mercredi, 25 février 2026
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VOSGES – Poésie et imaginaire | Sébastien Bonmarchand : l’étonnement comme boussole

Avec Léandre et Acacia, puis Régicide(s), Bonmarchand explore la tragédie en alexandrins, renouant avec la tradition classique (Racine, Corneille) tout en la réinventant pour ses élèves.

Sébastien Bonmarchand, poète et pédagogue

L’entretien avec Sébastien Bonmarchand révèle un écrivain dont l’œuvre est indissociable de son métier d’enseignant. Sa trajectoire rappelle l’idée de Paul Valéry selon laquelle « un poème doit être une fête de l’intellect », mais aussi celle de Victor Hugo qui voyait dans la littérature un instrument de transmission. Bonmarchand inscrit son écriture dans une double vocation : créer et transmettre, inventer et partager.

Origines littéraires : du journal intime à la fiction

Bonmarchand commence à écrire dès l’adolescence, dans un journal intime, avant de se tourner vers la fiction et la poésie. Ce passage de l’intime au public rappelle les débuts de nombreux écrivains, de Kafka à Anaïs Nin, où l’écriture personnelle devient laboratoire de style. La poésie, premier canal d’expression, lui permet de transformer la banalité en beauté, rejoignant l’idée de Baudelaire dans Les Fleurs du mal : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or. »

Les Vosges et l’imaginaire naturel

Né dans les Vosges, Bonmarchand évoque la musique des forêts et la lumière des soirs enneigés. La nature, comme chez Lamartine ou Chateaubriand, devient cadre propice à la rêverie. La forêt, miroir de l’intériorité, rappelle aussi la symbolique romantique de Novalis ou de Hölderlin. Même la mer, absente géographiquement, s’invite dans sa poésie, comme une projection imaginaire, à la manière de Rimbaud dans Le Bateau ivre.

Poésie et imaginaire : l’étonnement comme boussole

Bonmarchand affirme écrire sous le signe de « l’étonnement », rejoignant la définition d’Aristote qui voyait dans la philosophie le fruit de la surprise. L’oxymore, l’association d’idées, deviennent ses outils pour faire vibrer la prose d’une intensité poétique. Une scène qui commence « au fond d’un paquet de chips » illustre cette volonté de partir du trivial pour atteindre l’inattendu, dans la lignée du réalisme magique ou du théâtre de l’absurde (Beckett, Ionesco).

Enseignement et création : un dialogue constant

Professeur de français, Bonmarchand nourrit son écriture de ses cours et de ses élèves. Cette interaction rappelle l’expérience de Daniel Pennac, qui voyait dans l’enseignement une source d’inspiration littéraire. Ses pièces mises en scène avec ses troupes scolaires prolongent cette logique : l’école devient atelier de création, rejoignant l’esprit des pédagogies actives de Freinet ou de Dewey.

Théâtre : Léandre et Acacia, Régicide(s)

Avec Léandre et Acacia, puis Régicide(s), Bonmarchand explore la tragédie en alexandrins, renouant avec la tradition classique (Racine, Corneille) tout en la réinventant pour ses élèves. La question posée par un élève sur le destin d’un personnage devient moteur créatif, rappelant la conception brechtienne du théâtre comme espace de dialogue. La tragédie en cinq actes, où toute la cour d’Athènes meurt sauf un soldat, évoque les grandes fresques politiques de Sophocle ou d’Eschyle.

Engagement écologique : La forêt enchaînée

Dans La forêt enchaînée, Bonmarchand aborde la menace écologique, rejoignant une tradition théâtrale engagée qui va de Giono à Koltès. L’écologie, thème contemporain, devient matière dramatique, comme l’ont fait les poètes romantiques face à la nature menacée. L’écriture pour les jeunes lui permet de relier littérature et conscience citoyenne.

Bubble tea et bonnes notes : sauver la poésie

Cette pièce convoque Molière, Cervantès, Shakespeare et Goethe pour « sauver la poésie ». L’idée rappelle les dialogues imaginaires de Thomas Mann ou de Borges, où les grands auteurs se rencontrent hors du temps. Bonmarchand dénonce l’absence de la poésie dans l’espace public, rejoignant les inquiétudes de Philippe Jaccottet ou de Michel Deguy sur la marginalisation du genre. Le théâtre devient ici un plaidoyer pour l’étonnement et la beauté.

Transmission et jeunesse

Bonmarchand insiste sur la nécessité de transmettre une vision vivante de la littérature, au-delà des récitations scolaires. Sa pédagogie collaborative, où les élèves co-construisent le spectacle, rejoint l’esprit de l’éducation populaire et des ateliers collectifs. La littérature devient un espace de liberté, comme le souhaitait Albert Camus : « Créer, c’est vivre deux fois. »

Vision d’avenir

Ses projets incluent un roman sur la promesse d’un père à sa fille, ainsi que deux pièces sur le voyage dans le temps (Banane et Crapaud voyagent dans le temps et La Théorie des tranches de bacon). Ces thèmes rappellent la tradition du fantastique et de la science-fiction, de Wells à Barjavel. Bonmarchand exprime cependant la difficulté de faire exister ses œuvres dans le paysage culturel contemporain, rejoignant le constat de nombreux auteurs enseignants, partagés entre vocation pédagogique et reconnaissance littéraire.

