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« L’Afrique, ultime réserve énergétique ? Entretien avec Abel Renaud Eba »

Formé entre la Côte d’Ivoire et la France, il a travaillé au sein de grands groupes comme Total, GTA Energies ou encore G’AUCUBE, tout en poursuivant une réflexion critique sur les enjeux énergétiques et miniers du continent africain.


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Ingénieur géologue et géophysicien, mais aussi auteur engagé, Abel Renaud Eba incarne une figure rare où la rigueur scientifique se conjugue à une profonde vocation humaniste.

Ses ouvrages, déjà présents dans des universités de renom telles que Standford et la Sorbonne, témoignent d’une volonté de transmettre et de corriger une histoire trop longtemps écrite par d’autres. Dans cet entretien, il revient sur son parcours, ses convictions et sa vision de l’avenir énergétique et économique de l’Afrique, entre optimisme porté par la jeunesse et inquiétude face aux choix de leadership.

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Engineer, geologist, and geophysicist, but also a committed author, Abel Renaud Eba embodies a rare figure where scientific rigor meets a profound humanist vocation. Trained between Côte d’Ivoire and France, he has worked within major groups such as Total, GTA Energies, and G’AUCUBE, while developing a critical reflection on Africa’s energy and mining challenges.

His books, already present in prestigious universities such as Stanford and the Sorbonne, reflect a determination to transmit knowledge and to correct a history too often written by others. In this interview, he shares his journey, his convictions, and his vision of Africa’s economic and energy future—balancing optimism driven by youth with concern over leadership choices.


https://www.editions-harmattan.fr/catalogue/auteur/abel-renaud-eba/15110


INTERVIEW AVEC … ABEL EBA

Parcours scientifique et vocation personnelle

  1. Vous êtes ingénieur géologue et géophysicien, mais également un auteur engagé……… Comment ces deux dimensions — scientifique et humaniste — cohabitent-elles dans votre quotidien ?

Vous n’êtes pas la première personne à me poser cette question qui est pertinente. La science sans humanité conduit à la ruine et au désordre.  Un scientifique qui n’a pas d’humanité est semblable à un médecin qui utilise ses remèdes non pas pour guérir son patient mais aggraver les maux dont souffre ce dernier.

Pratiquer une science sans avoir l’ambition de s’en servir pour améliorer la vie des hommes et la société, développer son pays ou contribuer à un monde meilleur, n’a pas de sens. Les inventions et les découvertes des chercheurs et des scientifiques n’ont pas vocation à rester dans les laboratoires ou les universités.

Elles doivent être vulgarisées et propagées dans le monde par l’écriture, à travers des livres et les nouveaux et nombreux moyens de communication de notre époque pour montrer leur utilité dans le quotidien de tous les peuples du monde.

Nous ne devons pas répéter les erreurs de nos ancêtres africains du temps des empires médiévaux (Ghana, Mali, Songhaï…) qui avaient privilégié la transmission orale de leurs histoires et leurs traditions au détriment des traces écrites. Aujourd’hui, cette partie importante de l’histoire de l’Afrique s’est dissipée avec le temps et est très mal connue.

  1. Qu’est-ce qui vous a conduit vers les géosciences ? Était-ce une vocation précoce ou le fruit d’un cheminement intellectuel ?

Je dirai que mon amour pour les géosciences est d’abord une vocation. Ensuite, en pratiquant les géosciences, j’ai compris qu’elles ne se résumaient pas seulement aux roches mais elles avaient une portée plus grande et profonde en analysant leur importance dans l’économie des pays et dans les habitudes des personnes.

Aujourd’hui, cette dimension géoéconomique, géostratégique et géopolitique des géosciences conduit tout mon cheminement intellectuel. Les premiers fruits de mon cheminement intellectuel dans les géosciences sont mes deux livres d’auteur engagé sur les ressources pétrolières et minières de l’Afrique.

Concernant ma vocation pour les géosciences, elle vient de l’observation de deux membres de ma famille qui exerçaient dans ce domaine, l’un dans une entreprise pétrolière et l’autre dans une entreprise minière. Ils ont été des modèles de réussite pour moi.  

  1. Votre formation entre la Côte d’Ivoire et la France vous place à la croisée de deux traditions académiques. En quoi cette double culture scientifique a-t-elle enrichi votre approche ?

