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FRANCE | Interview de Lola G. autour de « Poetree »

À travers Poetree – L’or riant des arbres, Lola s’inscrit dans une tradition où le végétal devient langage : comme chez Paul Valéry, qui comparait les lettres à des corps vivants, ou chez Rainer Maria Rilke, qui voyait dans les choses muettes une profondeur à déchiffrer. Ses troncs photographiés sont autant d’alphabets secrets, où l’on retrouve l’écho du Alif arabe, cette ligne verticale qui, dans la mystique islamique, engendre le monde d’un seul trait.


Dans l’entretien qui suit, Lola Gazounaud nous invite à pénétrer dans un monde où les troncs d’arbres deviennent des miroirs de l’imaginaire, et où la poésie dialogue avec la photographie pour révéler l’invisible. Sa démarche rappelle les visions de Victor Hugo, qui voyait dans la nature « l’imagination même », ou encore les illuminations de William Blake, pour qui chaque arbre est une porte vers le sacré.

La beauté qu’elle décrit n’est pas simple apparence : elle est, selon ses mots, la « première réalité de l’existence ». Cette intuition rejoint les méditations de Novalis, qui voyait dans la poésie la véritable origine de toute connaissance, et celles de Saint-John Perse, pour qui l’arbre et la mer étaient les emblèmes d’une quête infinie.

Dans ce dialogue entre mots et images, Lola Gazounaud nous propose une expérience initiatique : voir dans chaque bûche, chaque tronc, non pas un fragment de bois mort, mais une montagne intérieure, une cosmogonie miniature. Ses photographies deviennent des révélations, ses poèmes des traductions fragiles d’un mystère plus vaste.

Ainsi, Poetree n’est pas seulement un recueil : c’est une invitation à redécouvrir la nature comme une écriture vivante, à entendre dans le silence des arbres une langue universelle, celle que les poètes, de Hugo à Blake, de Rilke à Perse, n’ont cessé de pressentir.


Lien d’achat du livre

https://www.editions-harmattan.fr/catalogue/livre/poetree/80634


INTERVIEW EXCLUSIF AVEC … LOLA G.


Bonjour Lola, comment vous présenteriez-vous ?

Bonjour. C’est toujours un peu difficile de se présenter. Essayons quelque chose. Je m’appelle Lola. Deux syllabes. Deux voyelles. Deux consonnes. Deux L. Voleront-ils ? J’y travaille ! Un O qui se cache en son intérieur. Pourvu qu’il me laisse un jour entrer. Et un A final qui n’a pas encore fini de s’écrire mais qui parle déjà de recommencer…

Votre livre s’intitule Poetree – L’or riant des arbres. Pouvez-vous nous raconter la genèse de ce projet et ce qui vous a conduit à mêler poésie et photographie autour des arbres ?

Tout est parti d’un moment de grâce. Je n’avais jamais vraiment prêté attention aux bûches qui passaient entre mes mains. Un jour, j’ai capturé une image. Elle a en quelque sorte réveillé mon regard. Dès lors, j’ai vu toujours plus de formes et de couleurs. Des paysages, des animaux, des histoires. Tout un monde animé et en mouvement à l’intérieur d’un tronc dur et immobile. Cela m’a semblé un peu magique. La poésie, la mienne, est venue après. Pour répondre à la poésie de l’arbre. Ou pour s’en faire l’écho. Lui, avait offert une image. Moi, j’offrais, en miroir, un regard fait de mots. Ce n’était donc pas initialement un projet artistique. Simplement une rencontre un peu particulière à l’origine de l’élan créatif qui a suivi. Ce que j’appelle un moment de grâce. 

Vous évoquez dans le résumé qu’un arbre « rêvait le monde à l’intérieur de son tronc ». Quelle est la portée symbolique de cette image pour vous ?

Le tronc est une image d’unité. Sous deux aspects. D’abord, il est, par sa forme cylindrique, un cercle clos. Comme la lettre O, une intériorité intacte. Cette unité-là, ronde, a une dimension éternelle, immuable et douce. Même lorsque le tronc est découpé, les bûches en conservent la rondeur. C’est elle qui offre à voir les images présentées dans ce recueil.

