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« Alexandre Laval : faire dialoguer théâtre, roman et mémoire »

Comédien, metteur en scène, romancier et auteur dramatique, Alexandre Laval incarne une figure rare de l’art vivant : celle d’un créateur qui fait dialoguer les mots, la scène et l’histoire.

Formé à la fois en art dramatique et en histoire de l’art, il tisse des passerelles entre ces
disciplines, donnant naissance à des œuvres où la rigueur documentaire se mêle à la liberté poétique.

Ses pièces et romans redonnent vie à des personnages oubliés ou marginalisés, qu’il éclaire d’une sensibilité contemporaine. De Jeanne du Barry à Laurent de La Beaumelle, en passant par Manon Roland ou Madame Vigée Le Brun, AlexandreLaval explore les destins singuliers qui révèlent les tensions et les aspirations d’un siècle des Lumières toujours actuel.

Dans cet entretien, il revient sur son parcours, ses inspirations et ses projets, offrant au lecteur une plongée dans son univers où patrimoine, théâtre et littérature se conjuguent pour interroger notre rapport à la mémoire et à la tolérance.

Interview avec… Alexandre Laval

Vous êtes comédien, metteur en scène, romancier et auteur dramatique. Comment parvenez-vous à articuler ces différentes facettes de votre parcours artistique ?

Naturellement, puisqu’elles représentent les facettes d’une même passion pour l’art et les mots. Par exemple, pour La favorite et le philosophe, j’ai d’abord écrit la pièce, que j’ai ensuite mise en scène, tout en interprétant le personnage masculin, Laurent de La Beaumelle, qui donne la réplique à la comtesse du Barry. Dans le monde difficile du spectacle vivant, c’est une chance de pouvoir articuler ces différentes activités.

J’ai commencé par écrire mon premier roman avant ma première pièce de théâtre, et depuis mes nouveaux romans bénéficient de mon expérience théâtrale, notamment pour l’écriture des dialogues et le rythme du récit. Je pense mes romans un peu comme des pièces ou des films. Mes activités s’influencent positivement entre elles.

Votre double formation en art dramatique et en histoire de l’art est singulière. En quoi cette complémentarité nourrit-elle votre écriture et votre mise en scène ?

En effet, j’ai suivi des études en histoire et marché de l’art avant de m’inscrire en art dramatique au Conservatoire de Versailles.

J’ai validé mon diplôme de Spécialiste en biens et services culturels à l’IESA de Paris par un mémoire consacré aux femmes peintres du 18ème siècle, ce qui a d’abord influencé mes premières pièces de théâtre comme Les femmes régnaient alors, sur la vie de Madame Vigée Le Brun, portraitiste de la reine Marie-Antoinette. Ce mémoire, premier travail d’écriture conséquent, m’a mis en confiance sur ma capacité à écrire.

Quant à la mise en scène, c’est un peu comme composer un tableau. L’étude des œuvres et des différents courants artistiques a affûté mon œil et développé ma curiosité et mon envie de créer mes propres espaces de jeu sur une scène.

Vous avez créé des visites théâtralisées pour des musées. Qu’est-ce qui vous attire dans ce dialogue entre patrimoine et théâtre vivant ?

La “visite théâtralisée” me permet d’associer mes passions et mes deux parcours d’études à savoir l’histoire de l’art et le théâtre. J’ai proposé mes premières visites après avoir obtenu mon diplôme du Conservatoire de Versailles, en 2015, pour la rétrospective du Grand Palais dédiée à Louise-Elisabeth Vigée Le Brun. C’est un bon exemple de l’intérêt d’une visite théâtralisée pour les visiteurs : la comédienne incarnait la portraitiste, en portant une reproduction d’une de ses robes emblématiques, et interprétait des extraits de ses mémoires en lien avec ses portraits exposés, offrant une dimension immersive, un peu comme si on faisait parler les modèles des tableaux. La matière littéraire et picturale que nous a légué l’artiste est transmise par le prisme du comédien, qui incarne un rôle, mais il se trouve encore plus proche du spectateur que sur une scène de théâtre, ce qui ajoute selon moi de l’émotion et de l’authenticité pour le public qui participe à cette pièce déambulatoire et immersive. Cette formule est très séduisante à concevoir, mettre en scène et à jouer, et je l’ai réitérée depuis dans d’autres institutions comme les musées du Luxembourg et Carnavalet à Paris, ou le musée Lambinet à Versailles, avec ma troupe : la Compagnie du Chapeau de Paille.

