Clémence Mahogany, entre intimité et révélation
Elle rappelle la formule de Marguerite Duras : « Écrire, c’est hurler sans bruit », et celle de Christian Bobin : « La poésie est ce qui reste quand on a tout enlevé. »
Le titre : entre mystère et psychanalyse
Le titre Vous peut-être naît d’une rencontre fortuite dans un train, d’un échange autour de photographies. Cette genèse rappelle les « hasards objectifs » chers aux surréalistes, où l’inattendu devient matière poétique. La seconde partie du titre, Rêveries de la fille aux yeux d’onyx, convoque la symbolique du noir, révélateur comme chez Soulages, mais aussi miroir psychanalytique. On retrouve ici l’idée freudienne que l’inconscient se dit dans les images et les mots, et que l’écriture est une manière de découvrir ce que l’on ignorait savoir.
Fragmentation et association libre
Mahogany choisit une forme fragmentée, proche de la poésie et de la prose poétique. Cette écriture rappelle les Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes, où l’inachèvement est une forme de vérité. Elle évoque aussi l’association libre de la psychanalyse, où les mots surgissent « tous azimuts ». Loin du récit linéaire, son texte se construit comme une mosaïque, à la manière de Virginia Woolf ou de Nathalie Sarraute.
Passion amoureuse : intensité et procuration
La passion amoureuse traverse ses pages, nourrie par les chansons de Whitney Houston, Barbra Streisand ou les zouks-love. Cette expérience par procuration rappelle l’adolescence baudelairienne, où la musique devient vecteur d’émotion. Mahogany confesse aimer l’état amoureux pour lui-même, comme une ivresse, rejoignant les méditations de Stendhal sur la cristallisation amoureuse. Ses mots cherchent à toucher le cœur de l’autre, à la manière des troubadours ou des poètes de la Pléiade.
Nature et contemplation
La nature joue un rôle central dans son écriture. Ses marches en pleine nature, ses émerveillements devant les cieux antillais, rappellent la tradition romantique de Lamartine ou de Chateaubriand. La lumière changeante de la Martinique devient écrin poétique, comme chez Aimé Césaire ou Édouard Glissant, où le paysage est mémoire et révélation. La contemplation est pour elle une source d’écriture, rejoignant la démarche de Philippe Jaccottet ou de Bashô.
De la nouvelle au récit poétique
Après L’étrange Noël de Yolande A., Mahogany passe de la nouvelle au récit fragmenté. Elle décrit son écriture comme une dictée de l’imagination, une révélation. Cette conception rejoint l’idée de Paul Claudel selon laquelle « le poète ne crée pas, il découvre ». L’écriture est pour elle un travail de dévoilement, où la relecture révèle des sens insoupçonnés.
De l’écriture clandestine à la publication
Longtemps clandestine, son écriture devient publique en 2021, encouragée par une remarque en psychanalyse : « Vous pourriez publier. » Ce passage rappelle les trajectoires de nombreux auteurs qui, comme Annie Ernaux, ont franchi le seuil de l’intime vers l’universel. La publication devient acte de légitimité, mais aussi jeu, expérience ludique assumée sous un nom d’emprunt.
Style : pudeur et intensité
Mahogany décrit son style comme empreint de pudeur, héritée de son éducation, et d’intensité. Elle compare la poésie à un paquet cadeau élégant, rejoignant l’esthétique japonaise du haïku et du haïkaï. Cette concision méditative rappelle Bashô, mais aussi Paul Éluard ou René Char, où la brièveté est synonyme de profondeur.
Lecture : papier et numérique
Elle distingue le plaisir sensuel du papier – grain, texture, coups de foudre en librairie – et l’usage utilitaire du numérique. Cette opposition rappelle les débats contemporains sur la matérialité du livre, analysés par Umberto Eco (De Bibliotheca). Pour Duras ou Bobin, qu’elle cite, le papier est indispensable : il incarne la présence physique de la littérature.
