Son recueil Les chants du corps et de l’absence illustre cette quête intime et universelle, où le langage se fait alchimie pour réécrire l’absence et célébrer la beauté évanescente.
Dans cet entretien, Ayad Alahyane revient sur son parcours, ses inspirations et sa vision de la poésie comme lieu de dialogue entre langues, cultures et sensibilités.
12 questions autour du livre Les chants du corps et de l’absence d’Ayad Alahyane, conçu pour explorer à la fois son univers poétique et son parcours.
Poète, traducteur et chercheur, Ayad Alahyane s’impose aujourd’hui comme l’une des voix majeures de la néolittérature amazighe contemporaine. Né à Issahnane, près d’Agadir, il a construit un parcours académique et littéraire riche, marqué par son bilinguisme et par une œuvre qui explore les tensions entre corps, absence et mémoire. Lauréat du Prix du Maroc du Livre en 2018, il poursuit une démarche où la poésie devient à la fois refuge et espace de liberté, traversée par le désir, la solitude et l’élan créateur.

Lien de description et d’achat du livre
https://www.editions-harmattan.fr/catalogue/livre/les-chants-du-corps-et-de-l-absence/78758
Entretien avec Ayad Alahyane
- Qui est Ayad Alahyane (pour un public étranger) ?
Je suis né comme tous les enfants de mon âge, à la maison. Heureusement qu’il y avait tante Rekia, la sœur à ma grand-mère, la sage-femme vénérée du village. Il y a plus de cinquante ans, j’ai ouvert les yeux à Issahnane, un petit village situé à cinquante kilomètres de la ville d’Agadir. Après avoir passé deux années à apprendre des alphabets arabes et les petites sourates coraniques au msid, j’ai intégré à l’âge de sept ans l’école primaire Tifeghlal (Autrefois caserne militaire française). J’ai passé quatre ans d’instruction dans cette école, puis nous avons été transférés, certains de mes camarades et moi, dans un autre établissement de construction récente Abdelmalek Saâdi. Après avoir accompli ma scolarité collégiale à Almassira Alkhadra à Massa, j’ai intégré le lycée Youssef Ben Tachafine à Agadir. C’est durant ces trois ans d’études secondaires que mon orientation universitaire a mûrie. J’ai opté pour les études en langue et littérature françaises à la Faculté des Lettres et des Sciences humaines d’Agadir, en 1994 j’ai obtenu ma licence et en 1995 j’ai intégré l’enseignement en tant que professeur de français d’abord au collège Ibn Toumert à Ouarzazate durant neuf années puis au lycée Ibn Zohr à Belfaâ durant onze années. Ayant réalisé une thèse de doctorat sur la problématique du TAM (Temps-aspect et mode) dans la traduction Français-Amazighe en 2015, j’ai intégré l’enseignement universitaire en tant que professeur de l’amazighe et depuis je ne cesse de produire des études dans deux domaines principaux : La littérature (surtout la néolittérature) amazighe écrite dans la variante Tachelhit (une des ramifications de l’amazighe), et la traduction de et vers l’amazighe notamment les études comparatives entre les textes originaux et leurs traductions.
- Votre charmant recueil s’intitule Les chants du corps et de l’absence. Que suggère ou révèle ce titre et comment définiriez-vous ce paradoxe de la présence au cœur de l’absence ?
Nul doute que l’intitulation d’une œuvre n’est point une chose aisée pour chaque écrivain. Elle constitue effectivement l’un de ses soucis majeurs auquel il consacre une réflexion soutenue. Le choix du titre n’est donc pas arbitraire, il répond à certaines exigences. Étant donné que c’est le portail de l’œuvre, l’élément qui instaure le premier contact avec le lecteur, le titre doit être suffisamment attractif pour le capter et l’inviter à plonger dans l’univers de l’œuvre. De surcroît, considéré comme seuil important de l’œuvre, le titre doit avoir une fonction suggestive, révélatrice et créer ainsi un effet de sens. Bref, il contribue à la signifiance de l’œuvre.
