte de la guerre. L’autre clé réside dans l’image que je me fais des rôles bien partagés dans la vie : il y a moi d’un côté, qui me bats pour atteindre mes objectifs et de l’autre, les obstacles mystiques qui s’opposent à mon succès. Je me donne toujours une seconde chance en me disant que chacun de nous, l’adversité et moi, doit jouer son rôle, faire son travail sans relâche.
Vous concluez ce récit en vous engageant dans l’écriture, présentée comme une capacité innée. Que représente l’écriture pour vous aujourd’hui : un exutoire, un outil de transmission, ou une forme de réparation ?
L’écriture pour moi est un outil de transmission. J’ai emmagasiné de l’expérience, des connaissances, j’ai de la culture générale et je suis dépositaire de la culture, des us et coutumes d’un peuple, etc. autant de choses que je ne voudrais pas garder en moi mais transmettre. Ma page sur les réseaux sociaux compte des centaines de publications touchant à tous les domaines de la vie. Je suis un fervent partisan du partage des connaissances. Je voudrais vous faire une confidence : plusieurs lecteurs de « les embuches d’une vie » m’ont reproché d’avoir exposé des faiblesses de ma vie qui me dévalorisent, selon eux. Cependant moi je tire une certaine fierté d’avoir exposé ce qui peut encourager toute personne engluée dans des difficultés récurrentes de la vie. Si mon expérience peut aider, je suis prêt à la partager.
ECHANGE SUR L’ŒUVRE GLOBALE ET SON PROFIL D’AUTEUR
Parcours et inspirations
Pouvez-vous nous retracer votre parcours en tant qu’auteur ? Quelles étapes ont marqué votre entrée dans l’écriture ?
Retracer mon parcours en tant qu’auteur nous ramènerait certainement à ma période d’école primaire. Pour dire que j’ai été un auteur virtuel avant de publier mes premières lignes. Mon jeune esprit a été capté par les textes de dictée, de lecture et ceux des récitations. Je me voyais comme Olympe Belly Quenum, Birago Diop, Camara Laye, Jean de la Fontaine (nous pensions qu’il s’appelait Fontaine Fables) au moment je prenais connaissance des fragments de leur œuvre. Puis les classes de CM1 et CM2 m’ont littéralement ouvert les portes de la pratique de l’écriture à travers une matière qu’on appelait : rédaction. Dès que j’ai appris à partir d’un sujet, l’introduire, faire le développement puis la conclusion, je me suis senti écrivain en herbe. J’ai alors commencé à écrire de petits textes. Dans mon cahier de brouillon, je relatais tous les faits de ma vie : les querelles dans ma famille, les activités champêtres, mes déplacements à la ville (chef-lieu de Sous-préfecture). L’on pourrait dire que je suis rentré dans l’écriture à partir de ces temps-là. Plus proche de nous, je citerais tous mes manuscrits non achevés sur ma vie scolaire et universitaire Beaucoup plus récemment, c’est à des essais politiques que je me consacrais dont l’un a été d’ailleurs publié en 2023. Je suis donc parti de la notation des faits de mon environnement pour les traduire en texte structuré autour d’une thématique ou problématique.
Quelles sont les figures littéraires ou culturelles qui ont influencé votre travail ?
Comme je l’ai dit dans ma réponse à la question précédente, ce fut les auteurs dont j’avais accès aux écrits dès ma tendre enfance : Olympe Belly Quenum, Birago Diop, Camara Laye, Jean de la Fontaine, Léopold Sédar Senghor et Abdoulaye Sagui pour les contes. Suivirent, Victor Hugo, Honoré de Balzac et la majorité des auteurs des classiques français puis ceux que j’ai découverts plus tard dans la littérature internationale tels Saul Bellow, Oriana Fallaci, et bien d’autres.
Comment votre environnement culturel et social a-t-il nourri votre imaginaire ?
