Alex Andréa, entre comédie et gravité
Sa pièce Tu vois pas que je dors, non !? illustre cette tension féconde entre drame et comédie, rejoignant une tradition où le rire naît des situations les plus graves, comme chez Molière ou Chaplin. Elle incarne cette conviction que l’humour est une manière de prendre de la distance, de transformer la douleur en énergie créatrice.
Genèse : du café-théâtre à l’écriture
Alex Andréa raconte comment son parcours de comédienne l’a conduite à écrire. Derrière le comptoir d’un café-théâtre, elle faisait rire les artistes, rappelant les débuts improvisés de nombreux humoristes. Encouragée à écrire, elle découvre l’ADAC, lieu de formation où l’improvisation devient texte. Sa pièce naît d’une histoire dramatique, transformée instinctivement en comédie. Cette démarche rappelle les propos de Woody Allen : « La comédie est une tragédie plus le temps. »
Thématique centrale : la relation mère-fille
La pièce explore une relation toxique entre une mère et sa fille, marquée par la manipulation et la dépendance. Cette thématique rejoint les grandes tragédies familiales, de Racine (Phèdre) à Tennessee Williams (Un tramway nommé désir). La question posée – « Peut-on divorcer de ses parents ? » – résonne avec les débats contemporains sur les liens familiaux et la toxicité relationnelle. L’écriture devient pour elle une libération, une manière de transformer l’expérience intime en œuvre universelle.
Construction dramatique : humour et tension
Alex Andréa décrit un équilibre instinctif entre humour et gravité. Le comique surgit au cœur des situations tendues, comme chez Beckett ou Ionesco, où l’absurde révèle la condition humaine. Ce mélange, remarqué par le public, devient une signature de son style. Dans ses autres pièces, elle construit plus consciemment cet équilibre, rejoignant la tradition du théâtre de boulevard où la légèreté cache des enjeux sérieux.
Réception et prolongements
Elle espère que les spectateurs seront sensibles au parcours de la jeune femme qui s’émancipe de l’emprise maternelle. La mère, volontairement caricaturale, permet au public de rire tout en prenant de la distance. Cette stratégie rappelle Brecht et son « effet de distanciation », où le rire empêche l’identification totale et favorise la réflexion. Alex Andréa souhaite aujourd’hui redonner vie à la pièce sur scène, et se réjouit de son inclusion dans une lecture-débat par l’Avant-Scène et l’Institut français du Cameroun.
Autres écritures : chansons et bricolage
Son parcours inclut aussi l’écriture de chansons, récompensées dans des concours, où l’urgence de l’émotion se traduit en textes rapides. Cette pratique rappelle Barbara ou Anne Sylvestre, où la chanson devient prolongement de la poésie. Elle a également écrit un mode d’emploi pour l’aménagement d’une fourgonnette, une écriture sans émotion, mais révélatrice de sa curiosité et de sa polyvalence. Cette diversité témoigne d’une approche où l’écriture est toujours liée à la vie concrète.
Projets : théâtre et monologue
Alex Andréa travaille actuellement sur un monologue écrit et mis en scène par Céline Colassin, prévu pour 2026 en Belgique. Ce projet s’inscrit dans une tradition du théâtre intime, où la voix solitaire devient miroir de l’expérience humaine, comme chez Duras ou Koltès. Elle continue à imaginer de nouvelles pièces, confirmant que l’écriture est pour elle une aventure en mouvement.
Rire comme libération
Alex Andréa apparaît comme une créatrice qui transforme les drames en comédies, les tensions en rires, les expériences personnelles en œuvres partagées. Sa pièce Tu vois pas que je dors, non !? illustre cette conviction que l’humour est une arme de survie et de libération. Elle rejoint ainsi une lignée d’artistes – de Chaplin à Jacqueline Maillan – qui ont montré que le rire, loin d’être superficiel, est une manière profonde de dire la vérité.
Interview
Alex Andréa autour de son livre Tu vois pas que je dors, non !?
1. Genèse et inspiration
Votre parcours est marqué par le théâtre, la musique et même la menuiserie pour les décors. Comment ces expériences variées ont-elles nourri l’écriture de Tu vois pas que je dors, non ? et la transformation d’une histoire dramatique en comédie ?
