• Home  
  •  « Fouzia Elbayed : littérature, pédagogie et critique d’art »
- INTERVIEW

 « Fouzia Elbayed : littérature, pédagogie et critique d’art »

Écrivaine marocaine, docteure en littérature et esthétique, elle appartient à la première génération de critiques d’art formés conjointement par l’Université Mohammed V de Rabat et l’Université Michel de Montaigne Bordeaux III.

La trajectoire intellectuelle et créative de Fouzia Elbayed illustre l’articulation féconde entre littérature, droit, sociologie politique et critique d’art.

Son parcours hybride, nourri par une double formation en lettres et en sciences juridiques, lui permet de croiser finesse de l’analyse textuelle et rigueur des structures sociales, offrant une lecture transversale des œuvres littéraires et artistiques.

Directrice de publication de la revue ARTS du ministère de la Culture marocain, elle défend une ligne éditoriale qui conjugue valorisation du patrimoine et ouverture à l’art contemporain, tout en inscrivant la scène marocaine dans un dialogue international. Son engagement pédagogique, marqué par la conception de manuels scolaires et de guides didactiques, témoigne d’une volonté de transmission et d’une responsabilité éthique envers les générations futures. Ses recherches explorent les interactions entre le littéraire, le pédagogique et le culturel, en particulier à travers la lecture et l’écriture comme pratiques indissociables, prolongées aujourd’hui par l’étude de la littérature numérique.

Son dernier ouvrage, Le théâtre virtuel : de la subversion à la transgression, consacré à Strindberg et Genet, interroge le théâtre comme espace de contestation et de remise en cause des normes sociales et artistiques, en dialogue avec les enjeux du numérique et du virtuel. À travers ses travaux, Fouzia Elbayed contribue à repenser la place du théâtre universitaire et numérique dans le renouveau de la tradition théâtrale marocaine, tout en ouvrant des pistes vers la littérature jeunesse et l’éducation artistique.

Cette interview propose de revenir sur les fondements de son parcours, sur ses choix théoriques et éditoriaux, ainsi que sur ses projets à venir, afin de mieux comprendre la manière dont elle conçoit l’écriture, la critique et la pédagogie comme des instruments de réflexion et de transformation culturelle.


Bonjour, qui est Fouzia ELBAYED (pour un public extérieur) ?

Fouzia ELBAYED est une écrivaine marocaine qui de par sa formation académique est intéressée par la littérature, l’art et la culture. Elle a toujours porté un intérêt particulier à la lecture et à l’écriture depuis son bas âge. Une passion qui s’est enrichie au fil du temps par les années passées à l’université jusqu’à l’obtention de son doctorat en littérature et esthétique à l’université Med V à Rabat faisant partie de la première promotion des critiques d’art conjointement avec les lauréats de l’université de Michel de Montaigne à Bordeaux III fruit d’un partenariat entre les deux universités. 

Votre double formation en langue et littérature françaises, ainsi qu’en droit et sociologie politique, est assez singulière. Comment ces deux univers se complètent-ils dans votre parcours intellectuel et créatif ?

En parallèle avec ma passion pour l’écriture, j’ai développé une autre avec le droit et les sciences juridiques. La combinaison de la littérature française, du droit et de la sociologie politique crée une synergie unique, alliant la finesse de l’analyse textuelle et de l’expression à la rigueur des structures sociales et normatives.

Ces univers se complètent en permettant de comprendre les œuvres littéraires non seulement comme des créations esthétiques, mais aussi comme des reflets des contextes juridiques et politiques de leur époque, favorisant une approche critique transversale. 

  • Complémentarité intellectuelle : La littérature offre une compréhension approfondie de l’évolution des idées humaines, tandis que la sociologie et le droit structurent cette compréhension en analysant les enjeux de pouvoir, de citoyenneté et de règles.
  • Approche créative : Cette formation hybride nourrit une pensée critique, permettant d’analyser des problématiques contemporaines avec une sensibilité littéraire et une précision technique.
  • Applications : Elle ouvre des perspectives dans le journalisme, l’édition, ou l’analyse des discours politiques et sociaux, en mariant l’art de l’écriture à la structure du droit. 

Le parcours permet de saisir la complexité sociale à travers la langue, rendant l’analyse littéraire plus ancrée dans la réalité politique et la sociologie plus sensible aux récits et à la culture.

