mercredi, 25 février 2026
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« L’écho d’avant : Emmanuel de Reynal face au vertige numérique »

Né à Fort-de-France en 1965, Emmanuel de Reynal s’est imposé comme une figure singulière de la vie culturelle et associative martiniquaise. Publicitaire reconnu dans la Caraïbe, il est aussi un observateur attentif des mutations sociales et technologiques qui bouleversent notre époque.

GMSavenue – Emmanuel de Reynal – L’écho d’avant

Avec L’Écho d’avant, son premier roman, il interroge la mémoire collective et la fragilité du lien humain face à l’emprise du numérique. Dans la lignée des grandes réflexions sur le progrès et ses dérives – de Camus à Ellul, en passant par les critiques contemporaines du « dataïsme » – de Reynal propose une « résistance douce », une invitation à ralentir et à réapprendre la présence des autres.

À travers la figure du Gardien, témoin d’un monde sans écrans, il explore la tension entre mémoire et modernité, nostalgie et utopie. Cette interview revient sur ses racines martiniquaises, la genèse du roman, et son regard lucide sur une société en quête de repères, où l’essentiel – l’imprévisible, l’intime, le charnel – risque de disparaître sous le poids des algorithmes.


INTERVIEW

« Quand le progrès fracture l’humain : Emmanuel de Reynal interroge notre époque »

Retour aux origines

Vous êtes né à Fort-de-France en 1965 et avez fait carrière dans la publicité régionale, tout en vous impliquant dans la vie associative martiniquaise. Comment ces racines et cet engagement ont-ils façonné votre regard d’auteur et nourri votre écriture ?

     C’est vrai, mon ancrage en Martinique est le terreau sensoriel de ce roman. Quand j’évoque le “monde d’avant”, je convoque les odeurs du marché du Morne-Rouge, ma commune d’enfance, la ferveur des séances du cinéma de mon quartier, la solidarité des voisins, ou encore l’écoute bienveillante du médecin de famille, qui n’était autre que mon père. Mon expérience communale et ma vie associative m’ont sans doute attaché à ce lien social de proximité, à cette “présence des autres” qui s’effrite aujourd’hui. Quant à mon passé dans la publicité, je l’ai littéralement prêté au personnage du Gardien. Connaissant parfaitement la mécanique des mots et des images conçus pour capter l’attention, peut-être suis-je plus sensible au vertige du monde numérique qui nous fragmente.

    • Genèse du roman Qu’est-ce qui vous a inspiré à écrire L’Écho d’avant ? Est-ce une inquiétude personnelle face au numérique envahissant ou une réflexion plus universelle sur la mémoire et l’humanité ?

    C’est parti d’une hésitation personnelle : celle d’assumer une forme de nostalgie, de replonger dans les souvenir heureux de mon enfance martiniquaise sans pour autant passer pour un « vieux boomer ». Je fais partie de la génération qui a connu la plus grande accélération technologique de l’humanité. Je suis passé en quelques années d’un monde sans écran, sans internet, sans smartphone à un monde ultra-connecté. Cette accélération exceptionnelle ouvre une question légitime : qu’avons-nous réellement gagné et qu’avons-nous perdu en chemin ? Très vite alors, cette réflexion m’est apparue universelle. Non, bien sûr, je ne rejette pas le progrès, et je mesure ses apports extraordinaires. Cependant, je m’inquiète de voir que la quête de l’efficacité nous fait basculer de l’Homo Sapiens à l’Homo Statisticus. Et j’avoue que cette dérive m’inquiète. Ce roman est né de la volonté de recenser ce que nous avons abandonné en échange de ce confort absolu : notre condition sensible, notre capacité d’empathie non mesurée, notre vulnérabilité. C’est une réflexion sur le prix à payer quand la technologie, sous couvert de nous protéger et de nous connecter, finit en réalité par nous fracturer et nous déposséder de nous-mêmes.

    • La figure du Gardien Dans le livre, Naomie rencontre « Le Gardien », dernier témoin d’une époque sans écrans. Que représente ce personnage pour vous : une métaphore, un guide, ou une résistance à l’oubli ?

    Il est un peu des trois. Il incarne d’abord une résistance douce : c’est un homme classé comme une “anomalie” par le système, qui a choisi de se débrancher pour continuer de vivre le monde sans interface. Il est le dépositaire de la mémoire charnelle à travers ses carnets en papier, qui, contrairement aux données du Cloud, le ramène naturellement à sa simple condition humaine. Mais le Gardien est surtout un guide paradoxal pour Naomie. Il ne lui fait pas la leçon, il ne la force pas. Il l’invite simplement à “ôter ses lunettes” et à faire l’expérience du vide, de l’ennui et du silence. Sans filtre. Il représente cette idée centrale du livre : ce qu’on garde, nous garde.

    • Progrès et perte de l’essentiel Votre roman interroge la place du progrès et suggère qu’il pourrait nous avoir volé l’essentiel. Selon vous, quels aspects de notre quotidien actuel risquent le plus de disparaître ou de s’appauvrir sous l’effet du dataïsme ?

    Le dataïsme, cette religion de la donnée et de la performance, s’attaque à ce qui fait le sel de nos vies : l’imprévisible et l’inutile. Nous risquons de perdre l’art de “perdre son temps”, cette lenteur fertile qui permettait à l’imagination de vagabonder. Nous perdons aussi le droit fondamental au secret : dans un monde où tout s’affiche pour être validé par un “like”, l’intimité disparaît au profit de la performance. Enfin, et c’est peut-être le plus grave, nous appauvrissons le lien charnel. Nous remplaçons les tablées familiales bruyantes, les discussions politiques animées sur la place publique ou les slows hésitants par des connexions virtuelles, hygiéniques mais terriblement solitaires.

    • Transmission et utopie Vous décrivez le passé comme une « dernière utopie possible ». Quel message souhaitez-vous transmettre aux lecteurs : une alerte, une invitation à ralentir, ou une réconciliation entre mémoire et modernité ?

    Mon message est peut-être une réconciliation. Le livre est un appel à la “résistance douce”. Il ne s’agit pas de casser les machines ou de fuir notre époque, mais de convoquer les leçons d’hier pour ne pas perdre notre ancrage dans le réel. Je souhaite lancer une invitation à choisir : choisir quand on se connecte, et choisir de ne pas laisser l’algorithme dicter nos émotions. L’invasion des écrans me fait peur, et je suis pour ma part très favorable à une règlementation sévère pour limiter l’accès des réseaux sociaux et l’usage des écrans aux adolescents. Le débat gouvernemental en cours va dans le bon sens. Comme Naomie à la fin du roman, qui transmet un carnet vierge à sa petite-fille, nous devons réapprendre à lever les yeux, à tolérer le silence, à laisser la nuit faire son travail de nuit. En définitive, j’aimerais que le lecteur referme ce livre avec une certitude très simple : “Ce n’est pas l’absence de technologie qui nous manque, c’est la présence des autres”.

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