L’écriture de Tu vois pas que je dors, non !? est en réalité antérieure à ces expériences. J’ai voulu être comédienne, dès l’âge de dix, et cette envie ne m’a jamais quittée. J’ai suivi les cours Raymond Girard et François Florent. Puis j’ai cherché à me faire connaître en tant que comédienne, mais les castings étaient rares. Un jour, je réponds à une annonce qui cherche des comiques pour le Festival du Rire de Torcy. J’y participe en interprétant un extrait de Madame Marguerite, de Roberto Athayde. Je suis finaliste, mais mon parcours s’arrête là car le règlement exigeait un texte original. Cela dit, on m’encourage à écrire mes propres textes. Mais ?… Mais je n’ai jamais écrit ! À ce moment-là, je ne suis pas auteure. Ah oui, auteure ! Je n’aime pas le mot autrice ; il n’est pas joli à l’oreille ; à la mienne, en tout cas.
Ensuite, j’ai exercé des métiers au hasard des rencontres. C’est ainsi que j’ai été recruté en tant que cuisinière dans un café-théâtre, alors que je venais de dire que je ne savais pas cuisiner ! La patronne m’a appris. C’est là que, derrière le comptoir du bar, je faisais rire les artistes qui montaient sur scène. Ils me disaient « Tu devrais écrire, tu es drôle. » J’estimais qu’il y avait une grande différence entre faire rire derrière un comptoir et faire rire par l’écriture. Je continue à le penser.
En 1988, je rencontre une comédienne, dans ce même café-théâtre, qui me dit avoir écrit son One Woman Show grâce à l’ADAC, une association de la ville de Paris. C’est un lieu où vous venez avec une idée de départ, vous improvisez une petite scène et vous la reformuler par écrit.
Je raconte une histoire plutôt dramatique, dont j’ai été témoin. J’y ai mêlé des sentiments personnels en abordant les thèmes de la manipulation et de la difficulté à s’affirmer. À la fin de l’année Tu vois pas que je dors, non !? était née et lue en public avant d’être créée en 1989.
La transformation d’une histoire dramatique en comédie, ce n’est pas nouveau. J’ai toujours entendu les humoristes dire qu’ils faisaient rire, en partant d’une situation qui ne l’était pas. Pour ma part, cela s’est fait assez instinctivement, sans doute parce que j’ai un tempérament plutôt positif et que le rire me semble une façon de prendre de la distance.
Puis l’envie d’écrire s’est emparé de moi, et j’ai imaginé Jacqueline Maillan dans une comédie policière intitulée Le Dernier Verre d’Édouard.
Quelques années plus tard, à la demande d’un bègue qui voulait être comédien, j’écris Men… men… teur ! une pièce qui parle de ce handicap. On en rit, mais on ne se moque pas. Le comédien était ravi de participer à ce projet. Puis il est parti au Canada et y a trouvé la femme de sa vie. Men… men… teur ! est dans un tiroir, mais elle peut en ressortir à tout moment.
En 2025, je décide d’actualiser Tu vois pas que je dors, non !? afin d’en renforcer la résonance contemporaine. Et en répondant à un « appel à textes », elle a été publiée au mois de juin par Les impliqués éditeur. Ci-contre le lien vers le livre : Tu vois pas que je dors, non !? Mais avant, on peut en lire quelques extraits, ici : https://genqrco.de/RJKnSq1
Actuellement, je contacte des producteurs de spectacle vivant et des directeurs (trices) de théâtre, pour lui offrir une nouvelle vie sur scène.
2. Thématique centrale
La pièce met en scène une relation mère-fille empreinte de manipulation et de dépendance. Qu’avez-vous voulu explorer à travers ce rapport de domination (filiale, familiale, de genre) ?
En fait, dans les trois pièces que j’ai écrites, que ce soit une comédie dramatique ou une comédie de boulevard, je m’attache surtout aux relations humaines, aux liens qui unissent les personnages (une mère et une fille – une fille et son fiancé – une riche bourgeoise et son employée – un bègue et une femme qui ne supporte pas les bègues). Je le fais avec une écriture accessible, où la gravité et le sérieux cohabitent avec l’humour.
Pour Tu vois pas que je dors, non !? j’y ai mis beaucoup de moi et de ce que j’ai vécu. Est-ce que j’ai voulu analyser un rapport de domination et de manipulation entre une mère et une fille, ou est-ce que cette écriture m’en a libérée ? Je penche pour la seconde hypothèse.
La pièce pose aussi une question : « Peut-on divorcer de ses parents ? » Ma réponse : « Oui. Surtout quand les relations sont toxiques. » Et comme tout divorce, c’est un chemin difficile, qui demande du courage.