Mais le tronc est également une ligne droite, verticale. Pour moi qui ai étudié la langue arabe et me suis fascinée par la symbolique de ses lettres, j’y ai aussitôt reconnu la forme élancée du Alif, première lettre de l’alphabet arabe. Cette ligne droite symbolise la force, l’action. Dans la tradition mystique de l’islam, le Alif représente le passage de l’indifférencié à l’être. Il est une plume qui d’une seule goutte d’encre crée le monde dans toute sa multiplicité. J’aime cette image.

Il y en a d’autres. Je pense au “ Dieu qui meurt ” – Dionysos en Grèce, Osiris en Egypte – L’image est l’habit. Il change. L’idée est toujours la même : l’Un sacrifie son unité – ici, celle du tronc -pour que naisse en nous le désir de retourner vers lui. Pour que ce mouvement de retour commence, il faut une force puissante et momentanée. Capable de susciter un élan. Comme un tronc qui s’abat. Cet élan peut devenir un véritable voyage initiatique. Long et silencieux. Comme un tronc mort, allongé, qui s’effriterait lentement.

La première photographie de Poetree est née d’un frêne que vous avez coupé. Vous dites avoir découvert une montagne dans son tronc. Comment ce moment a-t-il transformé votre regard sur la nature et votre pratique artistique ?

Je parlais plus haut d’un moment de grâce. Avec cette première photographie, la beauté a attiré mon attention. Elle m’a enseigné une forme de contemplation. Mais ce n’est qu’au fur et à mesure des troncs et des images que cette beauté a fini par révéler une vérité plus profonde, aidée en cela par le travail d’écriture et les réflexions qu’il a fait naître. Cette vérité est simple : la poésie est la première réalité de l’existence. L’idée était alors déjà présente mais encore confuse, dormante. Elle est devenue une évidence. Depuis, j’essaie de lui donner le plus d’espace et de substance possible. 



Vous êtes jardinière à Londres, un métier que vous avez découvert par hasard il y a dix ans. En quoi cette expérience quotidienne avec les arbres et les plantes nourrit-elle votre écriture poétique ?

Je crois que ce métier nourrit l’existence en général. D’abord parce qu’il apporte beaucoup de silence et de solitude. Le jardin en lui-même est comme une enveloppe. Garden en anglais, le jardin est un lieu clos et partage sa racine étymologique avec le mot gardien. Il y a donc un sentiment de protection quand on s’y trouve. Sa propre intériorité entre en résonance avec une intériorité plus grande que nous et qui nous entoure. C’est aussi un cadre propice à l’observation. Et aux sensations brutes. Les saisons défilent. Elles nous exposent aux éléments. Le froid. la chaleur. Le vent, la pluie, le soleil. Les odeurs en été. Le compost qui fume et réchauffe en hiver. Les arbres qui se dénudent. Les bourgeons qui s’apprêtent sur leurs branches et les bulbes qui poussent sous terre. Tout cela offre une solitude pleine et joyeuse. Parfois aussi mélancolique. 

Au-delà, je ne peux que renvoyer à cette citation de William Blake qui figure au début de Poetree  : “L’arbre qui vous émeut aux larmes de joie est dans les yeux des autres seulement une chose verte qui se trouve sur le chemin. Certains voient dans la nature une ridicule difformité quand d’autres encore ne la voient pas du tout. Mais aux yeux de l’homme d’imagination, la nature est l’imagination même.” 

Pour moi, tout est dit ! 

Votre parcours inclut des études à l’INALCO en langue et civilisation arabes. Comment cette passion pour les langues et les symboles s’articule-t-elle avec votre travail poétique dans Poetree ?

La langue arabe a cette particularité d’être une langue sacrée, langue de la révélation. Ce qui veut dire que chaque lettre, le son qu’elle émet, la forme qu’elle emprunte, les mots qu’elle habite, chacune de ces réalités est un signe, un message qu’il s’agit d’apprivoiser. Tout est porteur de sens et devient indice à déchiffrer : la cambrure d’une lettre comme celle d’une feuille d’érable. C’est donc tout un royaume de correspondances qui s’ouvre. Une seule lettre pouvant signifier tout un monde, c’est une densité de sens incroyable. Les lettres latines n’ont pas cette profondeur symbolique inhérente aux lettres arabes. Avec Poetree comme avec d’autres projets d’écriture, j’essaie donc, à ma façon, de leur creuser une intériorité. Je ne sais pas encore où cela me mènera. C’est une recherche en cours. 