Les sources de mon imaginaire peuvent se classer en plusieurs sous-groupes. L’imaginaire du théâtre s’est nourri des dialogues de tout genre que j’ai entendu au village et plus tard en ville. Le mime que j’en faisais par la suite me semblait être des éléments d’une bonne pièce de théâtre. Ainsi je peux extrapoler une simple causerie entendue entre deux personnes pour écrire une pièce de théâtre. Sur les contes, je dirais que j’ai eu une chance inégalée d’avoir une mère productrice d’arachide. La période de décorticage à la main, réunissant jeunes et adultes, constituait une véritable foire aux contes. Pour les romans, les faits quotidiens, les faits de sociétés et autres m’aident beaucoup. Quant à la poésie, mon imaginaire se nourrit à la fois, de mon environnement culturel et social et de la société humaine dans son ensemble et ses rapports avec la nature.
Œuvres publiées chez L’Harmattan
Votre livre Au temps où les animaux, les génies et les hommes cohabitaient évoque un monde mythique. Qu’est-ce qui vous a poussé à explorer cette cohabitation ?
Mon peuple aborde le monde de manière très simpliste : la vie en société telle que nous la voyons aujourd’hui n’a toujours pas été ainsi. Car, la capacité de réfléchir, la parole, l’organisation sociale, la justice, la propriété, le bien, le mal, etc. ne sont pas l’apanage des seuls humains. Tous les autres êtres vivants partagent cela avec l’humain. Il fut donc un temps très éloigné où objets, génies, animaux et humains interféraient dans des sociétés décloisonnées et donc quelques fois même une société unique. Les enseignements tirés de cette période m’ont semblés encore utiles en cette ère de l’intelligence artificielle.
Quelle place occupe la tradition orale dans votre écriture ?
La tradition orale est une source inépuisable, une référence constante pour mon écriture. Vous savez, je m’exerce souvent à mettre en parallèle les dictons, proverbes, adages de différentes parties du monde. Je comprends alors qu’à la différence du fait que les uns ont écrit et les autres ont transmis de bouche à oreille, les traditions se rejoignent sans se classer., Je puise donc beaucoup dans la tradition orale. Question peut-être de la fixer au même titre que celles qui ont eu la chance d’être gravées.
Comment avez-vous articulé les dimensions symboliques, philosophiques et poétiques dans cette œuvre ?
Une œuvre de contes exige une conciliation pour une fusion des dimensions symboliques, philosophiques et poétiques de sorte que le théâtre et les personnages du conte représentent à eux seuls un message (symbole) dont la sagesse (philosophie) illumine la narration (poésie). Je crois avoir tenté au mieux cette articulation.
Y avait-il un vide littéraire (africain) dans les thématiques abordées ou était-ce pour ajouter votre perspective personnelle ?
Je parlerais plutôt en termes de complémentarité. Les contes, par exemple, se recoupent mais il y a des variances qui créent la nuance. Or il est admis que chaque nuance a son influence. Montrer que chez tel peuple le même conte avec les mêmes personnages ou des personnages voisins, va dans tel sens plutôt que tel autre ainsi que les enseignements véhiculés. Plutôt que l’ajout de ma perspective personnelle, J’ai beaucoup reçu de mon peuple et je voulais faire un legs à la postérité.
Écriture et transmission
Quelle est votre démarche lorsque vous écrivez : partez-vous d’une image, d’un souvenir, d’un message à transmettre ? {Le processus d’écriture}
Lorsque j’écris, mon but est un message à transmettre. Pour atteindre ce but je pars soit d’un souvenir soit d’une image. Ainsi dans mon livre de contes, je m’appuie sur des contes et légendes pour aboutir à la leçon de morale ; dans les embûches d’une vie, je veux inviter tous mes lecteurs à la résilience. J’expose donc tous les coups que j’ai reçus de la vie et qui ne m’ont pas empêché de devenir écrivain. Il en va ainsi de tous mes autres livres, ceux déjà en librairie et les nombreux autres qui attendent d’être édités.
Cependant je dois avouer qu’il m’est arrivé d’entrer dans l’écriture par une image ou un souvenir pour aboutir à un message. C’est le cas de plusieurs manuscrits de nouvelles que je n’ai pas encore réussi à faire éditer.