Enfin, il ne faut pas oublier que cette pièce est aussi née d’un désir très concret : être comédienne. Les castings étaient rares, on trouvait que j’avais un pouvoir comique naturel, et j’ai écrit un rôle qui permettait de me montrer auprès des professionnels. Cela dit, aucun professionnel n’a répondu à mon invitation.
3. Construction dramatique
Le texte oscille entre humour et tension psychologique. Comment avez-vous travaillé l’équilibre entre la légèreté comique et la gravité des thèmes abordés pour maintenir l’attention du lecteur/spectateur ?
Franchement, le hasard, le pur hasard ! Ma vie oscillait peut-être, à ce moment-là, entre humour et tension psychologique, et cela s’est naturellement retrouvé dans l’écriture. Je racontais une histoire, et le comique surgissait souvent au cœur même des situations les plus tendues, peut-être comme une manière instinctive de supporter la gravité.
Par la suite, on m’a fait remarquer que la pièce était bien construite et que cet équilibre entre rire et tension maintenait l’attention du public. Ces remarques m’ont fait prendre conscience, après coup, de ce qui s’était mis en place presque intuitivement.
J’en ai donc tenu compte pour l’écriture des deux autres pièces où, là, je n’ai pas laissé de place au hasard. Tout est pensé, réfléchi, construit.
4. Réception et prolongements
Qu’espérez-vous que les lecteurs ou spectateurs retiennent de cette œuvre ? Envisagez-vous de prolonger cette histoire par une adaptation scénique, cinématographique ou par d’autres textes qui explorent des dynamiques similaires ?
J’espère que les lecteurs ou les spectateurs seront sensibles au parcours de cette jeune femme qui vit sous l’emprise de sa mère et qu’ils seront heureux pour elle de s’en être sortie.
J’espère aussi qu’ils auront compris que j’ai volontairement forcé le trait de la mère.
Elle est odieuse, certes, mais elle est construite comme un personnage de théâtre, avec une dimension comique qui permet au public de rire tout en prenant de la distance avec la situation.
Et puis, si cette histoire pouvait donner à certaines personnes – et peut-être à de jeunes femmes en particulier – le courage de s’interroger sur leurs propres relations et, si nécessaire, de partir plus tôt que prévu, j’en serais très heureuse.
Quant aux prolongements, ils font déjà partie de mes projets. Mon souhait aujourd’hui est d’offrir une nouvelle création théâtrale à cette pièce. Je contacte des producteurs et des directeurs de théâtre dans cette perspective.
Je reste également ouverte à une adaptation si l’occasion se présente. Récemment, ma pièce a été retenue pour une lecture-débat par l’Avant-Scène, en partenariat avec l’Institut français du Cameroun. Je serais ravie si un metteur ou une metteuse en scène s’emparait du texte en l’adaptant au public local, tant que le fond de l’histoire reste inchangé et que les personnages évoluent tel que je l’ai conçu.
Pour compléter l’entretien, je peux peut-être vous signaler quelques autres aspects de mon parcours qui pourraient vous intéresser ou vous donner des idées de questions.
Dans une autre vie, comme je m’amuse à le dire, j’ai écrit des chansons (paroles et musiques) et obtenu plusieurs prix lors de mes participations à des concours de la chanson française.
Cette écriture est très différente de celle du théâtre. Elle naissait souvent dans l’urgence d’un sentiment à exprimer. J’écrivais un texte en moins d’une heure. Quelques jours plus tard, je faisais un travail plus réfléchi et je cherchais comment faire résonner un mot avec un autre ? On peut écouter quelques titres ici : https://alexandrea.bandcamp.com/
J’ai utilisé une autre forme d’écriture, celle du mode d’emploi. Aucune émotion, rien !
J’ai aménagé une fourgonnette pour mes déplacements professionnels (c’est la comédienne qui parle). Au fur et à mesure de l’aménagement, j’ai pris des photos et j’ai décidé d’écrire J’ai aménagé mon Caddy Maxi Van toute seule.
Vous pouvez en lire quelques extraits :
Actuellement, je suis à la recherche d’un éditeur spécialisé dans le bricolage.
Pour finir, j’ai encore envie d’écrire, plusieurs idées se bousculent dans ma tête, mais en ce moment je travaille un monologue écrit et mis en scène par Céline Colassin.
Il est prévu que je le joue courant 2026 en Belgique.
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