Interview inédite – GMAVENUE
I. Parcours, identité et vocation littéraire
- Vous êtes né à Brazzaville et êtes aujourd’hui professeur certifié des lycées. Comment ce double ancrage — culturel et pédagogique — façonne‑t‑il votre regard d’écrivain ?
Je dois avouer que c’est finalement le pédagogique qui a sous-tendu le culturel. En effet, ma veste de professeur a été le déclencheur même de ma vie d’écrivain. En tout cas, je puis affirmer sans ambages que je ne serais pas devenu auteur aujourd’hui si à la base je n’avais pas été enseignant.
- À quel moment avez‑vous compris que l’écriture deviendrait un axe majeur de votre vie intellectuelle ?
C’est quand je me trouvais en classe de troisième, au C.E.G. Jean-Pierre MAMBOU, à Mossendjo – localité située à plus de deux cents kilomètres de Dolisie, chef-lieu du département du Niari. Mon frère aîné, Serge, aujourd’hui décédé, m’avait initié à la lecture de romans sociaux, inscrits à l’époque au programme dans les classes supérieures, à l’image de Ville Cruelle d’Alexandre Biyidi Awala alors signant sous le pseudonyme d’Eza Boto ou L’Étrange destin de Wangrin d’Amadou Hampâté Bâ. Quand je lisais ces œuvres, lesquelles étaient incontestablement des classiques, je me rendais compte qu’il y avait beaucoup de problèmes dans nos pays qui nécessitaient des analyses pertinentes. Comme ces auteurs, je me sentais investi de la mission de combattre tous ces maux en les dénonçant à travers les livres.
- Quels auteurs congolais, africains ou internationaux ont le plus influencé votre sensibilité littéraire ?
Du point de vue de l’engagement, c’est d’abord Mongo Béti (Alexandre Biyidi Awala) et Amadou Hampâté Bâ qui m’ont le plus inspiré à travers les œuvres précitées. Puis viendra Jean MALONGA avec Cœur d’Aryenne, considéré comme le premier roman congolais, qu’il publie à l’origine en 1953 dans la revue Liaison, où il dénonce, avec son niveau de cours moyen à peine, les abus de la colonisation française à travers le personnage brigand et truand de Rock Morax.
Il y aura par la suite Ferdinand Oyono et Guillaume Oyônô Mbia. Mais c’est finalement Jean-Paul Sartre, en terminale, qui achèvera de sceller ma sensibilité littéraire, notamment avec sa philosophie de l’existentialisme.
II. La rose de bois : genèse, intrigue et enjeux
- La rose de bois s’ouvre sur l’assassinat mystérieux d’un prêtre orthodoxe français à Brazzaville. Qu’est‑ce qui vous a inspiré ce point de départ singulier, mêlant spiritualité, enquête et tension dramatique ?
La rose de bois est mon deuxième roman après Le démagogue entêté. Ce point de départ s’est présenté à moi de façon tout à fait naturelle, après méditations. Cet incipit m’a paru le mieux adapté à ce roman policier.
- Le personnage de Bouékaboué, veuf et père, est au cœur des soupçons. Comment avez‑vous construit sa psychologie, entre vulnérabilité, ambiguïté et profondeur humaine ?
La psychologie du personnage de Bouékaboué a été construite à partir des actions que celui-ci était censé produire. Veuf élevant seul sa fille, il n’est cependant pas exempt de reproches. Il a donc fallu qu’il incarne à la perfection ce père attentionné, aimant et serviable d’un côté, de l’autre ce monsieur moins intègre, dissimulant adroitement à la communauté ses tares.

- Le roman explore la perfidie d’une âme à l’apparence douce et glamour. Quelle réflexion souhaitiez‑vous mener sur la dualité humaine et les masques sociaux ?
C’est le quotidien auquel l’homme fait face dans sa rude existence. Il faut dépasser les apparences si vous voulons avoir une idée réelle de l’individu. Nous devons traverser la vitre corporelle derrière laquelle se cache l’homme véritable.
- L’enquête menée depuis Paris introduit une dimension transnationale. Pourquoi était‑il important pour vous de croiser les regards congolais et français dans cette intrigue policière ?
Pour la simple raison que le regard congolais est biaisé et, partant, incapable de produire les résultats souhaités. La police congolaise est loin d’être professionnelle.
- La rose de bois paraît dans la collection JAMA en 2025. En quoi ce roman marque‑t‑il une évolution ou une continuité dans votre œuvre déjà riche d’une dizaine de titres ?
Actuellement je suis à treize titres publiés. Cette année 2026 verra encore paraître d’autres ouvrages d’une thématique encore étendue et d’un style toujours de qualité. La rose de bois s’inscrit dans la dynamique du rehaussement de l’écriture africaine sur la cime de la littérature mondiale. C’est dire que ce roman intègre ma vision globale de l’évolution du continent africain.
III. Œuvre globale et démarche d’auteur
- Vous avez publié une dizaine d’ouvrages chez L’Harmattan. Comment définiriez‑vous le fil conducteur qui traverse l’ensemble de votre production littéraire ?
Le fil conducteur qui traverse l’ensemble de ma production littéraire se résume essentiellement à la création des conditions favorables d’une vie meilleure pour les Africains que nous sommes au lieu d’aller nous faire humilier en Occident en quête du mieux-être.
- Parmi vos livres, lequel représente selon vous un tournant majeur dans votre parcours d’auteur, et pourquoi ?
Je peux me tromper, ce qui me semble tout à fait naturel, mais je suis tenté de dire que celui de mes livres qui pourrait se laisser entendre comme un tournant majeur dans mon parcours d’auteur est L’avenir enterré. Parce que ce livre montre, s’il en avait encore besoin, que les malheurs des Africains viennent à la fois des colons blancs qui refusent de donner la vraie indépendance au continent et des dirigeants africains qui pensent que l’Afrique est un héritage qu’ils ont reçu de leurs parents décédés.

