L’ouvrage Langue et fiction. Lecture phénoménologique de textes de la littérature anglo-saxonne de Catherine Chauche s’inscrit dans une démarche singulière au sein des études littéraires contemporaines.
En mobilisant les apports de Gustave Guillaume, de Heidegger et de Maldiney, l’auteure met en lumière la manière dont les structures grammaticales et les choix discursifs des écrivains traduisent des modes d’être au monde, révélant ainsi la dimension ontologique de l’écriture.
Cette approche, qui dépasse les cadres narratologiques classiques hérités de Barthes ou Genette, invite à considérer la littérature non seulement comme un discours, mais comme une expérience incarnée, où la temporalité, l’affect et l’espace se déploient dans la texture même de la langue.
Le corpus choisi – de Hawthorne à Toni Morrison, en passant par Pynchon, Conrad ou Pinter – illustre la richesse et la diversité des univers littéraires anglo-saxons du XIXe au XXIe siècle. Pourtant, au-delà de leurs différences stylistiques et thématiques, ces auteurs partagent une même interrogation sur le rapport au monde et sur les conditions existentielles de leurs personnages.
Chauche montre comment la grammaire devient un vecteur de sens, un révélateur des tensions entre passé, présent et futur, et un outil pour comprendre les affects, les silences ou les résistances qui traversent les œuvres.
L’ouverture interdisciplinaire de sa démarche, qui s’étend à la littérature française et au domaine pictural, confirme la pertinence d’une méthode capable de dialoguer avec d’autres arts et d’autres disciplines, et de nourrir une réflexion critique élargie.

Cette interview revient sur les fondements et les prolongements de cette méthode, sur les choix théoriques et pratiques qui l’ont façonnée, ainsi que sur la réception qu’elle a suscitée auprès des étudiants et des collègues universitaires.
Elle met en évidence la volonté de Catherine Chauche de proposer une lecture qui dépasse les frontières académiques, en offrant à la critique littéraire un outil à la fois rigoureux et ouvert, susceptible d’éclairer les textes dans leur dimension la plus intime et la plus universelle.
- Votre ouvrage interroge la manière dont le système grammatical d’une langue façonne le regard sur le monde. Comment cette hypothèse s’est-elle imposée comme fil conducteur de votre recherche ?
Je me permets de préciser votre question car la première ligne de la 4ème de couverture de mon livre est ambigüe, je le reconnais. Ce n’est pas le système grammatical qui façonne le regard sur le monde, mais le regard sur le monde d’une communauté linguistique – quelle qu’elle soit – qui élabore un système grammatical qui, à son tour, donne une couleur particulière au discours engendré par ce système.
Par exemple, la temporalité envisagée par les systèmes verbaux germaniques est légèrement différente de celle envisagée par les langues romanes. Le rapport au futur est plus volontariste en allemand en raison de l’utilisation d’auxiliaires comme werden ou en anglais avec will.
Mais toutes les nuances restent possibles, bien évidemment. Un autre exemple amusant : il m’est arrivé de demander à un étudiant congolais de présenter la temporalité dans sa propre langue à ses camarades pour leur faire admettre que l’on pouvait penser le temps différemment. Après cette séance mémorable, ils n’ont plus fait de fautes de temps en anglais!
- Vous avez élaboré la « méthode d’analyse existentielle » en croisant Gustave Guillaume, Heidegger et Maldiney. Pouvez-vous nous expliquer en quoi cette jointure théorique renouvelle la lecture des textes littéraires ?
Cette question fondamentale mériterait une longue réponse ou même, tout simplement, la lecture du livre en entier. Je vais essayer d’être concise. Je suis maintenant à la retraite, mais quand j’enseignais la littérature anglo-saxonne à l’Université de Reims et, lors de colloques dans d’autres universités, je n’entendais que des analyses littéraires sous le signe de Barthes, Genette, etc…
Ces analyses intéressantes s’en tenaient toutes au texte en tant que discours. Le discours est, selon Gustave Guillaume, disciple de Saussure, la dernière phase de l’acte de langage lorsque le locuteur a sélectionné – inconsciemment – les tournures relatives à l’espace et au temps pour former ses phrases.
En d’autres termes, le discours est de l’actuel, du temporaire, il résulte du choix du locuteur parmi les formes verbales et spatiales purement virtuelles à sa disposition dans le système de sa langue, lui aussi purement virtuel. Une fois cette réalité comprise grâce aux découvertes de Gustave Guillaume, j’ai pensé qu’il serait intéressant de remonter à la manière dont un auteur utilise le système de sa propre langue, en l’occurrence l’anglais puisque j’enseignais la littérature anglaise ou américaine.
Je pense surtout à Toni Morrison qui a fort bien décrit la destinée des esclaves américains du XIXème siècle confrontés à la perte de la langue de leur ancêtres africains et soumis à la langue de leur oppresseur. Soit ils entraient dans le système de la langue de ces oppresseurs et l’utilisaient pour se libérer, soit ils restaient muets ou s’enfermaient dans la folie ou la dépression.
