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Autour du Livre [1948] « André-Jérôme Gallego : du souffle de Casablanca à la mémoire universelle »

André-Jérôme Gallego, né en 1948 à Casablanca dans une famille de maîtres imprimeurs, incarne cette vocation singulière : celle d’un homme qui a traversé les métiers du livre, de la presse et de la communication avant de se consacrer pleinement à l’écriture. Formé aux Arts Graphiques de Toulouse et à l’école Estienne à Paris, il a dirigé de grands projets de presse en France et au Maroc, fondé son propre groupe à Toulouse, et préside aujourd’hui l’Académie des Francophonies, porteuse de l’événement « Les Résonances Francophones ».

Dans le paysage littéraire et culturel francophone, rares sont les voix qui parviennent à conjuguer avec autant de force mémoire, transmission et espérance.

Humaniste engagé, Gallego se définit comme un pèlerin de mémoire, un veilleur qui croit au pouvoir de l’écriture pour relier l’intime et l’universel. Son roman L’enfant et l’histoire du monde, publié aux éditions L’Harmattan, est une fresque symbolique où l’enfance devient à la fois mémoire et prophétie. L’ouvrage inscrit la Shoah dans le souffle du Maghreb, relie les cendres de l’Europe aux sables du Maroc, et fait dialoguer foi, histoire et fraternité. À travers le personnage de Didou, archétype de l’enfant fragile et porteur de promesse, Gallego explore les thèmes de l’exil, de la transmission et de l’espérance, tout en convoquant des épisodes historiques marquants comme celui du Saint-Louis en 1939.

Casablanca, ville-monde et étoile fondatrice, est le point de départ de cette méditation littéraire. Elle incarne pour l’auteur une matrice où se croisent les vents de l’histoire et les renaissances des peuples, une cité où l’enfant orphelin peut rêver d’un autre monde. Dans ce roman, les temporalités religieuses – tel le premier jour de Ramadan – deviennent des seuils de fraternité universelle, rappelant que les fêtes, au-delà des dogmes, sont des instants de partage et de mémoire collective.

À travers la figure du prêtre Ignacio, Gallego interroge la tension entre spiritualité et responsabilité historique, et propose une réflexion profonde sur la place de l’enfant dans l’histoire du monde : fragile et prophétique, mémoire et promesse, seuil et recommencement. Son écriture, nourrie de documentation mais toujours portée par la poésie, fait de L’enfant et l’histoire du monde une constellation littéraire où chaque exil devient une arche et chaque errance une traversée vers une fraternité plus vaste.

Cette interview exclusive pour GMSavenue est donc bien plus qu’un échange : c’est une plongée dans l’univers d’un auteur qui transforme les cicatrices en semences, les ruines en constellations, et rappelle que « l’on n’est rien sans l’autre ».


Lien vers son dernier livre publié chez l’Harmattan

https://www.editions-harmattan.fr/catalogue/livre/1948/79211?srsltid=AfmBOorkM52bTvx7KQAAf93zoyXAO41VUkiX9ahRbkDLEahPmyWAIvwF



Toulouse, le 22 novembre 2025

GMSavenue

Interview avec … André-Jérôme Gallego


Bonjour et merci d’avoir accepté l’échange avec GMSavenue.

Bonjour, et merci à GMSavenue d’avoir souhaité cet échange. C’est pour moi un honneur et une joie de pouvoir partager ici une part de mon parcours et de mon imaginaire. Je considère cette interview comme une occasion précieuse : celle de transmettre, de dialoguer, de faire résonner la mémoire et l’espérance qui traversent mon livre.

Comment vous présenteriez-vous ? Ainsi que votre livre « L’enfant et l’histoire du monde » ?