Pensez-vous que la littérature peut jouer un rôle dans la réconciliation entre les mondes visibles et invisibles ?
Bien sûr. L’écriture peut réconcilier le monde visible et le monde invisible. En affirmant leur existence respective et leur influence l’un sur l’autre, puis en exposant leur complémentarité. J’ai développé cela dans plusieurs manuscrits à publier.
Comment votre écriture s’adresse-t-elle aux jeunes générations ?
Je leur présente le monde sous plusieurs formes et je leur montre le chemin à choisir. Que ce soit par les contes, le théâtre, le roman, la poésie ou les récits, les messages véhiculés les concernes autant que les anciens. Mieux, je les invite à ne pas séparer l’écrit de l’audio-visuel mais à les lier pour un équilibre de leur formation. Par le rappel de l’héritage des peuples comme les contes et légendes, je leur montre que les époques se construisent les unes sur les acquis des autres et non par le grand remplacement d’une culture par une autre née ex-nihilo.
Perspectives et projets
Travaillez-vous actuellement sur un nouveau projet littéraire ? Si oui, pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
Je travaille actuellement sur un projet de roman posant la problématique de la conciliation entre les besoins d’alimentation des populations et la nécessité d’approvisionnement des certaines industries en Afrique de l’ouest. Le cas de la peau de bœuf. Faut-il interdire la consommation de la peau de bœuf, ingrédient essentiel de la cuisine de la majorité des ménages pauvres, pour développer l’industrie de la tannerie ?
J’ai des projets finis, sur l’amplification du phénomène de l’immigration clandestine, sur le poids du sort sur les échecs et les succès en Afrique et de nombreuses nouvelles aux thèmes variés.
Quelle place accordez-vous à la publication numérique dans votre parcours ?
J’ai déjà publié des centaines de posts sur les réseaux sociaux et l’un de mes ouvrages a une version numérique. J’accorde donc une place importante à la publication numérique. Je jauge l’intérêt de mes suiveurs en postant des extraits de mes manuscrits. Le numérique est un tremplin, il donne de la visibilité. Cela dit, il ne peut remplacer le document papier.
Que souhaitez-vous transmettre à travers votre œuvre, au-delà des mots ?
Attirer l’attention sur des questions d’intérêt général, inviter le lecteur à tirer des enseignements des situations humaines que je mets en scène, faire prendre conscience de la corrélation entre le visible et l’invisible, rappeler que l’humain redevient totalement animal, un loup pour son prochain si l’humanité en lui disparait au profit de la recherche de la gloire, du pouvoir et des richesses…
Comment percevez-vous le rôle de l’écrivain dans les sociétés contemporaines ?
Nous avons déjà répondu à cette question au fil du questionnaire. Je vais donc faire la somme des réponses qui nous ramène à cette question. Le rôle de l’écrivain dans les sociétés contemporaines est celui de veilleur, d’éclaireur et d’éveilleur des consciences. Devant la déliquescence de la société face à la course effrénée pour les richesses, le pouvoir et la gloire, la déshumanisation au profit des technologies, il rappelle les principes qui fondent notre humanité. Devant nos inquiétudes et nos doutes relatifs aux rapports entre le visible et ‘invisible, son rôle est de rassurer qu’il y a des liens, de la corrélation et non de l’opposition systématique ou du rejet de part et d’autre.
Regard sur le monde
15. Si vous deviez choisir un mot, une phrase, un évènement qui résume votre vision du monde, ou de la vocation littéraire, laquelle serait-elle ?
L’amour (entre les hommes, entre les peuples, entre les nations, entre l’homme et la nature, entre le visible et l’invisible …)
Le mot de la fin
Si les moyens matériels et financiers d’une part, la santé et la paix dans mon environnement d’autre part ne me font pas défaut, de sorte que je parvienne à diffuser l’ensemble de mes pensées par le canal de l’édition, mon passage sur la terre aura pris tout son sens. En ce sens que mes veilles, mes cris d’éveille, mes interpellations, mes éclairages etc. toucheront au moins une conscience dans ce monde en pleine deshumanisation.

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