La Côte d’Ivoire m’a donnée la formation de base dans les géosciences et la France a perfectionné mes acquis et mes connaissances. C’est cette double culture scientifique qui me permet de parler aisément et aussi bien des matières premières minérales et énergétiques de l’Afrique ou de celles des autres continents du monde.

Pour preuve, c’est en France au Centre Scientifique et Technique International de Total à Pau que j’ai travaillé avec le Groupe de Support Géosciences dédié à la Côte d’Ivoire sur plusieurs blocs pétroliers de la Côte d’Ivoire notamment le bloc CI 100 à la frontière entre la Côte d’Ivoire et le Ghana.

  1. Comment votre expérience au sein de grands groupes comme Total, JFM Conseils, GTA Energies et maintenant G’AUCUBE a-t-elle influencé votre regard sur les enjeux énergétiques et miniers du continent africain ?

Mon passage chez Total m’a clairement montré que les géosciences étaient au cœur de l’enjeu économique et politique majeur du monde : l’énergie.

Pour avoir de l’énergie à bon prix et en tout temps, des investissements colossaux – qui dépassent parfois le budget annuel de plusieurs Etats – étaient engagés et tous les grands scientifiques de la terre étaient débauchés et réunis pour cette unique cause.

Comme le disait le Général Charles de Gaulle : « Les Etats n’ont pas d’amis. Ils n’ont que des intérêts. ». Avant chez JFM Conseils, GTA Energies et aujourd’hui chez G’AUCUBE dont je suis l’un des dirigeants, les enjeux énergétiques et miniers sont toujours d’actualité et plus renforcés.

Nous exerçons dans la géothermie et le déploiement des réseaux de chauffage dans toute la France pour rattraper le retard et faire des progrès significatifs et rapides dans la transition énergétique. Aussi, G’AUCUBE étend progressivement ses services en Afrique avec deux pays dans le viseur à savoir, la Tunisie et la Côte d’Ivoire.

  1. En tant qu’ingénieur, comment conciliez-vous rigueur technique et vision stratégique du développement ?

Un ingénieur est un praticien du développement. Loin d’être uniquement un théoricien, un bon ingénieur est aussi un stratège. Il met en place un plan bien calibré dans le temps et rassemble tous les moyens nécessaires pour aboutir au résultat recherché en usant parfois de tactique pour contourner les obstacles.

C’est une définition de la stratégie. C’est la raison pour laquelle les ingénieurs ou les scientifiques sont parfois de très bons politiciens avec des acquis palpables en matière de développement dans des pays parce qu’ils sont des cartésiens et des praticiens qui vont au-delà de la théorie.

J’ai dit dans mon premier livre qu’aujourd’hui, vu son retard en matière de développement, l’Afrique n’a plus besoin d’assez de littéraires mais plutôt de nombreux scientifiques et ingénieurs qui s’y connaissent parfaitement dans les sciences exactes, techniques et pratiques.

De nos jours, les guerres sont devenues hybrides avec des proxy qui utilisent des drones de précision et des robots, des cyberattaques.

Ainsi, un pays qui ne produit pas suffisamment de scientifiques sera incapable d’assurer la protection de ses matières premières minérales et énergétiques car ces dernières sont les nouveaux butins de guerre. Et les pays africains sont des cibles.

Ressources africaines et enjeux géopolitiques

  1. Vous affirmez que l’Afrique est l’ultime réserve pétrolière du monde. Quelles données ou observations fondent cette conviction ?

La réponse à cette question est l’objet de mon deuxième livre qui compte plus de 600 pages. Cependant, Je vous donnerai quelques réponses. Les ressources pétrolières sont de plus en plus rares parce que les gisements sont de plus en plus profonds et atteignent très souvent plus de 5000 m de profondeur. Il faut donc plus de moyens financiers et techniques pour les exploiter.

De plus, les régions pétrolières comme le Moyen-Orient et le Proche-Orient avec des grands producteurs (Iran, Irak, Afghanistan, Yémen…), sont des zones très souvent en guerre avec des risques d’investissement et d’accès aux ressources.  Les pays d’Amérique Latine sont très nationalistes et hostiles aux grands consommateurs de pétrole (Etats-Unis, Europe).