Dans La favorite et le philosophe, vous mettez en scène la rencontre improbable entre Jeanne du Barry et Laurent Angliviel de La Beaumelle. Qu’est-ce qui vous a inspiré ce choix de personnages historiques ?

Je suis fasciné depuis longtemps par Jeanne du Barry, car elle incarne pour moi à la fois la dimension séduisante et tragique de la fin du 18ème siècle, que j’affectionne particulièrement d’un point de vue romanesque et dramaturgique. En effet, elle a connu une ascension en devenant favorite de Louis XV tout aussi fulgurante que sa chute sous la Terreur révolutionnaire. Je l’ai choisie comme héroïne de ma première pièce de théâtre pour mon projet personnel de sortie du Conservatoire de Versailles, représentée sur la scène du Théâtre Montansier, théâtre à l’italienne datant de 1777. Cette première pièce se déroulait pendant la Révolution, au pavillon de musique de la comtesse du Barry, que j’ai visité pour l’occasion et où la pièce a pu se rejouer ensuite.

Plusieurs années se sont écoulées et mon intérêt pour Jeanne du Barry s’est ravivé en 2022 avec ma participation en tant que “courtisan” dans des scènes du film éponyme de Maïwenn, film qui m’a marqué par sa poésie grave et sa beauté. Parallèlement, je fus invité au festival “Les chemins de tolérance : Lumières en Cévennes” pour y présenter mon deuxième roman, La marquise des Embiez (édition Le Passage), histoire d’une autre courtisane de l’Ancien Régime. Le berceau de ce festival se situe à Valleraugue, village natal de Laurent Angliviel de la Beaumelle, rival littéraire de Voltaire injustement oublié. C’est en lisant sa biographie écrite par Alain Bellet[1] que j’ai découvert qu’il était devenu bibliothécaire de Jeanne du Barry pendant sa faveur à la Cour de Versailles ! De cette découverte est née l’irrépressible envie de faire dialoguer ces deux personnage dans une pièce : La favorite et le philosophe.

Le contexte du Versailles de 1770 est riche en intrigues et en tensions. Comment avez-vous travaillé la documentation historique pour donner vie à cette époque tout en gardant une liberté créative ?

J’avais déjà noué une certaine “liaison” avec Jeanne du Barry depuis l’écriture de ma première pièce, et j’ai depuis étoffé mes connaissances sur son histoire. Cependant, il demeure des parts d’ombre dans la documentation, notamment lors de la jeunesse de Jeanne, avant sa rencontre avec Jean du Barry qui la mènera à la Cour. L’imagination du romancier ou du dramaturge peut tenter d’éclairer cette part d’ombre, tout en essayant de demeurer cohérent avec le contexte historique. Jeanne et Laurent de La Beaumelle sont deux aventuriers, comme il n’en existe qu’à leur époque, n’ayant pas peur d’oser briser les tabous pour gravir l’échelle sociale et quitter leur condition première : la documentation est un terreau sur lequel pousse le dialogue entre les personnages qui redonnent vie à une époque sur scène.

La pièce explore des thèmes universels comme la tolérance, l’amitié et l’amour des livres. Quelle résonance souhaitez-vous que ces thèmes aient auprès du public contemporain ?

Ces thèmes se développent considérablement au cours du 18ème siècle, “le siècle des Lumières”, grâce à la pensée et aux écrits des philosophes qui circulent dans les salons de toute l’Europe. Ce sont des thèmes universels et intemporels, ce pourquoi cette époque doit être une référence perpétuelle dans le débat des idées et l’importance de l’ouverture d’esprit. Voltaire et La Beaumelle étaient rivaux mais se battaient pour la même cause : la tolérance, en particulier la tolérance religieuse qui s’est cristallisée en leur temps avec “l’affaire Calas”. Cette affaire a défrayé la chronique et dévoilé l’intolérance qui régnait encore envers les protestants. Face à l’obscurantisme, cette tolérance passe par la culture, la lecture, passions que La Beaumelle partage avec Jeanne du Barry, qu’on a longtemps réduite à sa beauté, alors qu’elle était curieuse et cultivée. Quant à l’amitié qui va naître entre eux et les réunir, c’est un sentiment dont l’humanité aura toujours besoin…

Voltaire apparaît en filigrane comme un rival de La Beaumelle. Quelle place accordez-vous à la confrontation des idées dans votre dramaturgie ?