- Comment articulez‑vous vos activités d’enseignant et votre travail d’écrivain : tension, complémentarité, ou source d’inspiration ?
Mes activités d’enseignant sont plutôt une véritable source d’inspiration pour mon travail d’écrivain.
- Votre œuvre semble osciller entre fiction, réflexion et mémoire. Comment décidez‑vous du genre ou de la forme la plus juste pour chaque projet ?
Le genre vient avec la nature, mieux la pertinence du message que l’auteur que je suis voudrait délivrer à mon lectorat.

IV. Littérature congolaise, mémoire et transmission
- Vous êtes l’auteur d’une anthologie couvrant plus de 70 ans de littérature congolaise. Qu’est‑ce qui vous a poussé à entreprendre un travail d’une telle ampleur ?
C’était un projet que j’avais conçu depuis que j’étais au lycée de MPAKA à Pointe-Noire, comme chef du département de Français. Cette anthologie que j’ai écrite en deux volumes a été ma contribution à la visibilité de la littérature de mon pays ainsi que des auteurs qui l’ont façonnée ; de ses origines jusqu’en 2022. J’ai voulu tout à la fois faire une mise à jour de ce fichier littéraire congolais puisque la littérature congolaise, à mon sens, vivait et continuait à vivre au passé.

Professeur de Français que je suis, lorsque je demandais aux apprenants un nom d’auteur congolais, la réponse était presque toujours au passé : qui parlait de Tati-Loutard, qui de Guy Menga, qui encore de Tchicaya U Tam’si. On semblait oublier qu’en ce moment même il y avait des auteurs congolais qui marchaient, parlaient ou riaient en leur compagnie.
- Quels défis avez‑vous rencontrés dans la constitution d’un corpus représentatif de la diversité littéraire congolaise ?
Les défis ont été très nombreux. D’abord l’indisponibilité des livres. La bibliothèque nationale, censée procurer l’essentiel des œuvres à partir du dépôt légal, n’est qu’une bibliothèque de nom. Ailleurs, il n’y a pas eu mieux. Même l’institut français du Congo n’a pas permis de recueillir les auteurs recherchés.
- Selon vous, quelles sont les grandes forces, singularités ou fragilités de la littérature congolaise contemporaine ?
Comme forces, la littérature congolaise contemporaine est riche et engagée. Et dans celle-ci se développe harmonieusement une écriture féminine aussi prolifique et belle que chez les hommes. Autre force de cette littérature : l’écriture en langues nationales, moins répandue mais existante tout de même avec des auteurs comme Guy Menga.
Sa singularité est que ses auteurs publient sans discontinuer jusqu’à leur mort.
Sa fragilité réside dans l’absence, sinon l’insuffisance de maisons d’éditions. Sans oublier l’absence de l’accompagnement des œuvres par l’État, lequel a abandonné les auteurs à leur triste sort et préfère à la limite apporter son soutien à la musique ou à la danse.
- Comment percevez‑vous la réception internationale des écrivains congolais, et que faudrait‑il pour renforcer leur visibilité ?
Les écrivains congolais brillent plus à l’international plutôt que sur place au Congo ; c’est tout le paradoxe. Nous sommes beaucoup plus craints et respectés à l’extérieur dans la mesure où notre valeur n’est appréciée que par l’étranger.

- Les jeunes auteurs congolais écrivent‑ils différemment de leurs aînés ? Quelles tendances émergent selon vous ?
Les jeunes auteurs congolais s’efforcent d’écrire, mais devant le traitement inflgé à leurs aînés par les pouvoirs publics, ils se découragent très vite.
V. Méthodes, influences et esthétique
- Comment travaillez‑vous concrètement : archives, immersion, observation du réel, construction psychologique, ou intuition narrative ?
Je dirai que mon travail découle du mélange de tous ces paramètres.

- Quelle place occupe la langue française dans votre écriture : héritage, outil, espace de création, ou terrain de tension identitaire ?
Je suis né et j’ai grandi dans le français. Ce qui veut dire que je n’ai quasiment aucune connaissance sérieuse de mes langues maternelles puisque j’en ai deux (le kugni du côté de mon père et la makoua du côté de ma mère). Nous sommes ces sacrifiés culturels, ces déracinés.
Pour être franc, la langue française est un terrain de tension identitaire pour moi.

- Quels thèmes reviennent de manière récurrente dans vos livres, parfois même à votre insu ?
Le tribalisme dont souffrent et continuent de souffrir des millions d’Africains. Tribalisme érigé en mode de gouvernance. Mais il y a aussi la dictature, si vous voulez la dictocratie ou démocrature en vigueur dans nos pays de merde où les populations ne sont bonnes qu’à être massacrées à défaut d’être exilées ou affamées.

VI. Perspectives et vision d’avenir
- Quels projets littéraires ou éditoriaux préparez‑vous aujourd’hui, et comment imaginez‑vous l’évolution de votre œuvre dans les années à venir ?
En ce moment je travaille sur six nouveaux livres qui devraient tous paraître avant la fin de l’année 2026. Parmi les six, il y a Le diable ressuscité, un roman d’aventures. Dans les années à venir, dans mes œuvres, je voudrais m’appesantir sur l’indépendance totale du continent africain. Que l’homme noir devienne souverain, décide seul de ses ressources et cesse d’aller fouiller le mieux vivre-chez les Blancs où il est réduit à la condition de sous-homme.



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