Du reste, je crois que les langues ont une poésie qui leur est propre. Je cite, par exemple, dans l’ouvrage l’étymologie du mot poésie en arabe, shi’r. Sa racine évoque l’idée de couverture. De cette même racine sont formés les mots chevelure, poil et végétation. La poésie recouvre la nudité de l’existence comme les poils, celle du corps.  N’est-ce pas aussi le rôle du jardin que de recouvrir la terre nue, la parer de sa robe végétale ? Mais cette couverture ne souhaite pas cacher. Au contraire, elle révèle. Il n’y a, à mon sens, rien de plus poétique que cette image-là.  A la fois empreinte d’une grande pudeur et malgré tout chargée d’érotisme car elle donne à voir une intimité qu’il est, je crois, rare d’approcher.

C’est là, il me semble, le trésor de la langue arabe. Et bien que cette langue soit demeurée étrangère pour moi, j’ai vraiment l’impression qu’elle orbite de toutes ses lettres autour de ce grand mystère. Au plus près de lui. Dans Poetree, j’ai imaginé un arbre qui ressemble à ces lettres-la.

Le livre insiste sur une “langue figurée, silencieuse et universelle”. Pensez-vous que la poésie puisse être une forme de langage premier, au-delà des mots ?

Oui. Dans les mots. Par-delà les mots. Les molécules. Les fourmis et les astres. Les esprits et les plantes. Nous parlons tous une même langue poétique. “ L’oiseau parle au parfum; la fleur parle au rayon ”, écrit Victor Hugo*. Mais cette pensée, nous la retrouvons dans la bouche d’un savant moderne ou d’un philosophe antique. Dans le silence de tous les mystiques. Dans la sagesse paysanne. C’est ce que disent les arbres et ce que montre le soleil. 

* Le firmament est plein de la vaste clarté, Les Contemplations

Vous décrivez la beauté comme une dimension sacrée, la partie visible du mystère. Comment traduisez-vous cette intuition dans vos textes et vos images ?

Je la traduis un peu comme je peux. Je trouve souvent mes mots maladroits. Trop compliqués. Trop exaltés. J’aimerais parfois ne pas la traduire du tout. Pour ne pas la limiter, l’enserrer dans des figures de style d’apparat. Mais c’est plus fort que moi ! 

Votre œuvre semble être un dialogue entre le monde subtil du langage et celui tangible des corps. Comment parvenez-vous à équilibrer ces deux dimensions dans votre création ?

De plus en plus, ces deux dimensions dialoguent ensemble. Les mots m’apparaissent comme des lieux, des scènes sur lesquelles le destin de nos lettres se rejouent continuellement. Les lettres sont des êtres vivants avec un corps, des émotions, des existences propres, des âmes. Nous ne les connaissons finalement que de l’extérieur, à travers l’usage que nous faisons d’eux. Je crois qu’ils ont comme nous une intériorité. Un jardin. Je me demande parfois qui sont les vrais écrivains dans cette histoire. Et si c’étaient les mots qui écrivaient le monde et nous faisaient vivre. Alors nous en serions les lettres. J’espère être une voyelle. Un O. Oui ! J’aimerais être un O.

Enfin, que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent de Poetree ? Est-ce une invitation à regarder les arbres autrement, ou une méditation plus large sur la place de la poésie dans nos vies ?

Quand on écrit, je crois qu’on le fait d’abord pour soi. Ce n’est pas vraiment un choix. C’est quelque chose qui nous vient intuitivement comme une chose impérieuse que l’on doit faire. Je trouverai un peu vaniteux de ma part  de souhaiter que les lecteurs retiennent ceci plutôt que cela. Que ce travail et cette collection soient une invitation à plus de poésie. Car la poésie est le remède, je crois. C’est ce qu’il y a de plus humains en nous. Et peut-être, plus. 


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