De la confrontation peut naître l’échange, la conversation, érigée en art à l’époque des Lumières. Cela créer du rythme dans le dialogue et la dramaturgie. La pièce est ponctuée de références aux ouvrages de Voltaire et de La Beaumelle. En lisant les “Pensées[2]” de ce dernier, Jeanne s’interroge sur la condition humaine, l’égalité entre les hommes, mais aussi entre les hommes et les femmes. De là, elle s’interroge sur sa propre condition : fille du peuple, devenue comtesse et favorite de roi, qui a acquis une influence et un pouvoir interdit aux femmes à son époque. Les ouvrages de La Beaumelle mériteraient d’être relus pour mieux comprendre les idéaux de la Révolution française.

Vous avez également écrit des romans historiques, comme La marquise des Embiez. Quelles différences percevez-vous entre l’écriture romanesque et l’écriture théâtrale ?

Selon moi, leurs différences se complètent et les enrichissent : le souffle romanesque donne de l’étendue à une pièce de théâtre, dont les dialogues peuvent accentuer le rythme et l’intensité dramatique d’un roman. L’écriture d’un roman me demande peut-être moins de spontanéité et plus de préparation, et le temps de travail est bien sûr beaucoup plus long et étiré, mais tout aussi passionnant !

Votre œuvre semble animée par une volonté de défendre les causes oubliées ou marginalisées. Est-ce une ligne directrice consciente de votre travail littéraire et dramatique ?

Elle est sans doute de plus en plus consciente au fil des sujets que j’explore dans mes écrits. “Je suis sensible aux persécutés” comme dit Jeanne dans La favorite et le philosophe. Si ce n’est rendre justice, j’aime redonner vie à des personnages injustement oubliés de l’Histoire, ou bien déformés par une certaine historiographie, parfois misogyne au 19ème siècle. C’est pourquoi j’ai travaillé sur des personnages historiques féminins, comme Manon Roland dont j’ai adapté au théâtre les mémoires qu’elle écrivit en prison pendant la Révolution, ou Madame de Sabran, favorite du Régent dont j’ai imaginé le destin après qu’elle fût chassée de la Cour, dans mon roman La marquise des Embiez. Mais il y aussi des figures masculines à redécouvrir, comme Laurent de La Beaumelle !

Enfin, quel message ou quelle émotion aimeriez-vous que le spectateur ou le lecteur retienne après avoir découvert La favorite et le philosophe ?

Un message : qu’il faut toujours se méfier des apparences, et pour cela aller vers l’autre, établir un dialogue, d’où naîtra peut-être de beaux sentiments…

Une émotion : elle sera propre à chaque lecteur. En procurer, c’est déjà une grande récompense et de la joie pure pour un auteur !

Et concernant les projets futurs ?

“Pour le 30ème anniversaire du festival “Le Mois Molière” à Versailles, je vais mettre en scène ma pièce Axel & Marie-Antoinette, dans laquelle j’interprète Axel de Fersen, le favori de la reine de France. 

La pièce se jouera les 10 et 11 juin 2026 à 20 heures dans la magnifique galerie de la Bibliothèque Choiseul, ancien ministère de Louis XV proche du château de Versailles.

J’espère également tourner à nouveau pour le cinéma, et faire publier mon troisième roman, avant d’en écrire de nouveaux !”


[1] BELLET Alain, Monsieur de La Beaumelle, Théolib, 2016

[2] Mes pensées ou le qu’en dira-t-on ?, 1761, Gallica BnF

MONDE CREATIF | L’ Art en 50 livres / Art in 50 Books

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