Nétonon Noël Ndjékéry s’impose aujourd’hui comme l’une des voix les plus singulières de la littérature africaine contemporaine.
Ses romans, nourris d’une documentation rigoureuse et d’une sensibilité aiguë, se distinguent par leur capacité à faire dialoguer l’histoire et l’intime, le politique et le poétique.
Dans un paysage littéraire où les récits de mémoire se multiplient, Ndjékéry se démarque par une approche à la fois critique et profondément humaine : il redonne voix aux oubliés, aux figures effacées, et invite ses lecteurs à repenser la place de l’Afrique dans le récit mondial.
Cette interview s’inscrit dans une volonté de comprendre non seulement l’itinéraire d’un écrivain, mais aussi la démarche d’un intellectuel qui refuse les simplifications et les clichés. À travers ses réponses, Ndjékéry éclaire les enjeux de transmission, les responsabilités des écrivains face à l’histoire, et les défis d’une littérature qui se veut à la fois universelle et enracinée.
L’entretien offre ainsi une plongée dans l’univers d’un auteur qui conjugue exigence documentaire et engagement citoyen, et qui considère l’écriture comme un acte de mémoire et de résistance. Plus qu’un simple échange, cette rencontre est une invitation à réfléchir sur la manière dont les mots peuvent réparer, relier et projeter un avenir commun.
INTERVIEW AVEC …
Nétonon Noël Ndjékéry
- Vous êtes né à Moundou au Tchad, et avez suivi des études en mathématiques et informatique : comment ce parcours scientifique a-t-il influencé votre regard d’écrivain ?
En fait, j’ai commencé à écrire aussitôt que j’ai su le faire à peu près correctement, c’est-à-dire bien avant d’avoir dû entamer un parcours scientifique.
J’ai d’abord œuvré comme écrivain public dès mes années d’école primaire. A l’époque, beaucoup de Tchadiens ne savaient ni lire ni écrire et avaient besoin de recourir à des élèves pour correspondre avec leurs proches ou avec une administration publique dopée à la langue française. Je prêtais alors ma plume à des personnes illettrées, souvent contre une poignée de cacahouètes ou un repas. Cette expérience a été pour moi un excellent atelier d’écriture, le seul même que j’aie fréquenté à ce jour. Outre les compétences épistolaires qu’elle m’a aidé à acquérir, elle m’a aussi permis de partager les états d’âme de mes « clients » et, ainsi, d’entrer de plain-pied dans les méandres des préoccupations d’adultes, à un âge où les autres enfants s’étourdissaient encore de jeux et d’insouciance. Les confidences que je recueillais alors constituaient une riche matière brute pour l’écrivain que je rêvais déjà de devenir. Aujourd’hui encore, je continue de puiser dans cet inépuisable butin.
Par ailleurs, ce sont les conseils d’orientation (le premier après l’obtention du BEPC ou Brevet d’Études du Premier Cycle, le second après l’obtention du baccalauréat) qui m’ont imposé des études de mathématique. En effet, le gouvernement tchadien croyait en ces temps-là que le pays avait davantage besoin d’ingénieurs, d’architectes, de médecins que de lettreux pour assurer son développement. J’ai dû me plier à cette règle pour obtenir une bourse d’études de l’État, faute de quoi je n’aurais pu accéder à l’université.
Le parcours scientifique a donc été pour moi une voie que j’ai empruntée à contrecœur et le métier d’informaticien, juste un pis-aller alimentaire. Je l’exerçais le jour et j’écrivais la nuit. J’ose maintenant en parler librement puisque depuis le 1er avril 2021, j’ai pris une retraite anticipée afin de me consacrer corps et âme à l’écriture.
A tout prendre, je pense avoir essentiellement gardé des mathématiques une certaine rigueur dans la structuration de mes récits et une curiosité toujours à l’affût des avancées et découvertes scientifiques qui sont une intarissable source d’inspiration.
- Votre premier roman, Sang de kola (1999), posait déjà les bases de votre univers : quels thèmes fondateurs y apparaissaient et comment ont-ils évolué dans vos œuvres suivantes ?
Avant Sang de kola, j’ai publié La descente aux enfers, un texte d’une dizaine de pages manuscrites, couronné du Prix de la Meilleure Nouvelle de Langue Française en 1982. Cette distinction m’a été attribuée au moment où le Tchad traversait l’une de ses pires années de braise. Du reste, la plupart de mes compatriotes n’ont lu de moi que cette nouvelle et ne me connaissent qu’à travers elle.
Celle-ci raconte les tribulations d’un épicier nommé Absakine. Jadis prospère à Ndjamena, celui-ci en est chassé par la guerre civile et se réfugie au Cameroun voisin, riche seulement de ses dix doigts.