Cela étant dit, répondre à la question sur le pouvoir suggestif du titre Les chants du corps et de l’absence est en réalité du ressort d’un lecteur (critique ou non). C’est à lui de l’interpréter à sa guise, de lui assigner un sens à travers son aventure de lecture. Néanmoins pour la commodité de cet entretien, je me permets de vous donner quelques indices qui pourraient renseigner plus sur cette intitulation. En réalité, les deux matrices de cette œuvre poétique sont le corps et l’absence, ces deux thématiques jalonnent le texte dans son intégralité. Elles en constituent l’ossature. Les chants traduisent cette pluralité des échos élégiaques que produit cette absence dans le cœur du poète. Ce sont des résonnances lyriques qui s’expriment notamment par des échos euphoniques dans le texte et par une certaine musicalité des vers. Au premier abord de cette œuvre, on pourrait supposer une certaine équivoque dans le titre. S’agit-il des chants produits par le poète ou par le corps et l’absence ? En réalité, le corps et l’absence interpellent le poète, l’inspirent et dans ce cas le processus poétique n’est autre que la cristallisation de ces idées générées par cette absence, et la fixation par la poésie des charmes d’un corps absent. Dans ce sens, on peut appréhender cela comme à la fois l’expression d’un sentiment de nostalgie d’une douceur amère et l’éloge d’une beauté évanescente que sublime l’absence. D’où ce paradoxe de la présence au cœur même de l’absence. Ce paradoxe est une forme d’oxymore qu’on ne peut saisir qu’à travers la matérialité de la réalité physique et l’immatérialité des êtres et des choses. En d’autres termes, ce qui est absent peut être présent virtuellement à travers l’évocation. Cette virtualité liée à la remémoration offre un espace où l’imagination dotée de possibilités infinies repousse les limites du réel et génère parfois des élans intenses :
Voici ô mon cœur
Un bel exemple de paradoxe
Quand d’un instant fixé
Renaît cette ardeur sans cesse
- Dans Les chants du corps et de l’absence, la solitude apparaît comme un ultime refuge. Est-ce une solitude choisie ou subie ?
C’est tout à fait vrai. Le dernier poème célèbre la solitude comme point culminant ou peut-être comme d’un decrescendo intérieur. C’est peut-être l’issue des questionnements du poète quant à l’absence et au silence. C’est vrai que la présence forte du silence fait renaitre chez le poète des espérances.
Le silence de l’absence
Imprègne les recoins
De fraîches espérances
Mais, il traduit aussi une absence de réponses à ses appels, à ses souhaits. C’est pourquoi le poète choisit le retrait :
Il est temps du retrait
Me dis-je, de déchanter
Face au périssable attrait
En somme, je peux dire que cet ultime abri qu’est la solitude est à la fois choisi et subi. Se retirer par choix serait peut-être l’expression d’une forme de résignation, se retirer par contrainte serait la traduction de l’impuissance de changer une réalité qui échappe.
- Vous évoquez une “réécriture d’un corps absent” par l’alchimie du verbe. Quelle est la place du langage et surtout le choix du ton utilisé dans cette quête de proximité ?
À mon avis, le langage n’est qu’un habillage de nos pensées, de nos réflexions qui lui préexistent. En prenant en compte ses potentialités infinies, le langage est le seul outil qui permet de capturer substantiellement les expériences humaines et les transmettre à travers la magie des mots, à travers des formes et des expressions. Parfois, le langage est aussi ce traducteur fidèle des tréfonds du poète, de sa sensibilité forte, il est le véhicule qui transporte ses émotions pour les partager avec autrui. Puisque dans cette œuvre, le langage permet la réécriture du corps absent, il offre la possibilité de revisiter ce monde de l’absence, de redonner vie au révolu, de revivre les expériences et peut-être de les réinterpréter afin de leur donner de nouvelles significations.