Je suis né en octobre 1948, à Casablanca, dans une famille de Maître imprimeurs, ce qui m’a naturellement conduit vers les métiers du livre et de la communication. Formé aux Arts Graphiques de Toulouse et à l’école Estienne à Paris, j’ai ensuite, par des diplômes et des expériences nouvelles, élargi mon parcours à la presse, au marketing et à la stratégie. Notamment en occupant des postes de direction dans différents groupes de presse en France comme au Maroc. J’ai notamment dirigé des projets de restructuration et de développement de titres régionaux, avant de créer à Toulouse mon propre groupe de presse.

Humaniste engagé, je défends la langue française et la francophonie, avec l’Académie des Francophonies que je préside et son événement : « Les Résonances Francophones ». Aujourd’hui, je poursuis ce chemin à travers l’écriture et des projets culturels qui rassemblent et transmettent.

Au final, je me présenterais comme un pèlerin de mémoire, né au seuil d’une histoire qui liait déjà l’intime et l’universel. Ma vie s’est construite comme une arche, traversant les eaux de l’exil et les sables de la transmission, cherchant toujours à transformer les cicatrices en semences et les ruines en constellations. Je suis un veilleur, un passeur, qui croit que l’écriture peut relier la fragilité de l’enfant à la promesse des peuples, et inscrire l’espérance dans le souffle même de l’univers.

Mon livre « L’enfant et l’histoire du monde » est une genèse et une prophétie. L’enfant qui en est le cœur est à la fois mémoire et messager : il incarne la graine qui ne cesse jamais de pousser, le prophète qui rappelle que l’histoire humaine, malgré ses abîmes, porte en elle une lumière indestructible. J’ai aussi voulu inscrire la mémoire de la Shoah dans le souffle du Maghreb, relier les cendres de l’Europe aux sables du Maroc, et montrer que chaque exil est une arche, chaque errance une traversée vers une fraternité plus vaste.

Ce roman se veut être une fresque symbolique : il fait dialoguer la foi et l’histoire, la mémoire et l’espérance, l’intime et l’universel. Il est un espoir qui traverse les eaux du temps, une semence qui défie l’oubli, une constellation qui relie la terre et le ciel. « L’enfant et l’histoire du monde » est, en vérité, une méditation sur la place de l’enfance dans l’univers : fragile et prophétique, mémoire et promesse, seuil et recommencement. Un rappel que l’humanité, malgré ses chutes, est toujours appelée à renaître.

Pourquoi avoir choisi Casablanca comme point de départ de cette histoire ? Qu’est-ce que cette ville incarne pour vous, historiquement ou symboliquement ?

La ville de Casablanca est pour moi bien plus qu’une ville de naissance : elle est une étoile fondatrice, un seuil entre mémoire et universalité. Elle incarne à la fois la chaleur des origines et l’ouverture vers le monde, une cité où les vents de l’histoire se croisent, où les exils et les renaissances se tissent dans la chair des destins. En choisissant Casablanca comme point de départ, j’ai voulu inscrire mon roman dans une géographie qui n’est pas seulement marocaine, mais cosmique : une ville-monde, traversée par les souffles de la Méditerranée et de l’Atlantique, où chaque pierre semble porter la mémoire des peuples. Le Maroc, dans sa grandeur singulière, est un pays à part, dont la royauté donne une force qui ne se dément jamais, une continuité presque biblique qui relie les générations. Casablanca devient alors le miroir de cette puissance : une matrice où l’enfant orphelin peut rêver d’un autre monde, une arche où l’histoire personnelle rejoint l’histoire universelle.

J’y ai connu, dans les années 90, le privilège de diriger l’un de ses grands médias, et j’y ai ressenti cette vibration unique : celle d’un pays qui, tout en étant enraciné dans ses traditions, s’élève vers une dimension planétaire. Ainsi, la ville de Casablanca n’est pas seulement un décor, mais une constellation : elle incarne la mémoire, l’exil, la fraternité et l’espérance, et elle rappelle que chaque naissance est une promesse inscrite dans le ciel. La Mosquée Hassan II, une lumière qui relie la Terre et le Ciel, à l’Océan…

Le roman s’ouvre sur une rencontre entre un prêtre et un jeune cireur. Qu’est-ce qui vous intéressait dans cette relation intergénérationnelle et sociale ?