Dans de telles circonstances, l’Afrique reste le continent dont les ressources pétrolières sont encore intactes, peu exploitées et à prix accessible pour les grands consommateurs (Etats-Unis, Europe, Chine). Le golfe de Guinée, le Sahel, le Sahara, le golfe du Mozambique et la région des Grands Lacs sont des zones potentiellement riches en pétrole et en gaz qui intéressent désormais tous les grands consommateurs dont les besoins énergétiques s’accroissent au fil des années.

De toutes ces zones pétrolifères, l’une des plus prometteuses est le Sahel. Ce n’est donc pas un hasard si cette région de l’Afrique est en proie au terrorisme et est insécure car les intérêts géo-économiques y sont nombreux…

D’ailleurs, les matières premières minérales et énergétiques du Sahel sont le sujet de mes études doctorales en Diplomatie et Politique Internationale qui sont en cours au Centre d’Etudes Diplomatiques et Stratégiques de Paris (France), pour mieux appréhender les enjeux de cette région stratégique de l’Afrique.

  1. Pourquoi, selon vous, l’Afrique n’a-t-elle pas encore pleinement tiré parti de ses atouts géologiques ?

Premièrement, parce que l’Afrique a longtemps délégué la connaissance de son sous-sol à des pays occidentaux qui ont gardé forcément les découvertes de minerais les plus importantes pour eux et leurs archives stratégiques.

Comprenez que les premières cartes géologiques de la plupart des pays africains ont été conçues par des géologues occidentaux.

Et les pays africains mettent du temps à réaliser leurs propres études géologiques pour avoir la connaissance pleine et entière de l’intégralité de leurs ressources minières et énergétiques. Pour y arriver, il faut un véritable plan Marshall d’investigation des sous-sols africains avec des investissements massifs de nos Etats.

Récemment, en Novembre 2025, j’ai entendu des autorités de la transition du Burkina Faso, annoncer que les chercheurs occidentaux leur avaient dit qu’il n’y avait pas de pétrole au Burkina Faso. Cependant, après des études géologiques menées par des Burkinabés, ces derniers ont trouvé des indices qui témoignent de la présence de pétrole sur leur territoire.

Deuxièmement, la gestion des revenus issus du pétrole et d’autres minerais est opaque et inégale. Dans la plupart des pays producteurs, ils ne figurent pas dans les budgets des États et sont dans des caisses noires dont seuls certains dirigeants africains ont les clés. 

Ces revenus nationaux et étatiques profitent uniquement à eux et à leurs clans au détriment de leur population qui vit dans la souffrance et la pauvreté, d’où mon engagement à travers mes écrits.

  1. Dans vos ouvrages, vous liez transition énergétique et transitions démocratiques, économiques, sociales… Pouvez-vous expliciter cette interdépendance ?

Du fait de la rareté des ressources énergétiques et des effets de la transition énergétique, les grands consommateurs de matières premières minérales et énergétiques (Etats-Unis, Europe, Chine, Russie) ont besoin de maintenir leur approvisionnement dans les pays producteurs.

Ainsi, tout changement de régime politique (transition démocratique) dans un pays producteur peut compromettre les acquis contractuels et avoir des conséquences majeures dans les économies (transition économique et énergétique) des pays producteurs qui auront peu de revenus et dans celles des pays consommateurs dont les industries seront affectées avec des répercussions négatives au sein des populations qui sont susceptibles de mener des revendications sociales (transition sociale) pour lutter contre la pauvreté et leurs mauvaises conditions.

Quels sont les risques géopolitiques liés à l’exploitation des ressources africaines dans le contexte mondial actuel ?

Les risques géopolitiques sont nombreux et relèvent des guerres d’influence et de la concurrence entre le bloc occidental (Etats-Unis, Europe, Canada) et le bloc de l’Est (Chine et Russie).

Aujourd’hui, partout dans le monde et particulièrement en Afrique, il y a une course aux métaux de transition (cobalt, Colombo-Tantalite ou coltan, lithium…) qui sont des minerais utiles dans la transition énergétique avec les métaux technologiques et les terres rares.

Cependant, la plupart des producteurs de ces ressources stratégiques sont des pays d’Afrique qui cherchent à se détacher de la France, leur ancien colonisateur, tout en se rapprochant de la Russie et de la Chine.

Les conséquences directes de ces changements sont des conflits géopolitiques entre le bloc Occidental et le bloc de l’Est mais sur le territoire de ces pays producteurs africains. Les Cas du Mali, du Niger et du Burkina Faso au Sahel sont des exemples de ces risques géopolitiques.  