Toute quête s’appuie sur le langage. Toute quête est un désir d’une transformation, un vouloir-faire amorcé par une manipulation et qui aboutit parfois à une communication en cas d’une performance réussie. Ce qui n’est pas le cas dans cette quête du moment qu’elle débouche sur un retrait. Dans cette quête de proximité, le langage est complice, sans lui l’aventure n’aurait pas lieu. En réalité il favorise cette proximité d’où la présence virtuelle dont j’ai parlé ci-avant. Puisque le langage révèle les émotions, les profondeurs de l’âme du poète, il est porteur de tons multiples. Souvent cette quête dans Les chants du corps et de l’absence se fait dans un ton lyrique quand il est question d’exprimer les sentiments qui nous traversent au moment de l’évocation, élégiaque quand cette nostalgie teintée de regret se manifeste. Sachant que l’onirisme marque aussi certains des poèmes du recueil, à ces tons prédominants s’ajoute une nuance surréaliste lorsqu’il s’agit d’explorer l’inconscient et de plonger dans le monde du rêve :
Dans les ombres
Impalpables des songes
Je fredonne sans cesse
Des jouissances mensonges
- La poésie semble être pour vous un refuge face à l’inassouvi et à la solitude. Comment percevez-vous ce rôle de la poésie dans votre vie personnelle ?
D’une part, la poésie me permet en fait de réaliser une connexion entre deux mondes opposés. Le monde de la réalité physique caractérisé par l’inassouvi, l’inachevé et le monde de l’immatériel, de l’imaginaire, du rêve qui, au moyen du langage poétique, offre un espace de liberté et de possibilités d’achèvement. C’est dans ce sens que la poésie permet de vivre une complétude, une plénitude. Dans ce cas, l’aventure poétique se manifeste comme une rupture avec le monde de la réalité présente et une forme d’errance dans le monde du rêve en quête d’un assouvissement.
D’autre part, lorsque le poète qui sommeille en moi se réveille, lorsqu’il m’emmène explorer ces univers aux possibilités illimitées, c’est sans doute des moments de jouissance même s’il s’agit de relater parfois des expériences difficiles. Comme dans une forme de résilience et de catharsis la poésie transcende la douleur et la transfigure.
- Votre écriture convoque l’ivresse sensuelle des rêves et la beauté du corps absent. Quelle relation établissez-vous entre désir, mémoire et création poétique ?
C’est exact. Le rêve est présent de manière forte et dans ma poésie écrite en français et dans celle écrite en amazighe. C’est la clef par laquelle on peut accéder à la signifiance de mes textes. Ce qui fait la différence du recueil Les chants du corps et de l’absence c’est qu’il est dédié à la célébration du corps, c’est une sorte d’hymne à sa beauté. C’est dans cette optique que le désir et la mémoire se complètent pour que la création poétique redonne forme et sens au corps absent. Autrement dit, cette écriture poétique motivée par le désir fait appel à la mémoire, à l’évocation pour transfigurer ce corps.
- Vous êtes professeur à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines d’Agadir. Comment votre activité académique nourrit-elle votre travail poétique ?
Mon travail poétique est tout d’abord nourri par mes lectures et mes études en langue et littérature françaises depuis le début des années 90. À l’université nous avons découvert de grands poètes entre autres Verlaine, Rimbaud, Apollinaire, Desnos, Ponge. Mais aussi, ce travail est nourri par ma pratique d’enseignant de français au collège et au lycée, l’analyse des poèmes a toujours été l’occasion de faire découvrir aux élèves la beauté et la richesse de la poésie française. En tant que professeur universitaire, ce travail est surtout nourri par mes différentes lectures des textes poétiques, par les recherches réalisées sur la poésie principalement amazighe. Je tiens à rappeler que malgré la diversité des langues, le langage poétique recèle des universaux, des procédés communs que l’on retrouve dans toutes les poésies du monde, mais aussi des recoupements thématiques car les soucis et les expériences se ressemblent souvent en dépit de nos différences.
- Vous avez publié en langue amazighe sept recueils de poésie, un roman, un texte théâtral et une nouvelle. Quelles différences ressentez-vous entre écrire en amazighe et en français ?
Écrire en amazighe c’est tout d’abord écrire dans sa langue maternelle. C’est un choix conscient imposé par une conjoncture. Pour mieux contextualiser cet acte, je dirai de manière sommaire que toutes mes créations littéraires s’inscrivent dans ce projet de l’émergence de la littérature écrite moderne écrite en amazighe, entamé depuis le début des années soixante-dix. C’est en fait une contribution à l’édification de cette littérature et à son évolution. L’écriture en langue française n’est point synonyme d’une forme d’aliénation, ou de déracinement linguistique, c’est avant tout un plaisir, une expression sincère d’une passion vouée à la littérature française qui est séculaire, riche et diversifiée. La langue française permet d’explorer de manière consciente et laborieuse des horizons nouveaux.
