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« Philippe Jaccottet, la nature et l’intime : l’itinéraire poétique de Geneviève Liautard »

Dans “”De la Mer à la Mer””, Geneviève Liautard explore les racines, les paysages et les voix poétiques qui nourrissent son écriture.


Entre mémoire intime et ouverture au monde, elle évoque l’influence décisive de Philippe Jaccottet, la beauté comme résistance, et le lien vital entre traduction et création. À travers cinq questions, elle partage son cheminement, où l’attention au réel se transforme en énergie poétique.


5 questions avec …. Geneviève Liautard, autour de son recueil de poèmes : ”De la Mer à la Mer


  1. Racines et territoire
    Votre écriture semble profondément nourrie par vos origines varoises et rhodaniennes. Comment ces paysages et ces racines façonnent-ils votre voix poétique et votre rapport au monde ?

Aller en vacances en Camargue était pour la petite fille que j’étais comme partir en terre étrangère. Le paysage, les traditions, la mer, les mots même, ouvraient dans l’imaginaire de larges perspectives.

Les flamants roses, les roubines, les taureaux et les chevaux qui galopaient dans ces immenses étendues entre terre et mer ont installé une forme de nostalgie et un solide fond de créativité chez l’adulte que je suis devenue.

La terre varoise de ma famille paternelle, paysans, travailleurs infatigables de la terre qui nourrit. Ces « petites gens » qui se contentaient de peu, la cuisine sombre de grand-mère, les chèvres dans la remise, ont certainement orienté mon écriture vers un réel à déchiffrer, ici et au-delà.

  • Rencontre avec Philippe Jaccottet
    Vous évoquez l’importance décisive de la découverte de l’œuvre de Philippe Jaccottet. Qu’avez-vous trouvé dans sa poésie qui a orienté votre propre cheminement « entre jubilation et ignorance » ?

« Ainsi croise-t-on, dans l’espace des livres, trop souvent désert, un compagnon de route » écrivait Philippe Jaccottet « Comment soi-même, on a revécu… ces émotions, presque exactement les mêmes ».

Ce compagnon de route, Philippe Jaccottet l’a été et l’est encore pour moi depuis de nombreuses années.

J’ai souvent dit cet attachement et à quel point lire sa poésie avait très certainement changé ma vie. 

Il m’a appris que « tout n’est pas dit » ce qui m’a encouragé à écrire, comprenant que dans le concert des grands ténors de l’écriture, il y a place pour une petite voix qui est allée puiser sa propre vérité au plus intime et qui la livre en partage, vibrante et nue, « paroles fraîches en état de désir, rien que pour avoir redécouvert confusément ce don léger du jour? ».

Il m’a appris à regarder le monde pour en recueillir le moindre signe. 

Il m’a appris qu’«Un léger changement de point de vue suffit parfois à faire redécouvrir ce que l’habitude avait terni ou voilé ».

Le petit verger de cognassiers je le connaissais déjà.

Les « lieux où marcher vous rend meilleur » je les avais traversés, ces lieux « sans faute ni blessure… préservés du temps … où les éléments consonnent d’une façon plus ou moins parfaite». J’avais trouvé quelqu’un qui n’hésitait pas à écrire plusieurs pages sur la beauté des fleurs de cognassiers en faisant de cette admiration béate, le point de départ d’une réflexion qui nous relie au monde.

Lui, poète de l’incertain, m’a beaucoup appris.

  • De l’intime à l’universel
    Dans De la Mer à la Mer, vos poèmes passent du plus intime au plus universel, du quotidien aux conflits du monde. Comment parvenez-vous à articuler ces deux dimensions sans perdre la sincérité de l’expérience personnelle ?

Il me suffit d’être attentive et ouverte à l’autre et au monde. Pourquoi ai-je fait ce rapprochement entre le noisetier, l’oiseau et la chambre bleue dans le poème du même nom ? Je pense profondément que nous ne sommes pas séparés. C’est ce que Virginia Woolf fait dire à Bernard dans « Les vagues » : Je ne crois pas à la valeur des existences séparées. Aucun de nous n’est complet en lui seul .

Nous faisons partie d’un grand tout.

Le travail d’écriture charge les mots d’une énergie insoupçonnée. Un mouvement, un passage, du personnel à l’universel. Mais je dirais aussi, passage du bas vers le haut et inversement . Et là, oserais-je dire que je pense à Roberto Juarroz et ses poésies verticales.

Une flèche traverse l’univers peu importe qui l’a lancée.

… flèche depuis l’anonyme vers l’anonyme,

depuis un abîme qui n’est pas un origine

vers un autre abîme qui n’est pas une destinée ….

  • La beauté et la fragilité
    Vos textes célèbrent la nature, les visages, mais aussi la souffrance et la fragilité humaine. Quelle place occupe la beauté dans votre œuvre : est-elle une consolation, une résistance, ou une manière de dire l’humain malgré tout ?

Là encore je suis obligée de revenir à l’influence, disons à cette forme d’acquiescement que j’ai trouvé dans l’œuvre de Ph Jaccottet au regard de mon travail poétique.

« Beauté perdue comme une graine… elle persiste à fleurir, au hasard, ici, là, nourrie par l’ombre… Cela est. Cela persiste contre le bruit, la sottise, tenace parmi le sang et la malédiction.» (La Semaison)

La beauté guérit, apaise, élève le cœur et le corps. C’est ce que j’ai essayé de dire dans le poème, « Quand tu sens dans ton corps » (P. 31) qui m’a été inspiré par un instant vécu dans mon jardin, un jour comme un autre jour mais où je m’étais laissé gagner par une forme de tristesse.  Le seul fait de me retrouver enveloppée dans l’énergie et la beauté de l’arbre m’a consolée.  Cette élation ressentie, elle étonne et on voudrait qu’elle dure toujours.

Et là je pense aux peuples premiers qui se battent avec tant de difficulté pour garder intact leur habitat d’origine, pollué par l’homme prédateur. Nous avons perdu ce lien avec la nature, notre Terre-Mère.

  • Traduction et écriture
    Vous êtes également traductrice. En quoi l’acte de traduire nourrit-il votre propre création poétique ? Y voyez-vous une continuité ou une tension entre ces deux pratiques ?

Ni continuité, ni tension. La traduction pour moi est d’abord un lien très fort avec les poètes que je traduis, une amitié à travers les mots échangés, un respect de l’autre, un don fait au lecteur.

La traduction est un travail de précision qui m’oblige à rentrer dans ma propre langue de façon à m’approcher au plus près de ce que les poètes ont voulu transmettre. S’il y a nourriture pour ma propre création, elle me vient de façon détournée par ce cheminement de la langue française que je réinvestis dans ce qu’elle a de plus beau, de plus juste.

Jane, Naomi, Rosalind et Judith ont leur propre histoire, leur propre monde poétique différent du mien. Si leur œuvre me nourrit c’est pour moi, comme aller vers l’autre et écouter ce qu’il a à me dire.

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