Une œuvre de transmission et d’étonnement

Sébastien Bonmarchand apparaît comme un écrivain-pédagogue, dont l’œuvre est traversée par l’étonnement, la nature et la transmission. Ses pièces et ses poèmes cherchent à réhabiliter la poésie dans l’espace public, à donner aux jeunes une vision vivante de la littérature, et à inscrire l’écriture dans un dialogue constant avec l’enseignement. Sa démarche rappelle la formule de Goethe : « La poésie est la plus réelle de toutes les réalités. »

INTERVIEW AVEC….SEBASTIEN BONMARCHAND

  1. Origines littéraires
    Vous avez commencé à écrire dès l’âge de 12 ans. Quels souvenirs gardez-vous de vos premiers textes et qu’est-ce qui vous a poussé à persévérer dans l’écriture ?

Au début, j’écrivais mon journal intime, comme beaucoup d’adolescents, puis l’envie m’est venue à la fois de montrer ce que j’écrivais et de passer par la fiction pour rendre plus belle, plus profonde, une réalité d’une consternante banalité. La poésie s’est imposée comme un premier canal d’expression évident puis vint le théâtre et enfin la nouvelle et le roman.

  • Influence des Vosges
    Né dans les Vosges, vous évoquez la musique des forêts et la lumière des soirs enneigés. Comment ce cadre naturel nourrit-il votre imaginaire et votre style ?

La nature tient une place importante dans ma poésie, que ce soit la mer (qui est pourtant loin des Vosges !) ou la forêt dont je me sens proche. Il s’agit d’un cadre propice à la rêverie, aux association d’idées, au calme qui s’oppose au bruit du quotidien, et la poésie trouve à y faire son nid assez naturellement.

  • Poésie et imaginaire
    Vous dites « j’infuse dans mes textes poésie et imaginaire ». Comment définissez-vous cette alchimie et en quoi elle distingue votre écriture ?

Lorsque j’écris un roman ou une pièce de théâtre, lieux où l’imaginaire trouve à s’exprimer, j’essaie de faire tremper ma plume dans l’étonnement qui reste, à mon sens, la boussole première du poète. Je cherche à trouver soit l’angle d’attaque, soit l’association d’idée, soit l’oxymore qui auront cet étonnement comme point commun avec l’écriture d’un poème par essence beaucoup plus courte. Par exemple, dans un roman que je publierai cette année chez MVO édition, une scène commence depuis le fond du paquet de chips que mange une enfant fugueuse.

  • Enseignement et création
    En tant que professeur de français, comment votre métier influence-t-il votre pratique littéraire et votre relation avec vos élèves ?

L’un inspire l’autre au quotidien. J’ai déjà par exemple écrit une nouvelle directement inspirée par un rendez-vous avec un parent d’élève et son fils. Lorsque je fais cours, il m’arrive de réfléchir « comme un auteur » plus que comme un « professeur de français » et je le dis aux élèves car telle ou telle facilité dans l’écriture, tel ou tel point biographique pourront être mieux compris par quelqu’un qui lui-même écrit.

Par exemple, récemment, nous avons en 5ème assisté à l’interview d’un metteur en scène et, lors du retour en classe, un élève m’a demandé d’expliciter un point que le metteur avait soulevé dans sa connaissance des comédiens, leurs progrès, et sa réflexion autour de la distribution. Je me suis appuyé sur ma propre expérience auprès de ses camarades faisant partie du club théâtre pour expliquer à mon élève les problématiques qu’exposait ce metteur en scène.

Je mets aussi en scène chaque année deux de mes pièces avec mes deux troupes de théâtre et les échanges avec les comédiens nourrissent à la fois ma pédagogie et mon écriture pour les pièces suivantes.

  • Léandre et Acacia
    Vous avez écrit et mis en scène Léandre et Acacia, mariage compromis avec vos élèves. Qu’avez-vous appris de cette expérience pédagogique et artistique ?

En répétant Léandre et Acacia, mariage compromis, un élève m’a demandé ce que devenait son personnage, Emilios, après la pièce. Cette question m’a incité à écrire une “suite” qui est devenue une autre pièce, intitulée “Régicide(s)” que j’ai publiée aux éditions Maia.

Dans cette nouvelle pièce, je conserve les trois premiers actes en ôtant complètement le personnage de la licorne, et j’ajoute deux actes, pour parvenir à une tragédie en 5 actes et toujours en alexandrins au terme de laquelle toute la cour d’Athènes meurt sauf un soldat sur les épaule duquel tombe tout le poids de la démocratie naissante.

