mercredi, 25 février 2026
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Littérature Antillaise | Interview avec Edmond Lapompe-Paironne autour de ses Livres “Jeunesse”

Dans l’histoire littéraire antillaise, Edmond Lapompe-Paironne s’inscrit dans une lignée d’écrivains qui, à l’instar d’Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau ou Maryse Condé, ont fait de la mémoire, de l’exil et de l’amitié des matériaux poétiques et politiques.

 PARCOURS, THÉMATIQUES, STYLE ET VISION LITTÉRAIRE.


Introduction

Ses œuvres – Le Madou, La rivière du Pont-de-Chaînes et la série jeunesse Touloulou – témoignent d’une volonté de relier l’intime et le collectif, l’oralité créole et l’écriture française, la nostalgie des années 60-70 et l’élan pédagogique destiné aux nouvelles générations.

https://www.editions-harmattan.fr/catalogue/auteur/edmond-lapompe-paironne/3944?srsltid=AfmBOoplApPs4NjYr1TcmA_KH0if-kcPuugtmR3uFogDjrm8Ijr9xsS_

À travers Le Madou, Lapompe-Paironne rejoint la tradition des récits de fraternité et de solidarité, rappelant les cercles d’amis décrits par Aimé Césaire dans ses correspondances ou par les écrivains de la diaspora africaine et caribéenne. L’amitié y devient un ciment comparable aux « communautés imaginées » dont parlait Benedict Anderson, mais transposée dans le vécu antillais et métropolitain.

Avec La rivière du Pont-de-Chaînes, l’auteur convoque la Martinique des années 60 comme un espace de mémoire, où l’innocence de l’enfance se heurte à la violence conjugale et aux bouleversements urbains. La rivière, personnage à part entière, rappelle les paysages matriciels de la littérature caribéenne – de la mangrove chez Glissant à la mer chez Saint-John Perse – et devient le miroir d’une nostalgie poétique.

Enfin, la série Touloulou s’inscrit dans une démarche pionnière : créer un personnage emblématique pour la jeunesse antillaise, à l’image de Compè-Lapin ou Manman-dlo, mais en l’ancrant dans une pédagogie de la découverte et de la solidarité. Touloulou, petit crabe rouge, incarne cette intelligence rusée qui rappelle les héros des contes africains et caribéens, tout en ouvrant la littérature jeunesse antillaise à une dimension universelle.

Ce parcours, nourri par l’exil, la mémoire et l’attachement aux racines martiniquaises, fait de Lapompe-Paironne un écrivain de la transmission. Son œuvre, à la croisée de la poésie et de la pédagogie, invite à relire l’histoire des Antilles à travers les prismes de l’amitié, de la nostalgie et de l’amour pour l’autre. L’entretien qui suit explore ces thématiques avec une profondeur qui rappelle que, pour reprendre les mots de Glissant, « la mémoire n’est pas seulement ce qui est derrière nous, mais ce qui nous pousse vers l’avenir ».


23 questions d’interview avec… Edmond Lapompe-Paironne.


Autour de ses oeuvres Le Madou, La rivière du Pont-de-Chaînes, et la série jeunesse Touloulou.

Questions autour de Le Madou

  1.  

Qu’est-ce qui vous a inspiré l’écriture de Le Madou et ce groupe d’amis des années 70 ?

Lors d’évènements malheureux survenus dans ma famille, beaucoup de mes amis des années 70-80, ainsi que ceux d’avant, ont toujours témoigné leur amitié à mon égard, que ce soit par leur présence ou par message. Je me suis alors promis d’écrire un roman sur l’apologie de l’amitié, remémorant certains de mes souvenirs avec eux, avant nos départs pour l’Hexagone, pendant nos parenthèses de vie en métropole, et lors de nos retrouvailles lorsque les occasions se présentent. Une façon de rendre à tout ce monde un hommage…

Pourquoi avoir choisi de croiser les destins d’un Antillais et d’une Malgache dans l’Hexagone ?

Il me fallait un fil rouge pour raconter la succession de tableaux décrits dans le roman. L’idée d’une amitié amoureuse avec une Malgache s’est imposée, en accord avec la philosophie du roman. J’ai en effet réellement entretenu ce type de relation, à la seule différence que l’exil de cette Malgache en France est dû à son mariage avec un Vazaha, comme on dit à Madagascar. Deux populations à quitter leur territoire pour des raisons différentes…

  1.  