Peu après la parution dans un recueil éponyme de La descente aux enfers, j’ai estimé qu’une nouvelle, si percutante soit-elle, n’arriverait jamais à rendre suffisamment compte des déchirements fratricides que subissaient les miens. C’est pour tenter de combler cette lacune que j’ai entrepris d’écrire Sang de kola.
La trame de ce premier roman est la suivante.
Malgré la guerre civile qui dévaste la capitale Ndjamena située à ses portes, un village s’efforce de vivre en paix et en harmonie, même s’il se compose de diverses communautés tribales, religieuses et politiques. Mais une nuit, une soldatesque d’origine indéfinie l’investit et rassemble sans ménagement ses habitants sur la grand-place. Les hommes sont brutalisés, dévêtus, puis ligotés. Les femmes sont violées au vu de tous, enfants compris. Puis les assaillants vident greniers et étables avant de se fondre dans les ténèbres.
A compter de cette agression-là, s’ouvre ce que l’un des patriarches du village appelle le « règne de l’envers des choses ». Les femmes qui étaient jusque-là bâillonnés par un implacable patriarcat vont s’emparer de la parole et en user à outrance comme si d’avoir été déshonorées leur avait définitivement donné voix au chapitre.
Ce roman traite du désarroi de pauvres gens entrainés dans un conflit qui n’est pas le leur et, tout particulièrement, des violences faites aux femmes. Il pose la question de savoir comment une communauté brisée au plus profond de son mode de fonctionnement multiséculaire peut arriver à en rassembler les débris épars, puis les recoller pour espérer une renaissance.
Sous cette problématique sont abordés, entre autres, les thèmes de l’émancipation féminine, de la servitude, de la bigoterie, de l’identité et de la démocratie (les rapports entre l’individu et sa communauté), de la lutte pour le pouvoir et de la nécessité d’apprivoiser son passé pour mieux s’ouvrir les portes de l’avenir.
Ce sont là autant d’obsessions qui gagnent en acuité au fil de mes publications et qui se retrouvent, intégralement ou partiellement, soit au centre, soit en filigrane de tous mes textes postérieurs à Sang de kola.
- Il n’y a pas d’arc-en-ciel au paradis a remporté le Prix Hors Concours en 2022, le Grand Prix littéraire d’Afrique noire en 2023 et le Prix Lettres Frontière la même année : que représente cette triple consécration pour vous et pour la littérature tchadienne ?
L’accueil enthousiaste réservé par la presse et les lecteurs à Il n’y a pas d’arc-en-ciel au paradis m’a ouvert une audience internationale, à tout le moins dans l’espace francophone. Encore que sa traduction (déjà réalisée en arabe en 2025, en cours en serbe et en anglais) envisagée dans diverses langues promet à ce roman une plus large diffusion à travers le monde. Cette reconnaissance est pour moi un grand motif de satisfaction et une formidable source d’encouragement.
Trois prix internationaux pour un seul roman ! Ce n’est pas tous les jours que la littérature tchadienne se retrouve à pareille fête. J’espère qu’au-delà de la fierté légitime que mes compatriotes peuvent partager avec moi à cette occasion, ces consécrations contribueront grandement à stimuler la passion de la lecture et de l’écriture dans mon pays natal.
- Vos récits abordent les thèmes de l’esclavage, de la dictature, de la quête d’identité, mais aussi de l’humour et de la religion : comment articulez-vous ces thèmes pour qu’ils résonnent auprès d’un lectorat international ?
L’arbre s’enracine à un endroit fixe. Pourtant, il lance ses branches à la conquête du ciel et pollinise l’espace loin à l’entour grâce aux vents, aux abeilles et aux oiseaux.
C’est cette métaphore animiste qui définit le mieux ma conception de l’art en général et de la littérature en particulier. Par conséquent, je m’efforce de couler mon travail dans cette moule conceptuelle, à savoir partir d’un ancrage local pour viser l’universel. Ainsi, que je situe une histoire donnée en Afrique ou ailleurs, la matière première dans laquelle je puise pour donner substance à mes personnages demeurent les larmes, les rires, bref ! les émotions qui, partout sur la planète, sont des marqueurs intemporels de la condition humaine. C’est l’éternel humain que je chante et que j’entends faire vibrer chez mes lecteurs indépendamment de leurs origines et de leurs positions géographiques.
En somme, mon travail ambitionne en priorité de porter à la terre entière ma manière subsaharienne de regarder, de ressentir et de dire le monde.
- 5. Vous vivez et travaillez en Suisse : quel rôle joue la distance géographique dans votre écriture et votre rapport à l’Afrique ?