Cet élève m’a donc aidé à poursuivre un chemin créatif que les contraintes scolaires m’avaient obligé à limiter à trois actes.

J’ai aussi appris que mettre en scène et faire jouer des vers était plus facile que faire jouer de la prose mais que…. l’oreille actuelle du public n’étant plus habituée à ces mélodies-là, l’accès au sens était plus difficile.

  • La forêt enchaînée
    Dans La forêt enchaînée, vous abordez la menace écologique à travers une pièce de théâtre. Quelle place accordez-vous à l’engagement environnemental dans votre œuvre ?

La menace écologique n’est pas au centre de ma créativité mais quand j’écris une pièce destinée à être jouée par des jeunes, j’essaie de coller à des interrogations actuelles, comme d’autres années le harcèlement scolaire ou la question des jeunes amours qui peuvent entrer en conflit avec celle de l’orientation.

  • Bubble tea et bonnes notes
    Votre pièce Bubble tea et bonnes notes convoque des figures historiques et littéraires pour sauver la poésie. Quelle réflexion souhaitez-vous susciter chez vos lecteurs et spectateurs ?

Dans un souci pédagogique de faire découvrir des figures importantes de notre histoire aux élèves, il m’arrive parfois d’en convoquer dans mes pièces et d’expliquer la place qu’ils occupent encore aujourd’hui dans notre société lors des répétitions.

Dans Bubble tea et bonnes notes, le projet de Molière, Cervantès, Shakespeare et Goethe est de « sauver la poésie » car, en effet, même si je peux constater un certain rebond éditorial de la poésie, force est de constater que ce genre littéraire est assez absent de l’espace public et que les poètes sont trop souvent tournés en dérision ou obligés de créer des chansons pour exister.

Pour la jeune génération la poésie, par la faute de l’école, se limite exclusivement à la peur de réciter en public. Des manifestations comme « Le Printemps des poètes » sont totalement invisibilisées et je trouve qu’il s’agit d’un réel drame car l’étonnement, dont je parlais précédemment, devrait être un moteur essentiel à la fois dans nos écoles et dans notre société si tragiquement en quête de repères.

  • Écriture plurielle
    Vous pratiquez la poésie, le théâtre, la prose et l’essai. Comment choisissez-vous le genre qui convient à une idée ou à une histoire ?

Je ne sais pas si je « choisis » ou plutôt si je « subis ». Le recours à tel ou tel genre répond avant tout à un appel du projet lui-même. L’évidence me frappe et je commence à écrire. Je n’aurais par exemple pas pu faire un roman de Bubble tea et bonnes notes car j’aurais à coups sûrs perdu l’authenticité et la légèreté des échanges sous le poids d’un narratif trop pesant et moralisateur.

  • Transmission et jeunesse
    Quelle importance accordez-vous à la transmission de la littérature auprès des jeunes générations, notamment à travers vos projets scolaires ?

J’essaie de défaire certaines représentations profondément ancrées comme celles qui limitent la poésie à la récitation. La transmission d’une autre vision de la littérature, plus personnelle et moins scolaire, me semble essentielle pour conserver un minimum d’intérêt chez mes élèves qui, d’une heure à l’autre, passent de Molière à Pythagore après un détour chez Bizet sans créer le moindre sens, la moindre synergie, entre toutes ces informations.

Dans mes projets théâtraux par exemple, j’explique que je ne suis pas un tyran, quand bien même je suis l’auteur et le metteur en scène, mais plutôt un créateur de propositions qui seront testées et discutées. Je table sur l’intelligence collective, la sensibilité de chacun, pour co-construire un spectacle que seul je n’aurais pas pu imaginer. La transmission se joue dans l’échange et les élèves sont, je pense, réceptifs à cette possibilité qui leur est offerte.

  1. Vision d’avenir
    Quels sont vos projets littéraires à venir et quelle place souhaitez-vous donner à la poésie et au théâtre dans le paysage culturel contemporain ?

Vaste question !

Je suis en train d’écrire un roman qui portera sur une promesse qu’un père récemment veuf a faite à son ado de fille et qu’il va s’évertuer à honorer malgré les obstacles qui s’accumulent.

En juin prochain, je ferai jouer deux pièces: « Banane et Crapaud voyagent dans le temps » et « La Théorie des tranches de bacon », deux pièces écrites ces derniers mois et traitant du voyage dans le temps.

Quant à la place à donner au théâtre et à la poésie dans le paysage culturel contemporain, j’aimerais que tous les deux soient beaucoup plus présents, dans les écoles et la vie publique mais, à mon niveau, il me semble que je fais face à un réel plafond de verre : je suis enseignant et non auteur. Mes livres n’ont quasi aucune audience, tout comme les vidéos de mes spectacles, et pour réellement peser, ou même simplement exister, dans le « paysage culturel contemporain », il me faudrait des lecteurs et des opportunités.

Donc j’écris, je crée, je publie et… advienne que pourra.

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