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THEATRE | Estelle Borfiga, Autour de sa pièce : “Génération X”

Comédienne, auteure et animatrice d’ateliers théâtraux, Estelle Borfiga fait de la transmission et de la scène les piliers de son parcours artistique.

Avec Génération X, sa première pièce en tant qu’auteure, elle explore les liens familiaux, la négligence parentale et la résilience à travers une fratrie enfermée dans un huis clos à la fois protecteur et étouffant. Inspirée par son histoire personnelle et nourrie de son expérience de comédienne, elle propose une écriture directe, sans lyrisme, où les dialogues sonnent juste et résonnent avec les questionnements d’une génération marquée par les années 80, la mondialisation et la quête de repères.

Dans cet entretien, elle revient sur ses inspirations, son rapport au théâtre comme espace de transformation, et le message qu’elle souhaite transmettre au public : l’importance de l’attention sincère portée aux liens familiaux et à la parole des enfants.


 Interview – Estelle Borfiga, Génération X

  1. Comment se présenterait Estelle Borfiga ?

J’ai commencé mon parcours professionnel en tant que comédienne, je suis également auteure depuis peu et j’anime des ateliers théâtraux ; la transmission est un élément fondamental dans mon parcours, cela m’accompagne depuis mes débuts.

  1. Votre parcours est profondément lié au théâtre. Comment cette expérience scénique a-t-elle influencé votre manière d’écrire Génération X ?

Elle est totalement indissociable du processus d’écriture. Je crois que le théâtre m’a appris à percevoir ce qui sonne juste dans un dialogue qui va être joué sur scène. Régulièrement je relisais mon texte à voix haute pour entendre sa sonorité et c’est ce qui déterminait le choix des mots, la longueur de la phrase.

  1. La pièce met en scène une fratrie qui refuse de quitter son cocon familial. Qu’est-ce qui vous a inspiré cette situation de huis clos, à la fois sécurisante et étouffante ?

C’est toujours un peu mystérieux la façon dont les idées arrivent. Il ne s’agit pas toujours d’un processus conscient.

J’ai perdu ma soeur quand j’avais 15 ans et je crois que l’idée de départ vient d’une question que je me suis posée : « Si elle était encore là, comment ce seraient nos vies ? » De là est venue l’image de cette colocation où trois frères et soeurs vivent toujours ensemble, entre sécurité et étouffement. Cela symbolise un peu ces liens qui nous protègent, aussi réconfortants que nocifs dont on doit parfois se détacher pour avancer.

  1. Jean-Jacques apparaît comme un élément perturbateur. Est-il un personnage réel, symbolique, ou un “fantôme” qui incarne nos peurs et nos désirs enfouis ?

Jean-Jacques est directement inspiré de mon père mais j’ai forcé le trait. Ce personnage quasi absent n’est jamais incarné dans la pièce, il est là pour illustrer ce qu’est la négligence parentale, une absence qui prend toute la place, un désintérêt, réel ou ressenti, pour ses enfants…

Tous les personnages de la pièce ont été « fictionnés », ils ne sont pas réels. Le personnage de la mère est celui qui est le plus éloigné de la réalité, j’en ai

fait une mère carriériste et froide avec une absence totale d’empathie envers ses enfants pour accentuer encore davantage leur vulnérabilité et leurs dysfonctionnements.

  1. Vous convoquez des références très variées : Bernard Tapie, Ikea, etc… Quelle est la fonction de ces éléments du quotidien dans votre dramaturgie ?

Ils sont les marqueurs d’un inconscient collectif, les repères d’une époque. Bernard Tapie symbolise la réussite à l’américaine, partir de rien et gagner énormément d’argent au culot, la coupe mulet s’inscrit définitivement dans les années 80 (même si elle revient dangereusement à la mode…) Ça permet de dire des choses sans tout expliquer, de faire écho à des souvenirs et à des émotions passées…

  1. La pièce parle de résilience. Quelle place occupe cette notion dans votre vie personnelle et artistique ?

Une place fondamentale, forcément ; c’est ce qui m’a poussée vers un parcours artistique plutôt que classique. L’art, et surtout le théâtre, a cette vertu de nous rendre intensément vivants et, pendant le temps de la représentation, le comédien vit un peu entre deux mondes, le réel et l’imaginaire. Je crois que ma résilience à moi passe par une recherche de légèreté, de gaieté et de dérision pour faire face à l’absence de sens à laquelle j’ai été confrontée dès mon enfance. Le monde du théâtre est propice à tout cela, quand on arrive à en vivre, bien entendu. Le théâtre permet une échappatoire au réel, tout en restant connecté aux enjeux de notre société, qu’ils soient politiques ou sociaux.

  1. En tant qu’actrice et metteuse en scène, vous avez exploré Feydeau, Musset, Shakespeare, Goldoni… Qu’avez-vous voulu conserver de ces grands auteurs dans votre propre écriture, et qu’avez-vous voulu dépasser ?

J’ai une admiration énorme pour tous ces auteurs que j’ai effectivement eu la chance de jouer. Mais mon écriture est tout à fait différente car je ne voulais pas de lyrisme, pas d’apprêts poétiques ou littéraires dans les dialogues car mes personnages ne le sont pas. Il est possible que ces auteurs aient été des sources d’inspiration de manière souterraine. C’est vrai que si je pouvais avoir ne serait-ce qu’un tout petit peu de la virtuosité rythmique d’un Feydeau, de la profondeur et de l’universalité d’un Shakespeare, j’en serais ravie !

  1. Le titre Génération X évoque une époque et une identité collective. Quelle relation établissez-vous entre cette génération et les personnages de votre pièce ?

Comme je l’ai écrit dans la pièce, il me semble que notre identité est forcément déterminée par l’époque dans laquelle on a grandi, aussi bien que par le contexte géographique et social dans lequel on évolue.

Le mot « génération » fait référence à un groupe de personnes ayant à peu près le même âge et partageant une vision du monde issue d’expériences historiques connues dans leur jeunesse et au moment de l’entrée dans leur vie d’adulte. Ces événements forgent non seulement une identité collective mais également un sentiment d’appartenance.

Cette génération X qui a donc évolué dans les années 80, en plein montée de la mondialisation, avec des dégradations de l’environnement qui deviennent évidents, ce besoin urgent de consommer, a contribué au caractère de mes personnages, qui n’ont pas les codes pour faire partie de ce monde ultra concurrentiel où l’incarnation de la réussite sociale passe par la réussite économique.

Par ailleurs, mes personnages ont été élevés par des parents issus de la génération d’avant, les boomers. Ce qui n’est pas sans conséquences sur leur éducation…

  1. Votre oeuvre est décrite comme une histoire d’amour, mais aussi de solitude. Qu’est-ce qui vous a inspiré à lier ces deux thèmes dans une même histoire ?

Mon histoire personnelle encore une fois. Mon lien avec mon frère et ma soeur a été fondamental dans ma construction, comme c’est le cas dans toutes les fratries j’imagine. J’ai 11 ans d’écart avec mon frère et j’avais 12 ans d’écart avec ma soeur, ils ont donc fait office de figures tutélaires malgré eux, pour le meilleur et pour le pire ! Comme ils sont partis de la maison très tôt, j’ai aussi grandi dans une grande solitude. Mon enfance était rythmée par les visites de ma soeur certains week-ends. Et puis dans la pièce, mes personnages vivent ensemble, certainement pour ne pas se retrouver dans une solitude dont ils ont très peur.

  1. Vous animez également des ateliers de prise de parole et de développement personnel. En quoi cette pratique nourrit-elle votre écriture et votre vision du théâtre comme espace de transformation ?

Toute interaction nourrit mon écriture. Je peux tout aussi être inspirée par le témoignage d’un chargé de clientèle dans une banque comme par un étudiant en communication qui va faire une impro. Ces ateliers me permettent de naviguer parmi différents contextes sociaux et c’est passionnant de voir que

nous sommes tous confrontés aux mêmes doutes, aux mêmes peurs, malgré les différences culturelles et sociales. J’aime énormément animer ces ateliers, et accompagner les participants, c’est souvent un exercice inconfortable pour eux car ils sont dans un contexte de travail inhabituel. Ça me touche toujours beaucoup de voir la confiance qu’ils me font et de les voir heureux d’avoir réussi à sortir de leur zone de confort.

  1. Enfin, Génération X est votre première création en tant qu’auteure. Que souhaitez-vous que le public retienne en sortant de la salle : une émotion, une réflexion, ou un miroir de sa propre vie ?

Cette pièce parle avant tout de négligence parentale. J’aimerais que les parents, en sortant de la salle, demandent à leurs enfants comment ils vont, quand qu’ils rentreront chez eux. Mais vraiment. Un peu plus d’attention, même un quart d’heure par jour c’est déjà énorme. Une attention sincère pour ses enfants. De tous âges.

Et si cette pièce pouvait rappeler aux spectateurs à quel point le lien entre frères et soeurs peut être précieux, j’en serais heureuse.

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