Ce qui m’intéressait dans cette rencontre, c’est la tension entre deux mondes que tout semble opposer : l’homme mûr, porteur de foi et de responsabilités, et l’enfant des rues, réduit à l’errance mais habité par une espérance instinctive. Philosophiquement, j’ai voulu montrer que l’altérité peut devenir un lieu de rassemblement : le prêtre trouve un but nouveau en ouvrant un chemin de vie à ce gamin, et l’enfant, qui croyait toujours en demain faute d’autre choix, découvre soudain une porte vers un monde qu’il n’imaginait pas accessible.

Cette relation intergénérationnelle et sociale devient alors une parabole : celle de l’espérance partagée, capable de transformer l’opposition en fraternité et de donner à chacun une raison de croire encore et toujours.

Le premier jour de Ramadan est un moment clé. Quelle place accordez-vous aux temporalités religieuses dans la narration ?

Les temporalités religieuses, comme le premier jour de Ramadan, ne sont pas pour moi seulement des rites inscrits dans un calendrier : elles sont des seuils de mémoire et de partage. J’ai voulu les inscrire dans la narration comme des instants d’enfance retrouvée, où les fêtes, qu’elles soient musulmanes, juives ou chrétiennes, rassemblaient mes copains de toutes confessions dans une même joie, celle de tout partager ; chacun offrant à l’autre son bien et sa lumière. Dans le roman, elles deviennent des instants de fraternité universelle, où l’histoire se suspend pour rappeler que l’essentiel est de transmettre et de célébrer ensemble. Ces moments disent surtout que la religion, au-delà de ses dogmes, est aussi une célébration de l’amitié, de la fraternité et de l’humanité. Dans le roman, elles deviennent des repères lumineux : des temps où l’histoire se suspend pour rappeler que l’essentiel est de transmettre, de partager, et d’être fier de cette fraternité vécue à tour de rôle.  

Comment avez-vous construit le personnage de Didou ? Est-il inspiré d’une figure réelle ou d’un archétype universel de l’enfance ?

Didou est né de mon imaginaire, nourri à la fois par la mémoire familiale et par l’histoire universelle. Il n’est pas la copie d’une figure réelle, mais l’incarnation d’un archétype : celui de l’enfant qui porte en lui la fragilité et la promesse. À l’image d’un jeune État d’Israël qui lutte pour son existence, Didou est la graine qui ne cesse jamais de pousser, malgré l’exil, malgré les pertes. Sa force ne vient pas seulement de la foi, mais d’une énergie supérieure, presque cosmique, qui relie l’enfance à l’histoire du monde. En lui, j’ai voulu montrer que l’enfant est à la fois mémoire et prophétie, qu’il incarne la persistance de la vie et l’espérance d’un recommencement.

Le récit nous ramène à l’histoire du Saint-Louis en 1939. Pourquoi avoir choisi cet épisode tragique comme pivot narratif ?

Le Saint-Louis n’est pas pour moi seulement un épisode tragique de 1939, mais un symbole universel : celui des destins suspendus, des vies qui auraient pu s’arrêter là, dans l’exil et le refus. En choisissant ce départ comme pivot narratif, j’ai voulu montrer la force de l’enfant à dépasser ce seuil, à prolonger sa lignée et son histoire, coûte que coûte. Le Saint-Louis devient ainsi une arche inversée : non pas un terme, mais un commencement, une traversée qui inscrit la mémoire des naufragés dans une quête plus vaste. C’est ce passage qui fonde le roman : l’idée que l’histoire ne s’arrête pas sur un bateau, mais qu’elle se poursuit dans l’espérance et la transmission.

Comment avez-vous articulé la mémoire de la Shoah avec le contexte marocain de 1948 ? Était-ce un défi d’écriture ?