À cinquante ans : un nouveau chapitre
Mahogany vit cette étape comme une expérience ludique, assumée grâce à un pseudonyme. Elle se découvre dans une interview télévisée comme dans un rôle théâtral, rejoignant l’idée de Pirandello que « chacun porte un masque ». L’écriture devient pour elle une aventure tardive mais révélatrice, preuve que la littérature peut surgir à tout âge.
Légèreté et gravité
Clémence Mahogany souhaite que ses lecteurs se sentent touchés, compris, allégés. Ses textes, graves mais légers, rappellent la formule de Milan Kundera : « La légèreté insoutenable de l’être. » Son œuvre est une invitation à la résonance intime, à l’étonnement poétique, à la reconnaissance de soi dans l’autre.
Interview avec … Aline NERET alias Clémence MAHOGANY
Autour de son ouvrage « Vous peut-être » ou « Rêveries de la fille aux yeux d’onyx ».
- Votre livre s’intitule Vous peut-être ou Rêveries de la fille aux yeux d’onyx. Comment est né ce titre, à la fois mystérieux et poétique ?
Un jour, une femme que j’ai croisée dans le train à l’occasion d’un très long voyage a commencé à me parler en déroulant sa galerie de photos sur son smartphone. Il est arrivé que je lui réponde, touchée par ce qu’elle disait et par ce que les photographies m’inspiraient parfois. Nous avons échangé nos numéros et elle m’envoyait de nouvelles photos de temps en temps me demandant d’en dire quelque chose. Un jour elle m’a dit qu’elle avait le sentiment que je la connaissais. J’ai trouvé cela étrange et je me suis mise à écrire pour découvrir ce que j’étais sensée connaître. Cela a donné lieu à une petite nouvelle que je lui ai adressée. Elle s’intitulait Vous peut-être. Et puis l’envie m’a pris d’étoffer, de broder autour, de les liées entre elles. La deuxième partie du titre signifie que les histoires se sont inventées dans mon imaginaires. Petite, je cherchais à lire ce qu’il y avait dans mon regard quand, triste, je me regardais dans le miroir. J’étais étonnée de l’intensité de leur couleur. Ils étaient très noirs. Noirs comme cette pierre semi-précieuse que l’on utilise parfois dans la joaillerie antillaise. Le noir est un révélateur, comme autrefois les photographes dans leur chambre obscure, rouge aussi. Le noir est un révélateur comme dans leur de Soulages. Et puis métaphoriquement bien sûr, il faut l’accueillir aussi pour peut-être découvrir quelque chose que l’on ignorait que l’on savait comme dirait la psychanalyse.
- Vous décrivez un entrelacs d’histoires parfois inachevées. Pourquoi avoir choisi cette forme fragmentée plutôt qu’un récit linéaire ?
Parce que je ne suis pas vraiment écrivain. J’ai toujours écrit de la poésie, ou de la prose poétique dans mes carnets secrets. Et puis pour ma première publication, L’étrange Noël de Yolande A., je me suis essuyée à la nouvelle. J’ai alors pris goût à la narration, à l’invention de personnages à qui je prête des pensées, des paroles. C’était assez jubilatoires. J’ai fait comme c’est venu. C’est un peu du bricolage. Peu avant j’avais rédigé un article pour une revue à caractère scientifique après avoir lu plusieurs ouvrages théoriques. Et puis j’ai déroulé mon fil en introduisant çà et là ce que j’avais appris des autres. C’est lire qui donne parfois envie d’écrire. Pour lier, relier… Ce n’est pas de moi. Cela a peut-être aussi à voir avec l’association libre. Les choses semblent arriver tous azimuts. On ne sait pas toujours ce que l’on dit. L’adresser à quelqu’un d’autre permet d’entendre comme un nouvel écho.
- La passion amoureuse, avec ses émerveillements et ses douleurs, traverse vos pages. Quelle place occupe l’expérience personnelle dans cette exploration littéraire ?