Vous êtes critique d’art et directrice de publication de la revue ARTS du ministère de la Culture marocain. Quelles sont les lignes éditoriales que vous défendez et comment contribuez-vous à mettre en valeur la scène artistique marocaine ?

En tant que directrice de la revue ARTS, ma ligne éditoriale défend un équilibre entre la valorisation du patrimoine historique et la promotion de l’art contemporain marocain. L’objectif est de documenter une identité artistique singulière face à la mondialisation, tout en encourageant une réflexion critique approfondie. 

Lignes éditoriales défendues :

  • Dialogue intergénérationnel : Faire le pont entre les maîtres de l’art moderne marocain et les jeunes talents émergents.
  • Analyse critique : Dépasser le simple descriptif pour analyser l’œuvre d’art, son contexte, son interprétation et son évaluation dans une perspective sociétale.
  • Rayonnement international : Positionner la scène marocaine comme un acteur majeur du paysage artistique méditerranéen et africain. 

Mise en valeur de la scène artistique marocaine :

  • Documentation de fond : Proposer des dossiers thématiques, des entretiens exclusifs et des analyses de fond qui manquent parfois dans le marché de l’art actuel, souvent influencé par la mondialisation.
  • Diversité des arts : Couvrir la peinture, la sculpture, mais aussi les nouvelles pratiques (art numérique, performance, vidéo) pour refléter la vitalité de la création.
  • Soutien institutionnel : La revue agit comme un vecteur de promotion des mouvements sociaux et culturels, renforçant le rôle de l’art dans la société et la pensée critique

En tant qu’enseignante, vous avez édité des guides et manuels scolaires. Quelle place accordez-vous à la pédagogie dans votre démarche d’écrivaine et chercheuse ?

La conception et la réalisation des manuels scolaires demandent un savoir-faire technique et pédagogique. Il est donc pour moi évident en tant que professionnel de l’enseignement qui s’est exercée depuis plus de trois décennies dans la formation des générations en parcourant tous les cycles et les niveaux scolaires, de produire enfin de carrière tout ce qui a une liaison avec les pratiques éducatives. Voire, de produire guides et manuels scolaires. 

C’est plutôt une responsabilité éthique et un contrat pédagogique que de laisser des traces écrites sous forme d’ouvrages spécialisés rendant accessibles les savoirs disciplinaires où s’associant les réflexions didactiques, les méthodes pédagogiques et les connaissances académiques.

Une production qui s’est renforcée par la recherche scientifique sur des axes précis dont l’évaluation, la lecture et son interaction avec l’écriture, l’innovation pédagogique, l’éducation inclusive, les difficultés d’apprentissage et les softs skills dans l’enseignement. 

Vos travaux portent sur l’articulation entre le littéraire, le pédagogique et le culturel. Pouvez-vous nous donner un exemple concret où ces trois dimensions se sont rencontrées dans vos recherches ou vos publications ?

La lecture en tant qu’activité scolaire et culturelle a toujours été un des points focaux sur lesquels j’ai porté un intérêt particulier. D’ailleurs elle sera objet de mon prochain livre. Parmi mes activités de recherche scientifique figure la lecture de la littérature numérique.

Le livre est une fenêtre à travers laquelle nous regardons le monde. Pour moi, la lecture et l’écriture sont des outils fondamentaux et complémentaires, essentiels pour l’apprentissage, la communication, le développement cognitif et l’accès au savoir, formant un couple indissociable où lire prépare à écrire et écrire renforce la lecture, permettant d’explorer le monde, d’enrichir son vocabulaire et sa culture et de construire sa pensée critique. Ces compétences permettent aux apprenants de réussir scolairement et socialement, bien au-delà des supports traditionnels, jusqu’à l’ère numérique. 

Votre dernier ouvrage, Le théâtre virtuel : de la subversion à la transgression, s’intéresse à Strindberg et Genet. Pourquoi avoir choisi ces deux dramaturges comme figures centrales de votre réflexion ?

Auguste Strindberg et de Jean Genet ne sont pas certes de la même génération, mais malgré leur anachronisme, leur choix s’explique par le fait qu’ils soient deux génies féconds, deux précurseurs et mystérieux passionnés de théâtre, deux incompris par leur environnement social.

Avec ces deux dramaturges, l’occasion sera donnée au lecteur de savoir comment le théâtre pour eux dans la pratique s’avère un espace de contestation et de remise en question des normes préconisées, que ce soit à travers des formes artistiques transgressives ou des contenus subversifs. L’objectif est de renverser les ordres établis et de détruire pour reconstruire Une possibilité qui peut s’offrir à travers la création artistique virtuelle.