Je l’avoue d’emblée. J’ai désormais vécu plus longtemps en Europe que sur mon continent natal. Néanmoins, je n’aurais pas pu écrire autant si je n’avais pas été exilé. Car la vie en Afrique ne se conçoit qu’en communauté. Et toute activité, comme la lecture ou l’écriture, dont l’exercice exige de l’individu de s’isoler est généralement mal acceptée et expose celui qui s’y adonne à la marginalisation.
De ce fait, je suis redevable à la Suisse de m’offrir ce havre de paix et de liberté depuis lequel les vicissitudes de mon pays d’origine ne me parviennent que hypertrophiées par contraste et curieusement dépassionnées. Cet écartèlement entre deux antipodes est un de ces facteurs qui créent en moi la tension nécessaire à la création.
Certes je séjourne aussi souvent que possible au Tchad. Mais je n’en éprouve pas moins des scrupules à vivre loin de ma patrie. C’est cependant cette distance qui m’aide paradoxalement à mieux appréhender les réalités tchadiennes et, par ricochet, africaines. Car, avoir le nez collé à une fresque ne permet pas d’en apprécier tous les détails. Il faut prendre du recul pour avoir une vue d’ensemble sur la toile. C’est précisément ce précieux panorama que me fournit la distance géographique.
- 6. Votre style oscille entre réalisme et merveilleux (La fabrique du merveilleux, Mosso) : comment définissez-vous cette esthétique singulière ?
Bien avant d’aiguiser ma plume comme écrivain public dans mes jeunes années, je fréquentais déjà assidûment une école du récit, sans doute la meilleure qu’on puisse espérer ici-bas. C’est celle qu’animent les gosstar, ces griots du Tchad méridional, sous couvert notamment des veillées autour du feu. C’est de ces maîtres de la parole que je tiens l’essentiel de mes techniques de narration. Or, le précepte qu’il revendique comme profession de foi s’énonce ainsi : « Une bonne histoire doit faire à la fois rire, puis pleurer. Mais si elle fait pleurer de rire, c’est encore mieux. »
J’ai fait mienne cette exigence et m’efforce toujours de l’appliquer à ce que j’écris.
D’autre part, dans la pensée subsaharienne, la frontière entre le réel et le rêve est floue voire fluctuante. Par exemple, une personne qui vous retrouve en recueillement auprès d’un cadavre, peut sans s’esclaffer et en toute bonne foi, vous jurez qu’il vient de croiser l’âme du défunt cheminant à pied vers le Pays des ancêtres ! C’est vous dire à quel point le surnaturel ou le surréel sont prompts à s’inviter dans notre quotidien d’Africain.
Compte tenu de ce qui précède, mon esthétique peut se caractériser par un mélange de rires, de larmes et de réel mâtiné de merveilleux autant que de poésie. Sans cette d’alchimie qui fait la part belle à l’humour et à la dérision, l’envahissante cruauté à l’œuvre dans le monde ne laisserait dans mes textes que peu de place à la joie de vivre.
- Quels conseils donneriez-vous aux jeunes écrivains africains francophones qui souhaitent concilier mémoire historique, oralité et modernité dans leurs œuvres ?
Je leur suggérerais de lire beaucoup, mais de veiller à ne pas considérer d’office ce qu’ils lisent comme parole d’évangile. Car certains livres ont tendance à véhiculer une version tronquée de notre histoire. Qu’ils se gardent de négliger (ou pire, de mépriser) les récits transmis par nos anciens de bouche à oreille.
Ces sources orales traditionnelles peuvent permettre sinon de remettre des épisodes entiers de notre passé à l’endroit, au moins de compléter ce que la mémoire écrite communément admise retient des temps révolus. Son passé est le point d’appui à partir duquel tout peuple s’élance vers le futur. Or, sans un bon et solide starting-block, même le meilleur des athlètes ne gagnerait aucune course, à moins qu’il n’y soit tout seul en lice.
Enfin, il faudrait que ces jeunes fassent dans leurs œuvres résonner (ou dialoguer) les siècles écoulés avec les événements que nous vivons aujourd’hui afin que notre présent prenne tout ou partie de son sens en disposant d’une judicieuse boussole.
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MEMENTO
Le roman “Il n’y a pas d’arc-en-ciel au paradis » lui a valu le prix Lettres Frontière en 2023.
● Il n’y a pas d’arc-en-ciel au Paradis, roman, éditions Hélice Hélas, 2022
- Prix Hors concours 2022
2. Grand Prix littéraire de l’Afrique noire 2023
3. Prix Lettres Frontière 2023
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