Des échos plus ou moins lointains. Des ambiances, des colorations. J’ai toujours été fascinée par les histoires d’amour. Je les ai découvertes dans les chansons radiodiffusées où dont j’achetais des disques. J’avais 10 ans au moment de la naissance des radios libres. Elevée dans une famille discrète, réservée, plutôt religieuse, avec un père autoritaire, je vivais à travers les chansons que j’écoutais. Les zouks-love, les tubes de Whitney Houston ou de Barbra Streisand. Je vivais l’amour par procuration, je chantais à tue-tête par cœur et mon cœur était saisi comme si j’avais vécu les histoires des chansons. J’ai nourri des histoires secrètes, platoniques parfois. Celles qui ont été vécues en réalité ont fait taire l’envie d’écrire. Il s’agissait de vivre. Sauf au début : j’offre des poèmes pour toucher le cœur de l’autre. J’aime l’idée que l’on tombe amoureux de mes mots. J’aime la passion amoureuse pour elle-même. Pour l’intensité à vivre. Certains usent de drogues pour s’enivrer. J’aime l’état amoureux. J’aime les histoires d’amour.
- La nature et les paysages invisibles semblent jouer un rôle d’écrin dans vos récits. Quelle est l’importance du rapport au monde naturel dans votre écriture ?
Je suis contemplative. Je suis facilement émerveillée de ce qui se présente à moi. Je marche très fréquemment en pleine nature. Parfois les mots sont comme dictés par un ciel, une fleur, un paysage, un détail au sol ou sur une falaise. La pluie qui s’accumule sur un tronc d’arbre et coule… N’importe quoi raconte. Alors parfois je me presse de rentrer pour écrire les mots qui sont venus en marchant ou en regardant la nature, le ciel… Les cieux sont magnifiques partout, mais lorsque je suis revenue vivre en Martinique, là où j’ai grandi jusqu’au jeune âge adulte avant de partir étudier en Hexagone, j’étais éblouie par la beauté des cieux antillais. La lumière est très changeante, en décembre les levés sont violacés, avec un peu d’orange et de rose foncé. La nuit tombe en une demi-heure, c’est fulgurant. Et puis sur Terre nous sommes sous le ciel. C’est un lieu de connexion avec les personnes que l’on ne voit plus, soit à cause de l’éloignement géographique, soit parce qu’elles sont mortes.
- Vous avez commencé par un recueil de nouvelles (L’étrange Noël de Yolande A.). Qu’est-ce qui vous a poussée à passer à un récit d’un autre genre avec ce nouveau livre ?
Comme je le mentionnait tout à l’heure, j’ai été prise au jeu de la narration avec des personnages. Les photos dont je suis partie étaient si inspirantes qu’elles ont soutenue longuement mon inspiration. J’ai été plus bavarde c’est tout. Je ne sais pas écrire le roman que je n’ai pas encore écrit. Je pense qu’il est en chemin, sans que je sache. Je sens quand quelque chose se trame sans que je ne sache vraiment. Et puis un jour ça déborde, ça s’impose. Je ne fais pas un travail d’écrivain. Je change la ponctuation ou je déplace un paragraphe. Je ne travaille pas, j’exécute sous la dictée de mon imagination quand je suis touchée presque violemment par quelque chose, lorsque je veux savoir ce qui pourrais se révéler si jamais je me mets à écrire. C’est un travail de révélation. Je relis énormément, et là je découvre des choses qui alors n’étaient pas accessible. Si je partage avec un ou une proche, parfois on a pu me dire, il faudrait publier. Alors je joue le jeu pour m’amuser.
- Vous évoquez une écriture longtemps clandestine, pratiquée depuis l’adolescence. Qu’est-ce qui a déclenché le passage à la publication en 2021 ?
J’étais sur un divan de psychanalyse à raconter un fait divers finalement. Et j’ai entendu Vous pourriez publier. Je me suis lancée, j’ai brodé, j’ai soumis mon manuscrit à une amie chère qui adore lire et elle a été si enthousiaste que j’ai tenté l’aventure de l’édition.
- Vos mots sont décrits comme empreints de pudeur et d’intensité. Comment travaillez-vous le style pour atteindre cette justesse émotionnelle ?