Vous décrivez le théâtre comme un espace où la censure se perd et où l’artifice sert à dire la vérité. Comment cette conception s’applique-t-elle au théâtre numérique ou virtuel d’aujourd’hui ?

Le théâtre en tant que texte, n’est pas seulement une période longue et pénible de la création, de la recherche et de l’exposition d’une partie de la vie et de l’expérience humaine. En tant que représentation il est le truchement des voix intérieures, du visible et de l’invisible de l’émotion.

Dans votre livre, vous analysez la capacité du théâtre à remettre en question les normes sociales et les conventions artistiques. Quels exemples contemporains illustrent le mieux cette fonction subversive ?

« Le théâtre virtuel de la subversion à la transgression» explore les manières dont le théâtre, qu’il soit numérique ou non, peut remettre en question les normes sociales et les conventions artistiques. Il examine comment le théâtre peut contester les limites établies, à la fois dans son contenu et sa forme, et comment il peut également chercher à subvertir les structures du pouvoir et les valeurs établies. Il est une quête du renversement du déjà vu.

Le Maroc possède une tradition théâtrale riche mais parfois en difficulté, comme vous l’avez évoqué dans vos interventions publiques. Quelle est, selon vous, la place du théâtre universitaire et numérique dans le renouveau de cette tradition ?

J’ai en mon actif deux autres ouvrages intitulés : « Théâtre et identité, esthétique de la transcendance et de l’immanence », et « La pépinière du théâtre universitaire au Maroc ». L’université marocaine est un vivier de talents : le théâtre y est étudié et joué dans des ateliers. 

Rappelons qu’en dehors de l’expérience historique de « Sultan Tolba » et d’une expérience momentanée de Farid Ben Mbarek et Abdellatif Laabi dans les années 60, on trouve les premières traces du théâtre universitaire au Maroc à Fès et à Casablanca au cours de la décennie 80 dans des ateliers animés respectivement par feu Mohamed El Kaghat et Rachid Fekkak.

Mais c’est le Festival International de Théâtre Universitaire de Casablanca FITUC dont la première édition a vu le jour en juillet 1988 qui a révélé l’existence de ce théâtre et a offert aux étudiants des universités marocaines un grand espace annuel de découverte, de formation et de confrontation avec moult expériences.

Les différentes institutions de l’enseignement supérieur, y compris l’Institut de l’Art Dramatique et de l’Animation Culturelle (ISADAC) qui forme des professionnels du théâtre, envoyaient leurs étudiants afin de bénéficier de cet espace, y présenter leurs propres créations et compléter leur formation par la découverte des expériences internationales. Aujourd’hui on assiste à des productions artistiques des jeunes qui alimentent leurs expériences par la numérisation mais n’oublient pas les éléments riches de nos ressources du patrimoine culturel local.

Enfin, quelles sont vos prochaines pistes de recherche ou projets éditoriaux ? Peut-on s’attendre à une continuité autour du théâtre ou à une ouverture vers d’autres champs artistiques et culturels ?

Le théâtre demeure ma passion. J’ai comme projet de publication un ouvrage sur « l’art dramatique et l’éducation ». J’ai aussi un intérêt particulier pour la littérature pour enfants. Paraîtra bientôt mon recueil de contes pour les petits lecteurs de 8 à 12 ans en lui disant « Ouvre-moi avant de dormir… »

A l’ère de l’invasion de la technologie, la question qui se pose devant les parents, les éducateurs et les écrivains, est comment solliciter les jeunes lecteurs aussi bien que les adultes et les initier au plaisir de la lecture comme activité intellectuelle et mentale ?

En tant que pédagogue, nous savons qu’ils ne lisent pratiquement rien en dehors du programme scolaire. En plus de la crise que vit le livre et qui atteint une dimension universelle. Conscients que nous sommes de la problématique, on doit élaborer de nouvelles disciplines qui suggèrent le rêve et la création.

Écrire pour les enfants n’est pas si aisé qu’on le pense. L’univers enfantin étant extrêmement crucial, sensible et suggère une production rigoureusement soignée, avec un style séduisant qui fera longtemps rêver nos bambins, loin de l’abstraction, avec le souci d’être compris, de cultiver, de distraire le jeune lecteur et de rééduquer son goût, loin des contraintes commerciales.

LE MONDE ARABE EN 50 LIVRES

Leave a comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *