I. Un coup de force devenu horizon politique
Le 18 août 2020, le Mali bascule. Un groupe de militaires renverse le président Ibrahim Boubacar Keïta, accusé d’incapacité à gérer la crise sécuritaire et la corruption endémique. À la tête de ce mouvement, un colonel relativement peu connu du grand public : Assimi Goïta.
Ce coup d’État, suivi d’un second en mai 2021, installe Goïta comme figure centrale de la transition malienne. Mais très vite, la transition se transforme en gouvernance de fait. Le colonel devient président de la transition, puis chef incontesté du pays.
Le Mali, déjà fragilisé par les attaques djihadistes et les tensions communautaires, se retrouve sous la direction d’un régime militaire qui promet de restaurer la souveraineté et la dignité nationale. Mais derrière cette promesse, une question brûlante : les régimes militaires peuvent-ils s’inscrire durablement dans le paysage africain ?
II. Le Mali, terre de paradoxes politiques
Le Mali est un pays emblématique des paradoxes africains. Berceau de grandes civilisations, patrie de Tombouctou et de l’empire du Mali, il est aussi un État moderne en proie à des fragilités institutionnelles. Depuis l’indépendance en 1960, il a connu plusieurs coups d’État, alternant entre régimes militaires et expériences démocratiques.
La démocratie malienne, souvent célébrée dans les années 1990 comme un modèle régional, s’est progressivement effritée. Les élections ont perdu leur crédibilité, les institutions se sont affaiblies, et la corruption a miné la confiance des citoyens.
Dans ce contexte, l’arrivée de Goïta apparaît pour certains comme une correction nécessaire : un retour à l’ordre par la force. Mais pour d’autres, elle incarne une régression, une confiscation du pouvoir au détriment de la démocratie.
III. La légitimité par la sécurité
Assimi Goïta justifie son pouvoir par la nécessité de restaurer la sécurité. Le Mali est confronté depuis 2012 à une insurrection djihadiste qui s’est étendue du nord au centre du pays, provoquant des milliers de morts et des déplacements massifs de populations.
Les régimes civils successifs ont échoué à endiguer cette menace. Goïta promet de rompre avec la dépendance vis-à-vis des partenaires occidentaux, notamment la France, et de diversifier les alliances, en particulier avec la Russie.
Cette stratégie séduit une partie de la population, lassée des promesses non tenues. La légitimité du régime militaire repose donc sur sa capacité à améliorer la sécurité. Mais cette légitimité est fragile : elle dépend de résultats tangibles, difficiles à obtenir dans un contexte aussi complexe.
IV. La rupture avec l’Occident
L’un des aspects les plus marquants du régime Goïta est sa rupture avec l’Occident. Le départ des forces françaises de l’opération Barkhane, la réduction de la coopération avec l’Union européenne, et le rapprochement avec la Russie illustrent une volonté de redéfinir les alliances.
Cette rupture est présentée comme une affirmation de souveraineté. Mais elle soulève des interrogations : le Mali peut-il réellement se passer du soutien occidental ? Les nouvelles alliances suffiront-elles à compenser les pertes en termes de financement, de formation et de logistique ?
Le régime militaire se positionne ainsi comme un acteur de la recomposition géopolitique africaine. Mais cette recomposition est incertaine, et elle expose le pays à de nouveaux risques.
V. La jeunesse et la tentation autoritaire
Le Mali est un pays jeune : plus de 65 % de sa population a moins de 25 ans. Cette jeunesse, confrontée au chômage, à l’insécurité et à l’absence de perspectives, est à la fois une force et un défi.
Goïta, en tant que jeune colonel, incarne une certaine proximité avec cette génération. Mais son régime reste autoritaire : les libertés sont restreintes, les opposants marginalisés, les médias surveillés.
La jeunesse malienne peut accepter temporairement cette autorité si elle apporte des résultats. Mais elle peut aussi se révolter si elle se sent trahie. Le régime militaire joue donc avec le feu : il doit convaincre une génération impatiente, tout en consolidant son pouvoir.
VI. Les régimes militaires en Afrique : une histoire cyclique
L’histoire africaine est marquée par les régimes militaires. Dans les années 1960-1980, de nombreux pays ont connu des coups d’État et des gouvernements militaires. Certains ont apporté une stabilité relative, d’autres ont plongé leurs pays dans la répression et la stagnation.
Depuis les années 1990, la vague démocratique semblait avoir relégué les régimes militaires au passé. Mais depuis 2020, une nouvelle série de coups d’État a émergé : Mali, Guinée, Burkina Faso, Niger.
Cette résurgence pose une question fondamentale : les régimes militaires sont-ils une solution temporaire ou une nouvelle tendance durable ? Goïta, par sa position, devient l’un des symboles de cette interrogation.
VII. La durabilité en question
Pour qu’un régime militaire s’inscrive durablement, il doit répondre à plusieurs conditions :
- Stabilité sécuritaire : réduire la menace djihadiste et restaurer la confiance des citoyens.
- Légitimité politique : montrer qu’il agit pour le bien du peuple, et non pour ses propres intérêts.
- Capacité économique : relancer l’économie, créer des emplois, améliorer les conditions de vie.
- Ouverture institutionnelle : préparer une transition crédible, ou inventer un modèle hybride qui associe autorité et participation citoyenne.
Goïta tente de répondre à ces conditions. Mais le chemin est semé d’embûches. La durabilité des régimes militaires reste incertaine, car elle dépend de leur capacité à transformer la force en gouvernance.
VIII. Le regard continental
Le Mali n’est pas isolé. Ses voisins, notamment le Burkina Faso et le Niger, connaissent des trajectoires similaires. Une sorte de « ceinture militaire » s’est formée en Afrique de l’Ouest, redéfinissant les équilibres régionaux.
Cette situation inquiète certains, qui y voient une régression démocratique. Mais elle inspire aussi d’autres, qui y lisent une affirmation de souveraineté face aux ingérences étrangères.
Le continent observe avec attention : si ces régimes réussissent à stabiliser leurs pays, ils pourraient devenir un modèle. S’ils échouent, ils renforceront l’idée que les régimes militaires sont une impasse.
IX. Une narration de dignité
Au-delà des politiques, Goïta incarne une narration : celle de la dignité retrouvée. Son discours insiste sur la souveraineté, la fierté nationale, la résistance aux pressions extérieures. Cette narration séduit une population qui veut croire que le Mali peut se relever par lui-même.
Mais la narration ne suffit pas. Elle doit se traduire en actes. Sinon, elle risque de devenir un slogan vide, incapable de répondre aux besoins concrets des citoyens.
X: Entre rupture et continuité ?
Les régimes militaires peuvent-ils s’inscrire durablement dans le paysage africain ? La réponse n’est pas simple. Ils peuvent apporter une rupture nécessaire, une correction face à des démocraties défaillantes. Mais ils peuvent aussi reproduire les mêmes erreurs : autoritarisme, corruption, inefficacité.
Assimi Goïta incarne cette tension : entre la promesse de souveraineté et le risque d’isolement, entre la force militaire et la nécessité de gouvernance.
Le Mali devient ainsi un test : si le régime militaire réussit, il ouvrira une voie nouvelle pour l’Afrique. S’il échoue, il renforcera l’idée que la démocratie, malgré ses imperfections, reste la seule voie durable.
La question posée – les régimes militaires peuvent-ils s’inscrire durablement dans le paysage africain ? – reste ouverte. Mais elle n’est plus théorique : elle est vécue, expérimentée, incarnée. Et c’est là que réside toute sa force.