Je vous remercie pour le compliment. J’ai grandi dans une famille où l’on était très pudique. Je ressentais ce qui se passait. Je gardais le silence concernant ce qui me touchait le plus ou me bouleversait. A la maison, à l’école, n’importe où j’étais facilement, et encore aujourd’hui par quelque chose. Commeésie est comme une politesse, une coquetterie. C’est dire quelque chose de formidable, de beau ou de terrible, mais qui soit supportable, soutenable. C’est comme un paquet cadeau, épuré, élégant, comme on les aime au Japon par exemple. Voilà, j’aime beaucoup les haïkaï : concis, touchant et légers, issus d’une profonde méditation sur le temps qui passe, ou qu’il fait, notre existence en somme.
- Le livre est disponible en format papier et numérique. Quelle est votre vision de la lecture aujourd’hui, entre tradition du livre imprimé et nouvelles pratiques digitales ?
Le papier offre une expérience sensuelle évidente. J’aime le grain de certaines éditions J’aime tenir un livre d’une main en étant couchée. Il faut qu’il soit relativement mince pour être dévoré vite comme une gourmandise.
Le numérique fait partie de mes usages quand il s’agit du travail, d’écrit scientifiques par exemples, philosophiques, psychanalytiques parfois quand je connais peu l’auteur en général, ou pour découvrir un auteur que je n’ai jamais lu. Quand je sais que je vais relire, quand il s’agit de Marguerite DURAS, Christian BOBIN… il faut que mes mains touchent le papier. Quand j’entre dans une librairie, mes yeux accrochent des mots, ou l’inverse, et puis mes doigts appréhendent le papier, le volume, la texture. J’ouvre et je sais. Les seuls coups de foudre que j’ai vécus ont eu lieu avec des livres dans des librairies. C’est comme pour écrire. Le stylo-plume de préférence et le plaisir des doigts et du poignet qui dansent sur une musique inaudible. J’adore la musique ! L’écouter, en jouer. JE remercie mes parents et ma grand-mère maternelle pour m’avoir permis d’y accéder. C’est un trésor inestimable d’avoir la musique dans sa vie ? Une amie fidèle qui soutient tout en se passant des mots.
- À cinquante ans, vous vous lancez pleinement dans l’aventure éditoriale. Comment vivez-vous cette étape de vie et ce nouveau chapitre littéraire ?
C’est une expérience ludique que j’assume grâce à un nom d’emprunt. C’était peut-être un rêve de petite fille que je ne comptais pas concrétiser car je ne me sentais pas légitime pour m’adresser à un lectorat inconnu. Pour moi, être écrivain c’est toucher à l’universel de sa place. C’est un métier. C’est un travail. En ce qui me concerne écrire c’est comme marcher, pour atteindre une destination inconnue, j’écris comme sous une dictée. Mais je ne travaille pas. Ce n’est pas mon métier. Cela dit, cela m’a fait oser d’autre types d’écriture que la poésie. J’ai osé. Je me suis même offert une interview télévisée sur une jeunechaîne locale (Zitata.tv). Je remercie Barbara Jean-Elie d’avoir accepté ma proposition. Je me suis découverte sous un autre jour. Ce que j’ai dit à l’occasion de cette interview était un acte créatif. Comme si j’incarnais un rôle au théâtre, ce qui est juste puisque je n’y déclarais pas mon identité civile. Expérience amusante et révélatrice aussi.
- Enfin, que souhaitez-vous que le lecteur emporte avec lui après avoir parcouru ces rêveries aux yeux d’onyx ?
Je souhaite que le lecteur se sente touché, ému, compris comme s’il s’agissait un peu de lui, ou d’elle, comme le titre est Vous peut-être. Qu’il ou elle se retrouve un peu. Qu’il ou elle se sente écouté, compris, et referme le livre avec un sourire, un sentiment de légèreté, d’allègement. Je suis satisfaite quand on me dis que ce que j’écris est parfois grave mais reste léger.