Ensuite, j’ai relié ce regard sur l’utilisation de la grammaire aux existentiaux décrits par le philosophe Heidegger dans Etre et temps, en particulier. Je me suis alors aperçue que certains mouvements de la temporalité correspondaient à certains existentiaux ou modes d’être au monde.
Par exemple, la mélancolie (existential des affects) correspond à une approche descendante de la temporalité, c’est-à-dire à un regard tourné vers le passé que le personnage ne peut plus changer. Un autre exemple, dans Gravity’s Rainbow de Thomas Pynchon, l’un des personnages est emprisonné dans un présent qui exclut les dimensions passées et futures, ce qui conduit à l’éclatement de sa personnalité.
Après, j’ai découvert la pensée de Maldiney, très influencé par Heidegger, qui m’a permis de nuancer mon propos et de l’élargir au regard sur l’art et en particulier la peinture.
- Pourquoi avoir choisi la littérature anglo-saxonne du XIXe au XXIe siècle comme terrain privilégié pour déployer cette méthode ?
J’ai choisi la littérature anglo-saxonne tout simplement parce qu’au départ j’étais professeur d’anglais et que j’avais été nommée à un poste d’enseignant chercheur qui m’a permis d’approfondir ma connaissance de cette langue. Ce qui ne m’a pas empêchée de faire des incursions dans l’allemand, et le français, ma langue maternelle.
- Les auteurs que vous analysez – de Hawthorne à Toni Morrison en passant par Pynchon – présentent des univers très différents. Qu’est-ce qui relie, selon vous, leurs écritures dans une perspective phénoménologique ?
Effectivement, les auteurs que j’analyse présentent des univers très différents. Ce qui les relie, c’est le rapport au monde. Chaque auteur décrit le rapport au monde de ses personnages en mettant l’accent sur un mode d’être au monde particulier. Par exemple, Hawthorne se situe sur le plan éthique dans The Scarlet Letter et analyse la manière dont ses personnages réagissent face à l’éthique puritaine de la Nouvelle Angleterre au XVIIème siècle.
- Votre démarche inclut aussi des incursions dans la littérature française et le domaine pictural. Qu’apporte cette ouverture interdisciplinaire à l’approche critique que vous proposez ?
Mes incursions dans la littérature française (le poète Saint-John Perse ou L.F. Céline) m’ont permis de constater que ma méthode existentielle fonctionne dans plusieurs domaines. Par exemple, le domaine pictural : en effet, Bernadette O’Toole, artiste peintre anglaise que j’ai rencontrée l’année dernière et qui m’a autorisée à mettre un de ses tableaux en couverture de mon livre Langue et fiction, m’a dit qu’elle était en parfait accord avec son propre regard phénoménologique sur l’art.
- Vous aviez déjà présenté un premier volet de votre méthode dans Langue et monde (2004). En quoi Langue et fiction constitue-t-il une prolongation ou un approfondissement de ce travail initial ?
Langue et fiction constitue bien une prolongation de mon travail initial puisque cet ouvrage part des mêmes bases que Langue et monde et ajoute des regards sur des modes d’être au monde différents avec de nouveaux auteurs très audacieux dans leur exploration des comportements humains. Je pense à Pinter, Conrad ou Everett etc…
Par ailleurs, Langue et monde constitue un véritable approfondissement et une confirmation du bien-fondé de ma méthode parce qu’elle peut s’ouvrir à d’autres disciplines comme la psychiatrie et à l’art pictural, grâce aux travaux de Maldiney et à la reconnaissance de mes collègues.
- En tant qu’enseignante de littérature anglo-saxonne, comment vos étudiants ont-ils réagi à cette approche qui lie linguistique, phénoménologie et éthique ?
Je n’ai guère diffusé ma théorie, ou du moins au compte-goutte, au niveau licence (2ème et 3ème année) car je travaillais en équipe avec les collègues de Reims et ne voulais pas perturber mes étudiants en suggérant une approche différente de celle de leurs autres professeurs.
En revanche, je me suis sentie plus libre en master où les étudiants se sont montrés particulièrement réceptifs. J’ai aussi été sollicitée pour une présentation très appréciée de ma méthode par les collègues du département d’anglais de l’Université de Nanterre en 2024.
Et, bien avant, en 2009 ou 2010 ? j’ai participé à un séminaire du département de philosophie de l’Université de Reims. A cela s’ajoute la participation à de nombreux colloques en France (en 2025, à la Sorbonne) au Canada (Québec) et en Israël (Haïfa). Mais, j’ai bien conscience que la diffusion de cette méthode est encore insuffisante.
- Enfin, quel rôle souhaitez-vous que joue la « méthode d’analyse existentielle » dans le champ critique contemporain : outil académique, passerelle vers d’autres disciplines, ou invitation à une lecture plus intime des textes ?
Je souhaiterais que cette méthode permette de sortir des sentiers battus en analyse de texte et ouvre à l’interdisciplinarité qui est toujours louée en théorie mais souvent mise à l’écart dans la pratique car dérangeante.