Comment avez-vous travaillé la mémoire et la nostalgie dans ce récit ?

Je n’ai pas voulu faire un récit journalistique de toutes les anecdotes racontées dans le roman, dont une grande partie est réellement basée sur des faits, tout en veillant à ne pas les attribuer à la bonne personne et en ajoutant une touche d’autodérision à certaines scènes. Revenir sur son passé, pour l’écrire, procure une certaine souffrance, qui se reflète dans la rédaction du roman…

  1.  

Le banquet final est-il une métaphore de la transmission intergénérationnelle ?

Ce banquet a réellement existé, sur mon initiative, mais à une moindre échelle. Cela a permis à certains d’entre nous de se revoir après vingt-cinq ans sans savoir ce que l’autre était devenu, et même plus pour certains, mais avec l’impression que cet espace de temps n’avait jamais eu lieu. Tout semblait recommencer à l’heure où il s’était interrompu. Il m’arrive, en effet, de conseiller aux jeunes de ne pas oublier les instants présents de leur existence afin qu’ils en fassent un album de leurs souvenirs, et que l’amitié est un ciment très noble à entretenir avec soin…

  1.  

Quelle place occupe l’amitié dans votre oeuvre, et en particulier dans Le Madou ?

Dans tous mes ouvrages, même dans ceux destinés aux enfants, l’amitié a une place prépondérante. Le Madou, il faut le savoir, n’est pas le fruit de mon imagination ; cette association a bien existé, ainsi que certains personnages du roman. Quelque part, avec du recul, Le Madou a permis à beaucoup d’entre nous de supporter nos exils dans l’hexagone, car il y avait une vraie, solidaire et sincère entraide entre nous. Ce fut une chance et une richesse pour moi d’avoir fait partie de ce cercle d’amis qui perdure encore…

  1.  

Comment avez-vous intégré les expressions créoles pour donner vie aux personnages ?

On peut être un puriste de la langue française tout en ayant un amour pour sa langue maternelle. Cette façon de l’intégrer dans la rédaction du Madou a un double objectif : d’une part, donner une saveur particulière au texte, et d’autre part, faire connaître et sensibiliser certains lecteurs au créole. Pour cela, j’ai intégré cette tendance à entremêler des mots ou expressions créoles lors de certains échanges, car notre cerveau utilise notre langue maternelle pour trouver plus rapidement le mot juste, contrairement à la langue française, qui est trop académique et n’offre pas une interprétation immédiate…

  1.  

Le quiproquo amoureux est-il inspiré d’une expérience réelle ou d’un symbole littéraire ?

C’est une technique littéraire, davantage qu’un symbole, que j’utilise souvent dans mes écrits, et même dans mes contes pour enfants. Par ce biais, je laisse planer un mystère dans l’esprit du lecteur qui, ainsi, donne libre cours à son imagination ou à ses interrogations sur le non-dit en points de suspension. Le lecteur participe alors de façon invisible à l’écriture de certains chapitre ou à la rédaction de la fin du roman comme bon lui semble…

Questions autour de La rivière du Pont-de-Chaînes

  1.  

Pourquoi avoir situé cette histoire dans la Martinique des années 60 ?

Ce sont les années de l’innocence de mon enfance, à la frontière de celles un peu ingrate de mon adolescence. À cette période, tout était en authenticité, à l’ancienne. Toutes les valeurs éthiques, éducatives, morales ou religieuses semblaient être données et reçues d’une façon uniforme. La seule technologie, en ce temps-là, était le poste TSF qu’on prenait le temps d’écouter dans le silence, en tendant l’oreille. La vie était dehors, du matin au soir, et à l’intérieur pour apprendre ses leçons et faire ses devoirs d’école. Pour ma génération, c’était la belle époque, même si on a une souvenance d’une éducation très stricte et punitive donnée par nos parents, mais également par le maître d’école qui avait tout pouvoir pour corriger le moindre de nos écarts…

9.

Thimond est un adolescent confronté à des émotions fortes : que vouliez-vous dire sur l’initiation amoureuse ?

Il faut savoir, dans les années 60, on n’avait aucune idée de cette notion en tête. Les seules images ou scènes d’amour ne pouvaient être vues que lors des séances de cinéma, où étaient projetés des films vertueux, avec comme séquences un peu osées les baisers très courts et pudiques des amoureux du film. Notre éducation se forgeait surtout grâce à notre voyeurisme, qui nous incitait à espionner les rencontres secrètes de certains couples.

Nos aînés, ayant très peu de différence d’âge avec moi, croyaient tout comprendre du très peu qu’ils connaissaient. Ce n’est qu’en jouant au docteur et au malade qu’on cherchait à mieux connaître les parties intimes de notre anatomie. Dans la Rivière du Pont-de-Chaînes, j’ai accentué ce voyeurisme en décrivant cette scène d’amour, à laquelle j’avais assisté mais sans avoir rien compris de ce qui s’était passé exactement, puisque les deux partenaires avaient gardé leurs vêtements.

Pour mon initiation amoureuse, j’ai mis un peu de mes connaissances d’adulte en cette matière dans le fantasme d’un adolescent, en quête de découvrir ce qu’était physiquement l’amour. J’ai donc imaginé ces scènes d’amour comme moi je rêvais un jour de les vivre avec un regard d’enfant…

  1.  

La violence conjugale est au coeur du récit : comment avez-vous abordé ce sujet délicat ?

Le couple dont il est question dans le roman a vraiment existé, et j’avais du mal à comprendre, étant enfant, comment une femme toute en douceur pouvait être attachée à un homme rustre et vulgaire comme son mari. De ceci, je me suis imaginé des violences subies par cette femme, occasion m’étant donnée d’avoir un faible pour elle, bien plus âgée que moi. Peut-être que cette situation violente, et imaginaire, légitimait mon attirance pour elle…

  1.  

La rivière devient un personnage à part entière : que représente-t-elle pour vous ?

La rivière du Pont-de-Chaînes, à l’époque, très beau cours d’eau, était le théâtre de nos jeux d’enfants du quartier. On jouait aux cow-boys sur ses berges sablonneuses, on s’y baignait dans des bassins que nous construisions, on y pêchait avec des cannes de fortune et, surtout, pour ce qui me concerne, c’était auprès d’elle que j’allais puiser un peu de solitude et de silence pour mieux rêver…

  1.  

Quelle image vouliez-vous donner de Fort-de-France à travers ce roman ?

J’en veux, quelque part, à tous ceux qui ont défiguré ce quartier de mon enfance et les sections environnantes. De la belle jeune fille joyeuse et insouciante, pleine d’innocence, telle qu’elle était, on ne voit maintenant Fort-de-France que, comme ces filles de joie qui cachent leur beauté passée sous des crèmes ou autres artifices pour maquiller la laideur de ses vices et de ses violences. Pour ma part, son mal-être est irréversible, le ver de sa perdition est bien ancré au coeur de son fruit ; et, par mon témoignage du beau du temps de sa belle jeunesse, où il faisait bon vivre, malgré la misère existante de l’époque dont on faisait fi, j’ai l’impression d’avoir répondu, par mon roman, La rivière du Pont-de-Chaînes, à son appel, me suppliant de dire au monde comment elle était flamboyante…

  1.  

Comment vos lecteurs ont-ils réagi à la noirceur et à la passion de cette histoire ?

Selon ce qu’il m’a été rapporté, les lecteurs n’ont pas perçu de noirceur dans l’histoire, mais plutôt de la poésie décrivant une romance. En outre, ils ont ressenti une sorte de nostalgie pour ce temps passé, qu’ils retrouvent dans d’autres quartiers de Fort-de-France, défigurés par leur désolation et gangrenés par la violence qui sévit…

Questions autour de la série Touloulou (jeunesse)

  1.  

Comment est né le personnage du petit crabe rouge Touloulou ?

Il n’y a pas de personnages emblématiques, de ma connaissance, dans les rares contes pour enfants aux Antilles, sinon Compè-Lapin en Martinique et Manman-dlo en Guadeloupe ; donc, il m’est venu l’idée de combler ce vide en étant inspiré par ces minuscules crabes rouges et noirs qui pullulent aux abords de nos plages…

Pourquoi avoir choisi la Caraïbe comme décor pour ses aventures ?

Cela coule de source, puisque je suis d’origine antillaise, et l’appellation touloulou de ce crabe est propre aux Antilles ; d’autant plus que ces contes ont une vocation pédagogique pour enseigner la flore et la faune communes de nos deux îles, Martinique et Guadeloupe. Mais, aux dernières nouvelles, Touloulou le Bienheureux a fait une escapade dans l’océan Indien…

  1.  

Quelles valeurs souhaitez-vous transmettre aux enfants à travers Touloulou ?

La force ne réside pas dans les muscles pour résoudre ses problèmes, mais dans l’intelligence qui permet de les surmonter. Touloulou est petit et fragile, mais très malicieux…

  1.  

Dans Touloulou au pays des dauphins, l’appel de l’aventure domine : est-ce un reflet de votre propre jeunesse ?

Un adage dit que les voyages forment la jeunesse, mais cet appétit de l’aventure m’a pris sur le tard. À travers mes contes pour enfants, je souhaite inculquer à mes très jeunes lecteurs le goût de la découverte de l’autre et d’ailleurs, en leur proposant des aventures. C’est la meilleure façon de lire le monde sans les livres, mais pour pouvoir mieux les écrire avec des mots justes et véritables…

  1.  

Dans Touloulou au pays des perroquets, l’entraide et la solidarité sont centrales : pourquoi ce choix ?

Dans tous les contes pour enfants retraçant les aventures de Touloulou le Bienheureux on retrouve ces valeurs qui me sont chères, et surtout, encore et encore, l’amitié et l’amour pour son prochain…

  1.  

Comment conciliez-vous poésie et pédagogie dans vos récits jeunesse ?

Certaines critiques me reprochent justement d’être un peu trop littéraire dans mes contes pour enfants ; mais, moi, je considère que donner goût à la littérature, à leur âge, passe par ces passerelles poétiques dans les descriptions des paysages visités par Touloulou. Là, ils vont s’apercevoir qu’on peut peindre des tableaux rien qu’avec des mots…

  1.  

Quels retours avez-vous reçus des jeunes lecteurs ou des enseignants ?

Cela dépend de l’enseignant et du degré de son projet pédagogique, ayant l’un des contes pour enfants comme support. En général, si elles font appel à moi, que des enseignantes à ce jour, c’est que le conte leur convient et mérite d’être inscrit dans leur programme pédagogique. Les enfants sont mes meilleurs critiques car, en grande majorité, ce sont des enfants qui sont déjà portés sur la lecture, et ils s’attachent au personnage de Touloulou, peut-être à se reconnaître en lui…

Questions sur l’auteur et sa vision

  1.  

Vous êtes natif de la Martinique : comment vos racines influencent-elles votre écriture ?

Tout naturellement, et en toute logique, mon écriture reflète mes origines. Comme je le dis souvent, je ne suis pas un journaliste qui raconte des faits ou les commente, ni, non plus, un historien qui chercherait à faire revivre le passé ou à l’expliquer. Je ne me reconnais que comme un modeste écrivain, tentant de laisser une trace après la fin de ma vie et d’écrire avec l’encre de mes états d’âme. À ne me contenter que de cela…

  1.  

Vous avez vécu l’exil des années 70 : comment cette expérience nourrit-elle vos récits ?

Mon exil des années 70, qui a duré plus de vingt ans, n’est qu’une période de ma vie, qui a été une expérience, mais qui ne nourrit pas plus que cela mes récits. Pour preuve, un seul de mes ouvrages fait allusion à cette période. Je crois, et la plupart des écrivains partagent peut-être mon avis, qu’on naît écrivain et qu’on se révèle l’être à tout âge, tous étant nourris d’une très grande sensibilité, qui n’est pas apparente ni démonstrative, mais qui est en permanence en émulsion au plus profond de soi…

  1.  

Avez-vous des anecdotes ?

Beaucoup d’anecdotes sont reprises dans Le Madou, mais racontées avec une succulence à la mode antillaise…

  1.  

Quel message universel souhaitez-vous que vos lecteurs retiennent de l’ensemble de votre oeuvre ?

Je n’ai pas de prétention universelle en ce sens. De mes humbles intentions dans mes ouvrages, mais qui n’engagent que moi, je cherche seulement à dire : « j’aime les gens »…


FRANCE | Pierre FREHA : Une Mémoire en Roman | Écrire l’Exil, Habiter la Fiction !

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