  1. Comment l’Afrique peut-elle éviter de reproduire les schémas extractivistes du passé tout en valorisant ses richesses ?

Les minerais sont des sujets stratégiques et de souveraineté des Etats qui touchent les territoires et les économies des Etats. Premièrement, l’Afrique doit donc comprendre que ses ressources sont de véritables leviers économiques dont elle peut se servir pour accélérer son développement.

Pour cela, elle doit faire des progrès juridiques dans les accords contractuels d’exploitation de ses ressources en passant de ses habituels taux insuffisants de 10% à environ 50% voir plus pour espérer apporter de véritables changements dans ses économies tirées de ses ressources minières et énergétiques.

Deuxièmement, l’Afrique et ses pays producteurs doivent être capables d’assurer leur sécurité et la protection de leur territoire où se trouvent aussi leurs ressources minières.

Tant qu’un pays producteur de minerais est incapable d’assurer sa protection et sa sécurité par sa puissance militaire, il aura du mal à tirer profit de ses ressources sans être la cible de prédateurs géopolitiques et géostratégiques.

Écriture, transmission et engagement intellectuel

  1. À qui s’adressent vos livres en priorité : aux décideurs, aux étudiants, aux citoyens africains, ou à l’humanité tout entière ? Parce qu’en fait, vos livres sont particulièrement chers (rires), on a publié un article sur la cherté du livre en Afrique, les écoliers des villages reculés du monde pourront-ils se l’offrir ou avez-vous voulu viser l’Elite et les décideurs et pourquoi ?

Mes livres s’adressent à toutes les personnes et entités que vous avez citées. Avant moi, aucun africain n’avait écrit avec une telle profondeur sur les ressources minières et pétrolières de l’Afrique.

Les précédents écrits étaient uniquement l’œuvre de non africains. Il était donc de mon devoir de corriger cette erreur.

Le prix des livres est fixé en fonction du nombre de pages, du sujet et de la notoriété de l’auteur. Le prix de mes livres a été fixé par les maisons d’édition. Si mes livres sont dans toutes les universités du monde notamment à Stanford et à la Sorbonne cela veut dire qu’ils ont de la valeur !

Si les Occidentaux font l’effort de se les approprier, il faut également que les Africains en fassent autant. Il ne faut pas donner raison à l’adage qui dit que pour cacher des choses aux Africains, il faut les mettre dans des livres parce que les Africains n’aiment pas lire. Retenez que les plus grands secrets et meilleures connaissances du monde se trouvent dans les livres.

Vision du progrès et responsabilité collective

  1. Avec une perspective tour à tour heureuse et pessimiste, comment voyez-vous l’Avenir économique et énergétique de l’Afrique dans les 20 prochaines années ?

Vu les indicateurs démographiques et économiques avec la force de sa jeunesse et toutes les opportunités de développement qui restent et s’ouvrent en Afrique, je reste convaincu de son avenir économique et énergétique glorieux car elle possède suffisamment d’hydrocarbures et de métaux de transitions énergétiques pour soutenir sa future industrie qui sera la plus puissante du monde dans quelques décennies sans doute.

Mon seul pessimisme au sujet de l’avenir économique et énergétique de l’Afrique concerne le choix de ses leaders et dirigeants.

C’est le seul point qui peut entraver cet avenir radieux et prometteur de ce continent car l’Afrique n’a pas un problème de ressources mais un problème de leader. Elle a besoin de leaders de qualité qui ne dilapideront pas les revenus de ses ressources mais les mettront au service du développement de leur pays.

Philosophie personnelle & Perspective d’avenir

  1. Si vous deviez transmettre un seul message à la jeunesse africaine, quel serait-il ?

Osez réaliser vos rêves et écrire l’histoire de l’Afrique malgré vos peurs et les oppositions. Tout est possible. Votre existence sur la terre n’est pas un hasard. Vous y êtes pour un but et une mission précise que vous seul pouvez accomplir. Foncez !

  1. Enfin, quel rêve vous anime encore aujourd’hui, au-delà de vos réalisations scientifiques et socio-littéraires ?

Bientôt et au bon moment, j’irai plus loin dans mon engagement pour apporter ma modeste pierre au développement de l’Afrique.


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