Articuler la mémoire de la Shoah avec le Maroc de 1948, c’était tenter de relier deux horizons qui paraissent éloignés mais qui, en vérité, se croisent dans la chair des destins. La Shoah est une blessure universelle, une mémoire qui ne peut être confinée à l’Europe ; elle résonne jusque dans les ruelles de Casablanca, dans l’exil des familles, dans l’errance des enfants. Mon défi d’écriture a été de faire dialoguer cette mémoire avec le contexte marocain : une terre de passage, de métissage, mais aussi de tensions liées à la naissance de l’État d’Israël. Né en octobre 1948, je porte en moi cette coïncidence historique : l’enfant que je mets en scène est à la fois témoin des ruines du monde et messager d’un avenir incertain. Écrire, c’était donc assumer cette double responsabilité : ne pas oublier la Shoah, et inscrire cette mémoire dans la trame plus large des exils et des renaissances du Maghreb. De rappeler que l’histoire des peuples, même dans ses ruines, peut devenir une parole de recommencement.

Père Ignacio est un homme de foi confronté à l’histoire. Quelle tension vouliez-vous explorer entre spiritualité et responsabilité historique ?

À travers la figure de Père Ignacio, j’ai voulu explorer la fracture intime entre la pureté de la foi et le poids de l’histoire. La spiritualité, dans son élan, cherche à sauver, à accueillir, à donner sens à l’errance de l’enfant. Mais l’histoire, avec ses blessures, ses exils et ses responsabilités, rappelle que la foi ne peut se tenir hors du monde. La tension naît de ce face-à-face : comment rester fidèle à l’idéal spirituel tout en assumant les ombres de l’histoire ? Père Ignacio incarne cette lutte, où l’amour et la croyance se heurtent à la mémoire des peuples et à la nécessité de transmettre. Dans ce face-à-face, l’homme de foi devient un témoin, chargé de relier la fragilité humaine à l’espérance d’un ordre plus vaste, où l’enfant est à la fois victime et prophète.

Le roman semble tisser un lien entre exil, transmission et errance. Quelle est, selon vous, la place de l’enfant dans l’histoire du monde ?

L’enfant est le premier visage du monde, celui qui reçoit sans défense la mémoire des peuples et les blessures de l’exil. Il est aussi la voix neuve qui, dans l’errance, invente des chemins de lumière. Sa place dans l’histoire est celle d’un seuil : entre la fragilité et la promesse, entre la transmission et l’espérance. L’enfant rappelle aux adultes que l’histoire n’est jamais close, qu’elle se réécrit à chaque génération, et qu’au cœur des ruines naîtra toujours une parole de renaissance.

Votre écriture mêle fiction et mémoire. Comment avez-vous travaillé la documentation historique sans perdre la poésie du récit ?

Je n’ai pas expressément recherché le fait historique. Simplement vraiment contrôlé que deux ou trois choses, comme le lieu de départ du Saint-Louis. Le reste était inscrit depuis toujours dans ma culture familiale, qui attendait le déclic personnel pour oser livrer son contenu au grand public. Le déclic va se révéler dans un premier temps au cours de mon passage professionnel au Maroc, puis par étape au cours de ma vie. Avec ce sentiment qu’il n’était jamais opportun de le révéler pas seulement au grand public, mais aussi autour de moi.

Le livre existe en version papier et numérique. Pensez-vous que le format influence la réception d’un texte aussi chargé en mémoire ?

L’Homme moderne que j’essaie d’être pense que les deux formats ont autant de forces à inciter le lecteur à choisir un titre. C’est la communication autour du livre, les interviews comme celle que vous me proposez qui font lire ou pas un ouvrage. Le format technique c’est la circonstance, les habitudes qui vont décider du choix. Pour ma part, j’aime le contact papier, même si je pratique les deux facilement.

Si vous deviez résumer L’enfant et l’histoire du monde en une seule phrase, quelle serait-elle ?

On n’est rien sans l’autre.

Un grand merci aux éditions l’Harmattan pour m’avoir édité

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« Ce que l’on transmet dans le silence vaut souvent plus que ce que l’on crie dans le bruit. »

André-Jérôme Gallego

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