- Votre recueil Fragments émergents en français marque une ouverture linguistique. Quelle est votre perspective du choix de la langue d’écriture pour tout travail d’écriture en général ?
En réalité, ce n’est pas la langue qui détermine chez moi mon travail d’écriture. Toute œuvre est à l’origine l’expression développée d’une idée matricielle. C’est exactement cette idée qui me dicte la langue avec laquelle je lui donnerais un corps et une forme précis. Fragments émergents est en réalité ma première œuvre écrite. Même si elle n’est publiée qu’en 2012, elle a précédé mes textes écrits en amazighe. Je crois qu’écrire dans deux langues différentes est un enrichissement, c’est aussi une belle aventure qui nécessite le maniement de deux esthétiques différentes.
- Vous êtes également traducteur et chercheur en néolittérature amazighe. Comment la traduction enrichit-elle votre rapport à la poésie ?
La traduction est nécessaire, sans elle l’humanité n’aurait pas évolué. C’est grâce à elle que l’on peut découvrir des littératures différentes, connaître leurs esthétiques, leurs thématiques, leurs procédés, etc. De surcroît, la traduction qui demeure une quête d’une équivalence au sein même de la différence des langues, éclaire mieux au moyen de la comparaison notre connaissance des langues. N’oublions pas que la traduction est aussi une exigence méthodologique quand il est question des recherches dont la langue d’investigation est différente de la langue étudiée. Il m’arrive souvent dans mes études sur la poésie amazighe de traduire des corpus en français. Ce n’est point aisé puisqu’on est en face de deux sensibilités, de deux esthétiques différentes. Malgré cela la pratique traduisante est toujours pour moi une aventure enrichissante car elle génère des réflexions sur des aspects différents de la langue.
- Vous avez reçu le Prix du Maroc du Livre en 2018. Que représente pour vous cette reconnaissance nationale dans votre parcours ?
C’est un grand honneur pour moi que mon recueil sa iggoura dar illis n tafoukt (littéralement sept portails pour rejoindre la fille du soleil) a remporté ce prix d’autant plus que je suis le premier poète en amazighe qui l’a reçu. C’est reconnaître la qualité de cette œuvre que j’ai créée avec beaucoup de plaisir, mais aussi reconnaître sa contribution au renouveau de la littérature poétique amazighe. Un prix littéraire n’est jamais l’aboutissement d’un parcours, n’est jamais une finalité en soi. J’écris car ça me travaille de l’intérieur, c’est une affirmation d’une existence. Deux autres de mes recueils ont gagné des prix littéraires, c’est toujours à la fois une responsabilité et un encouragement à créer.
- Votre œuvre explore la tension entre proximité désirée et distance imposée. Comment cette tension reflète-t-elle des réalités plus larges, sociales ou culturelles ?
Sans doute le rapport entre littérature et société est dialectique. La littérature est conditionnée par la société où elle est produite. Elle traduit des réalités socioculturelles d’une société précise. Mais aussi cette littérature contribue à l’évolution de ces réalités, elle est le catalyseur du changement. Sans ce rapport d’influence mutuelle, les mutations seraient impossibles. C’est dans cette perspective que les aspirations demeurent assujetties aux contraintes socio-culturelles et que le langage poétique s’érige en libérateur de certaines entraves génératrices de toutes sortes de tensions.
- Quels sont vos projets littéraires à venir : nouveaux recueils, recherches ou traductions ?
Actuellement, je suis dans la dernière révision de mon premier roman en langue française. C’est une nouvelle aventure scripturale qui soulève maintes questions notamment celle liée à la création littéraire. Je compte également achever la version française de mon premier roman en amazighe yan usggwas g tzgi (Une année à Tizgi). Mon troisième recueil en langue française est en cours, j’espère le finir durant l’année 2026 si ma Muse est bien généreuse. Deux ouvrages qui réuniront toutes mes études en néolittérature et en traduction sont également envisagés.
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